I COMME INSOUMUSES.

Delphine et Carole, Insoumuses. Callisto McNulty, 2018, 68 minutes.

Les Insoumuses donc, Delphine Seyrig, Carole Roussopoulos, sans oublier Iona Wieder et Nadja Ringart, bien que ces dernières soient peu présentes dans le film. Mais il s’agit bien d’un collectif et la plupart des films qu’elles ont réalisés l’ont été en commun. Des films, ou pour être plus rigoureux, on devrait parler de vidéo. Car c’est avec cet outil qu’elles se sont exprimées et qu’elles ont réalisé une masse importante de documents visuels à propos de toutes les luttes de femmes depuis les années 70 – de celles pour la libéralisation de l’avortement jusqu’aux grandes grève de Lip – et qui sont rassemblés et conservés aujourd’hui au Centre audiovisuel Simone de Beauvoir à Paris.

Le film que leur consacre Callisto McNulty, la petite fille de Carole, est d’abord un hommage, que l’on sent particulièrement admiratif devant ces personnalités fortes et attachantes, et devant leur engagement dans les luttes féministes et leur volonté de donner la parole à celles qui le plus souvent ne l’ont pas.

Mais c’est aussi un film historique qui retrace le parcours des Insoumuses, depuis la découverte de la vidéo par Carole sur les conseils de Jean Genet, jusqu’aux derniers films qu’elle a réalisé après la disparition de Delphine (1990). Une histoire d’amitié et de compréhension réciproque. Une histoire de leurs luttes communes qui se confond avec l’histoire des luttes des femmes en général contre toutes les formes de sexisme et de domination masculine.

Il n’y a pas d’interviews dans le film de Callisto McNulty. Il aurait sans doute été possible de retrouver certaines des jeunes féministes engagées à leur côté. Mais il faut savoir gré à la cinéaste d’avoir respecté un des principes forts des Insoumuses qui a toujours été de donner la parole directement aux intéressées. Concernant Carole et Delphine ce sera bien sûr par images interposées, essentiellement dans des interventions sur des plateaux de télévision pour Delphine Seyrig  et dans des entretiens menés devant sa table de montage pour Carole Roussopoulos. A quoi vont être ajouté – et ce n’est pas le moindre intérêt du film – des extraits toujours significatifs des films de l’une ou de l’autre et de ceux qu’elles ont réalisés en commun.

Delphine Seirig n’ayant jamais renié sa carrière de comédienne, nous la verrons souvent dans les rôles célèbres qu’elle a incarné au cinéma : de Peau d’âne de Demy à Baisers volés de Truffaut, mais aussi India song de Duras et Jeanne Dielman de Chantal Akerman. Nous avons droit d’ailleurs à quelques passages d’un plateau assez extraordinaire où Delphine est mis en présence des deux cinéastes pour un échange particulièrement chaleureux. Pour le reste, elle parle de son « féminisme » avec beaucoup de sincérité et de conviction.

C’est Carole qui évoque leur rencontre lors d’un stage vidéo où Delphine s’était inscrite et qui évoque leur travail commun, en particulier lors du tournage de Sois belle et tais-toi en Californie, film de Delphine où Carole tenait la caméra.

Les films réalisés par les Insoumuses sont en nombre important et il devient urgent pour conserver les bandes vidéo de les restaurer, ce qu’a entrepris le centre Simone de Beauvoir. Ici, ce sont les plus connus qui sont retenus. Le plus célèbre sans doute étant Maso et Miso vont en bateau (1976, film réalisé par les 4 Insoumuses)  qui illustre bien leur méthode alliant l’humour et l’impertinence vis-à-vis de Françoise Giroud alors Secrétaire d’Etat à la condition féminine. On peut citer aussi Y a qu’à pas baiser (1971) de la seule Carole qui nous permet de redécouvrir quelques-uns des slogans présents dans les manifestations du MLF. De Delphine Seyrig Sois belle et tais-toi – où elle donne la parole à des actrices de cinéma américaines et françaises – et aussi S.C.U.M. Manifesto réalisé avec Carole.

