P COMME PHILIBERT Nicolas

Cinéaste français (né en 1951).

Sa renommée est due à son film phare, Être et Avoir. Sélectionné au Festival de Cannes, il y fut très bien accueilli. Il connut ensuite un succès public de grande ampleur pour un documentaire (presque deux millions d’entrées) ce qui en a surpris plus d’un, mais qui peut se comprendre à la fois par le sujet traité (l’école rurale plutôt traditionnelle, sentant bon la nostalgie) et par la façon de filmer, au plus près des personnages, surtout des enfants, dont les bons mots et les mimiques avaient tout pour séduire. Il n’en reste pas moins qu’Être et Avoir est un film de référence qui mérite d’être vu pour ses qualités cinématographiques, au-delà du public enseignant ou des parents d’élèves.

Être et Avoir est célèbre pour une autre raison qui déborde le cadre strictement cinématographique. Il fut en effet l’objet de deux procès retentissants dans la mesure où ils mettaient en cause le fondement même du cinéma documentaire : la rémunération des personnes filmées. Le premier de ces procès fut intenté à Nicolas Philibert et à son producteur par Monsieur Lopez, l’instituteur qui est au centre de Etre et Avoir. Estimant être un véritable acteur, il demandait en conséquence de percevoir un salaire. De même les parents des élèves les plus présents dans le film («que serait Etre et Avoir sans le petit Jojo ? ») revendiquèrent eux-aussi la reconnaissance d’un statut d’acteurs pour ceux-ci. Heureusement la justice donna raison au cinéaste et donc au cinéma.

1 Nicolas Philibert - Etre et avoir

Nicolas Philibert n’est pas l’auteur que d’un seul film, loin de là. Ses réalisations, nombreuses, couvrent un champ d’investigation suffisamment large pour qu’il puisse être considéré comme un des documentaristes les plus en vue du cinéma français.

Son premier contact avec le monde du cinéma a lieu à 19 ans, pendant des vacances d’été où il est stagiaire sur le tournage du film de René Allio Les Camisards. Il est ensuite assistant du même Allio pour Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère (1976) expérience qui fut déterminante pour sa future carrière. Il reviendra sur ce début dans un documentaire autobiographique où il part à la recherche des paysans et des habitants de la région où le film est réalisé et qui avaient accepté d’y jouer un rôle (Retour en Normandie 2007). Il évoque avec eux les souvenirs de tournage, la figure du réalisateur, et confronte les anecdotes qui émaillèrent cette prise de contact avec le cinéma. Cette perspective, le cinéma vu de l’intérieur par ceux qui le font, n’est pas sans rappeler l’Agnès Varda des Plages d’Agnès.

La majorité des films de Nicolas Philibert peuvent être considérés comme des films portant sur des institutions (musées, centre de soins…) mais il ne les aborde jamais pour elles-mêmes, trouvant toujours un angle d’exploration original. Pour le Louvre (La Ville Louvre, 1990), il ne filme pas les salles d’expositions ou la foule s’agglutinant devant La Joconde. Il filme le Louvre la nuit où l’activité n’est pas moins intense, mais fort différente. Lorsqu’il veut réaliser un film sur le courant proche de l’antipsychiatrie, il choisit la clinique de La Borde (La Moindre des choses, 1996) où il va suivre la préparation d’une pièce de théâtre par les résidents (on ne parle pas de malades à La Borde) devant être donnée au spectacle de fin d’année en présence des parents et amis. Il ne filme pas alors les pratiques thérapeutiques elles-mêmes, mais montre comment la réalisation de ce projet est elle-même une thérapie. Il avait d’ailleurs déjà abordé le problème du handicap dans Le Pays des sourds (1992) où il montre la vie quotidienne de personnes atteintes de surdité totale. Un film extrêmement sensible mais aussi plein d’humour et d’ironie. Nicolas Philibert a appris pour l’occasion le langage des sourds, cette langue gestuelle qui rapproche ceux qui l’emploient, les obligeant à se faire face dans une réelle proximité.

