P COMME PEUPLE EN EXIL

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie de Wang Bing

En voyant Ta’ang on peut penser à un des précédents films de Wang Bing, Les trois sœurs du Yunnan. Ne retrouve-t-on pas le même principe de base, l’immersion dans une communauté particulière dont on va suivre tout au long du film, sans jamais passer à autre chose, la vie. Pourtant les différences entre les deux films sautent aux yeux. Les trois sœurs nous mettent en présence, comme son titre l’indique, de personnages bien identifiées, les trois enfants dont d’ailleurs le nom est inscrit en surimpression sur les images les présentant dans l’incipit du film. Dans Ta’ang, nous avons affaire à des groupes d’anonymes, tous ces réfugiés qui à la frontière entre la Chine et la Birmanie, fuient des zones de combats. Il s’agit de minorités dont nous ne savons pas grand-chose en dehors des quelques lignes les évoquant  succinctement avant que le film ne commence. Là où film au Yunnan personnalisait le propos en le centrant sur les trois enfants, celui-ci affirme dès les premières images sa dimension collective. Nous sommes dans un groupe, ou plutôt dans plusieurs groupes différents, vivant dans des zones géographiques différentes. Ce sera d’ailleurs les seules identifications textuelles données au cours du film. Et ces populations n’ont de commun que de fuir. Fuir sans presque rien emporter de chez eux. Un chez eux qu’ils ont dû quitter précipitamment, la guerre faisant en quelque sorte irruption à l’improviste dans leur vie. Ce qui est le cas surtout du dernier groupe que nous suivons, ces femmes et ces enfants sur un long chemin boueux perdu dans de hautes collines et où il faut chercher un abri pour passer la nuit. D’autres, dès le début du film, sont installés dans des camps où ils tentent de construire des abris. La séquence inaugurale place d’ailleurs cette entreprise sous le signe de la difficulté, un vent terrible arrachant la toile de la cabane dont elle servait de toit. Mais rien ne décourage ceux qui n’ont rien d’autre pour s’abriter la nuit.

La guerre, nous ne la voyons pas, mais nous l’entendons, plus ou moins lointaine, tout au long de la dernière séquence. Mais nous en sentons la présence constante dans la longue fuite en avant, dans la question de la nourriture sans cesse posée (les sacs de riz qu’il faut porter), dans l’inquiétude et l’angoisse, qui ressort souvent des longues discussions la nuit autour d’un feu de bois, ou à la lueur d’une simple bougie, lorsqu’il est difficile de dormir. Ces fuyards que montre le film, ce sont surtout des femmes et des enfants, beaucoup d’enfants. Les plus grands portent les plus petits sur leur dos et les femmes ont aussi visiblement une grande habitude d’être ainsi chargées. Il y a peu de pleurs, peu de cris, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de souffrances. Mais ici, la guerre on n’y peut rien. Alors tout autant être résigné.

Dans l’ensemble du film la caméra de Wang Bing est rarement immobile, à l’image de ces peuples en fuite. Dans le camp du début, elle panote souvent rapidement pour suivre une personne, un enfant ou une jeune femme. Sur le chemin boueux de la dernière séquence, elle suit le groupe, portée à l’épaule. Il n’y a que la nuit où elle semble enfin trouver une certaine stabilité. La nuit, la guerre laisse-t-elle enfin aux exilés une sensation de sécurité ? Une sécurité qui ne peut être qu’illusoire…

ta-ang-4

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Une réflexion sur « P COMME PEUPLE EN EXIL »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s