Finalement, ce film qui remet au gout du jour les luttes féministes des années 70 est aussi une reconnaissance de dette de la génération actuelle vis-à-vis de ces cinéastes qui ont su faire des films d’intervention dans le champ politique sans aucune compromission avec le pouvoir patriarcal du cinéma dominant.

A COMME ABECEDAIRE – Carole Roussopoulos.

Réalisatrice de plus de cent cinquante documentaires, une œuvre marquée par le soutien aux luttes féministes, toutes les luttes concernant les femmes.

Agricultrices

Dans la série Profession, elle réalise Profession agricultrice (1982),  revendiquant un véritable statut professionnel pour les femmes travaillant dans les fermes de leur mari.

Beauvoir Simone de

Celle qu’elle a toujours admirée, l’inspiratrice des luttes féministes.

Centre audiovisuel Simone de Beauvoir

Créé en 1982, avec Delphine Seyrig et Iona Wieder, pour produire et archiver les réalisations audiovisuelles consacrées aux femmes.

Documentaire

Elle a su en faire non seulement un outil de propagande, mais aussi un instrument efficace d’intervention et de changement social. Avec comme ligne directrice de donner la parole aux femmes, aux « sans voix » selon son expression.

Enseignement

De 1973 à1976 elle enseigne la vidéo à l’université de Vincennes

Féminisme

L’engagement fondamental.

Genet Jean

Il lui fit découvrir la vidéo portable.

Insoumuses

Groupe de militantes, avec Delphine Seyrig, Iona Wieder, Nadja Ringard. Suivi par Les Muses s’amusent.

Lip

Un conflit exemplaire auquel elle consacre six documentaires de 1973 (Lip ; Monique) à 1976 (Lip : Monique et Christiane)

Luttes

Des dénonciations : le viol, les violences faites aux femmes, les violences conjugales, les mariages forcés, l’excision, l’inceste (L’Inceste, la conspiration des oreilles bouchées, 1988)

Des soutiens : les femmes d’Espagne sous le franquisme, les résistances anti-impérialistes (en Palestine et les Black Panthers  en particulier), les grèves ouvrières (comme Lip), le mouvement homosexuel (FHAR), l’avortement libre (Y’a qu’à pas baiser, 1973)

Seyrig Delphine.

L’amie, la camarade des luttes féministes, avec qui elle coréalise  plusieurs films dont Maso et Miso vont en bateau (1976). Dan son film Sois belle et tais-toi (1976) elle interroge des actrices connues, de Juliet Berto à Jane Fonda, qui dénoncent toutes la domination masculine dans leur métier. En 2009 Carole lui consacre un portrait, constitué d’archives, retraçant son parcours.

Vidéa.

Première coopérative de réalisation et de production fondée en 1974

Vidéo (Portapack  de Sony)

Outil militant par excellence, par sa facilité d’emploi, sa légèreté, son coût restreint, elle permit l’émergence de nouvelles formes d’expression. Supprimant les contraintes, tant au niveau du filmage que du montage et de la diffusion, il allait dorénavant être possible de filmer toutes les luttes des femmes et d’échapper à la mainmise masculine sur l’information.

Vidéo out

Coopérative de vidéo militante fondée avec son mari, Paul, qui produira la plus grande partie de ses films.

R COMME ROUSSOPOULOS Carole

Cinéaste-vidéaste française et militante féministe (1945-2009)

C’est Jean Genet qui lui fit découvrir la vidéo légère, un outil qui lui parut immédiatement correspondre parfaitement à ses besoins et à ses projets. Carole Roussopoulos devint ainsi dès le début des années 1970 une pionnière d’un cinéma d’intervention, engagé dans toutes les luttes que vont mener les femmes dans la décennie. Un ensemble de luttes essentiellement politiques, prolongeant les visions de mai 68, mais prenant à travers les thèses féministes une orientation spécifique qui contribua incontestablement à changer la société. Le cinéma occupa une place importante dans ce mouvement, filmant les luttes au cœur même de leur déroulement, les popularisant en dehors des circuits médiatiques habituels tenus essentiellement par des hommes, comme le cinéma dans son ensemble, y compris le cinéma militant. Les femmes vont alors inventer de nouvelles formes de revendication, comme elles vont inventer de nouvelles formes d’expression. La vidéo en fut l’outil par excellence.