Dans Un animal, des animaux (1995) il s’immerge dans la vie du jardin des Plantes à Paris. Il retrace la création de la Grande Galerie de l’évolution, montrant toutes les contraintes, les aléas et les efforts nécessaires pour mener à bien ce projet grandiose. Il reviendra d’ailleurs au Jardin des plantes, plus précisément à sa ménagerie, pour consacrer un film à Nénette (2010) un orang-outang qui en est la plus ancienne pensionnaire. Un film dont le personnage principal est un animal, mais qui n’a rien à voir avec le cinéma animalier habituel. L’accent est tout autant mis sur les visiteurs qui viennent admirer Nénette, mais que l’on ne voit jamais puisque l’image reste sur celle qui est l’objet de leur regard. Par contre, on les entend, des commentaires variés, caractéristiques de ceux qui les profèrent, jeunes ou vieux, touristes étrangers, familles ou couples. Philibert a même enregistré le personnel de la ménagerie, ceux qui s’occupent de Nénette, la soignent et peuvent raconter son histoire. « C’est un film sur le regard, la représentation. Une métaphore du cinéma, en particulier documentaire, comme captation et comme capture », écrit Nicolas Philibert sur son site web à propos de Nénette.

En 2013, il présente à Berlin son film La Maison de la radio, vénérable institution des médias et de la culture. Il réussit à en dégager la portée sans pour autant réaliser un film historique. Le film nous fait découvrir l’envers du décor, les coulisses de cette grande maison qu’est la « maison ronde ». Il nous fait découvrir les couloirs et les studios, tous les studios. Il nous invite clandestinement dans les comités de rédaction du journal parlé. Il nous fait suivre les répétitions du cœur de Radio France, nous fait assister à l’enregistrement d’une pièce radiophonique, ou à l’interview d’un écrivain célèbre. Et il réussit à rendre le son photogénique.

Cinq ans après, il filme une école de formation des infirmières et infirmiers : De Chaque instant. A suivre

L’œuvre de Nicolas Philibert a été couronnée pour Être et Avoir : prix Louis-Deluc en 2002, César du meilleur montage 2003.

E COMME ENTRETIEN – Laetitia Carton

  • Quelle formation vous a conduite au cinéma ? Comment s’est déroulée votre carrière depuis ?

J’ai fait l’école documentaire de Lussas en 2004 – 2005. Mais avant j’avais fait les Beaux-Arts de Clermont-Ferrand et de Lyon. C’est d’abord des études d’art qui m’ont amenée au documentaire. Après mes études d’art, j’ai fait un post-diplôme à Lyon et mon tuteur de recherche était Jean-Pierre Rehm, le directeur du FID Marseille, qui m’a vraiment fait connaître le documentaire et ça a été vraiment une révélation. Je n’avais pas vu beaucoup de choses, à part un film ou deux de Varda, mais découvrir pendant un an plein de films documentaires, notamment ceux d’Arnaud des Pallières, c’était une révélation. C’était beaucoup ça qui me convenait que le monde de l’art contemporain dans lequel j’étais à l’époque.

  • Il y a dans vos films une grande implication personnelle, qui va bien plus loin que votre présence à l’écran. Cette dimension est-elle pour vous indispensable ? Peut-on qualifier votre cinéma d’autobiographique ? N’est-ce pas la caractéristique essentielle de votre premier long métrage, La Pieuvre ?

Oui, de la Pieuvre et de tous les autres en fait. Mon cinéma est complètement autobiographique, en tout cas la part de mon histoire personnelle est importante. Je ne fais des films que sur ce que je connais bien, sur ce que j’ai vécu. Je ne sais pas faire autre chose. Ça viendra peut-être mais pour l’instant je ne sais pas faire autre chose. Ça ne m’intéresse pas trop. C’est le cinéma que je préfère en fait.

  • Dans Edmond, un portrait de Beaudoin, le portrait que vous réalisez du dessinateur est bien plus le fruit d’une véritable rencontre interpersonnelle que d’un simple échange de questions et de réponses. Pouvez-vous nous parler de cette rencontre avec le dessinateur et ses œuvres. Comment avez-vous ensuite construit votre film.

C’est d’abord un ami. C’est d’abord une rencontre, et ça devient ensuite un film. C’est comme cela que je travaille. Je ne me dis pas « ah, tiens, je vois quelqu’un à la télé… » D’ailleurs quand je veux faire cela, ça ne marche pas. Donc je ne le fais pas. C’est d’abord parce c’est un ami, quelqu’un avec qui il existe déjà une histoire, que j’ai envie de faire un film avec lui. Ça marche dans ce sens pour mes films.

Comment j’ai construit le film ? C’est avec lui. On a écrit ensemble. On avait envie de faire un film ensemble. Donc on a écrit ensemble. On a imaginé le film ensemble.

laetitia carton 3

  • J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd a (dès le titre) un point de départ personnel. Mais votre film a aussi une dimension militante très marquée. Comment articulez-vous ces deux dimensions ?

En fait dans ma vie je ne fais pas la différence entre le militant et la vie personnelle. C’est parce que j’ai des amis sourds, que je suis concerné par leurs problèmes, la difficulté qu’ils ont à vivre dans la société d’aujourd’hui que j’ai envie de faire un film C’est exactement comme pour Edmond Ca marche dans ce sens. Je ne me dis pas « tiens je ne connais pas de sourds, mais je trouve joli la langue des sourds et je vais faire un film ». Non. C’est parce que depuis 15 ans je connais le monde des sourds et la langue des signes que je fais un film. Ça marche toujours dans ce sens. Donc les deux dimensions, j’ai aucun problème à les mélanger puisque ce sont des films en effet personnel, et que dans ma vie personnelle, le militant, le politique et le personnel sont intimement lié. Je ne fais pas de différence.

  • Pensez-vous que le cinéma engagé puisse avoir une véritable efficience sociale ? Et en particulier dans le combat à propos du handicap dans lequel vous vous engagez dans votre film.

Bien sûr qu’on a envie que nos films changent les choses et marquent les esprits. Après, je ne me suis jamais leurrée. Je ne me suis jamais dit que mon film allait permettre aux sourds de mieux vivre, en 2017, en France. Même si au fond de moi j’aimerais. Mais ça n’a pas été le cas. Ca a ouvert les yeux à plein de gens qui ont vu le film et qui ont découvert ce monde-là. Mais de là à ce que ça fasse bouger les choses. On aimerait tous, je suppose, les cinéastes, que nos films fassent bouger le monde, changent le monde. Ils doivent le changer à leur échelle. Comme on dit, un battement d’aile de papillon peut changer le cours des choses à l’autre bout du monde. Même nos petits gestes, l’infiniment petit fait quand même bouger l’infiniment grand.

  • Pour votre participation à la série La visite vous vous mettez en scène avec une jeune fille handicapée à qui vous faite découvrir l’art moderne dans un musée. C’est un film chargé d’émotion…

Je ne me mets pas en scène en fait…C’est Julie qui m’a attirée dans le cadre. Ce n’était pas du tout prévu que je sois dans le film autant que ça. Elle nous y attire irrésistiblement, puisque de toute façon, Julie elle est dans la relation. C’est un film sur la relation. Ce n’est pas un film sur l’art ou sur une visite. Julie, c’est la relation à l’autre qui l’intéresse. Je ne pouvais pas rester de l’autre côté de la caméra. Elle m’a attirée. Oui, c’est un film chargé d’émotion. Je ne sais pas. Je ne suis pas objective. Je suis contente que vous le disiez.

  • Avez-vous des références précises, ou des sources d’inspiration particulières, dans le cinéma documentaire.

J’ai cité tout à l’heure Arnaud des Pallières, sinon, j’en ai plusieurs, mais il y a van der Keuken, Agnès Varda, les belges Lehman et Pauwels (Lettre d’un cinéaste à sa fille), qui est ce que j’aime bien dans le cinéma documentaire, tous ceux qui parlent du je, à la première personne

  • Parlez-nous de votre travail en cours et de vos projets.

Je termine cette semaine le montage image de mon film sur le bal qui s’appelle Le Grand Bal, qui est un film sur un grand bal qui dure 7 jours et 8 nuits. C’est un film sur l’amour, la danse, la vie et qui sortira je l’espère en 2018.

yeux d'un sourd