La vidéo (le Portapack de Sony filmant en noir et blanc en ½ pouce), c’est la liberté. C’est pouvoir être partout où les femmes luttent. C’est supprimer les contraintes, tout aussi bien au niveau du filmage que du montage et de la diffusion. C’est échapper à la mainmise masculine sur l’information. C’est, enfin, pouvoir donner réellement la parole aux femmes. Une parole enfin libérée des stéréotypes imposés par la société masculine.

Les femmes cinéastes vont alors créer les organes de leur lutte. Des coopératives d’abord, assurant la réalisation et la production. La première de ces coopératives voit le jour en 1974 : Vidéa. Carole Roussopoulos, de son côté, après avoir créé le groupe Les Insoumuses avec Delphine Seyrig, Ioana Wieder et Nadja Ringart, suivi des Muses s’amusent, fonde avec son mari Vidéo Out qui produira la plus grande partie de ses films. Elle participe d’autre part à la création en 1982 du Centre audiovisuel Simone-de-Beauvoir, dont la mission est de faire connaître les réalisations des femmes et soutenir leurs projets. Le premier Festival de films de femmes voit aussi le jour, festival dont le rayonnement ira grandissant jusqu’à son implantation actuelle à Créteil.

            Le cinéma féministe c’est donc d’abord filmer les luttes des femmes tout en y participant. Puis c’est organiser en dehors des circuits de distribution habituels, des projections publiques suivies de débat, le plus souvent particulièrement animés, voire houleux. Dans tout ce travail, c’est une nouvelle manière de faire de la politique qui voit le jour, en dehors de tout parti et de toute organisation. Mais c’est aussi une nouvelle forme de parole, affranchie des modèles dominants dans la presse écrite et à la télévision. La vidéo permet d’enregistrer la parole de femmes qui ne l’avaient jamais eue, à qui on ne l’avait jamais donnée. Elle permet de filmer sans limite, sans restriction ; filmer la vie dans son jaillissement même.

Les premières réalisations de Carole Roussopoulos concernent le mouvement des Noirs américains, Jean Genet parle d’Angela Davis, le mouvement homosexuel en France (Le FHAR 1971) et les luttes autour de l’avortement, Y’a qu’à pas baiser (1973) où elle montre un avortement illégal pratiqué selon la méthode par aspiration. Elle initie alors Delphine Seyrig à la vidéo et réalisera avec elle Maso et Miso vont en bateau (1976) qui peut être considéré comme le manifeste cinématographique féministe. Delphine Seyrig réalisera de son côté un film particulièrement original sur le métier d’actrice, Sois belle et tais-toi (1976) où elle interroge une bonne vingtaine d’actrices connues, de Juliet Berto à Shirley MacLaine en passant par Jane Fonda. Toutes montrent comment elles sont victimes dans leur métier de la domination des hommes.

Carole est sur tous les fronts. Elle filme avec Ioana Wieder les manifestations contre les exécutions de militants basques par le régime franquiste, La Marche des femmes à Hendaye et Les Mères espagnoles (1975). Elle suit les luttes des ouvrières de Lip de 1973 (Lip : Monique) à 1976 (Lip : Monique et Christiane). Cet intérêt pour la condition des femmes dans le travail se retrouvera dans la série Profession, pour laquelle elle réalise Profession : agricultrice (1982), revendiquant un véritable statut professionnel pour les femmes travaillant dans les fermes de leur mari, et Profession : conchylicultrice (1984) montrant tous les aspects de ce travail particulièrement difficile.

Carole Roussopoulos restera dans l’histoire du féminisme une figure centrale. Ses films sont aujourd’hui non seulement des documents irremplaçables sur la portée du mouvement, mais constituent aussi une véritable œuvre cinématographique privilégiant le documentaire et montrant comment celui-ci peut être, non pas simplement un outil de propagande, mais un instrument efficace d’intervention et de changement social.