F COMME FRONTIERES

Entre les frontières d’Avi Mograbi, Israël, 2016, 1h24.

Les frontières dont il s’agit ici, ce sont celles qui séparent Israël de l’Egypte, c’est-à-dire de l’Afrique et du reste du monde. Une frontière qu’Israël s’efforce de rendre infranchissable. Pas encore de mur, mais des barbelés. Il s’agit de réduire le plus possible l’entrée de ceux qui fuient la guerre et qui viennent ici en tant que demandeurs d’asile. Des Soudanais, des Érythréens. Démunis de tout bien sûr. Une fois sur le sol Israélien, il n’est plus possible, en vertu des lois internationales sur les réfugiés,  de les renvoyer chez eux. Alors Israël ne les considère plus comme des demandeurs d’asile, mais comme des « infiltrés », et met en œuvre toute une stratégie pour les inciter à partir d’eux-mêmes. Donc de rendre leur séjour dans le pays insupportable. Par exemple en les envoyant dans un camp, en plein désert. Ce camp, Holot, n’est pas vraiment une prison. En principe. Il n’y a pas de barreaux. Ceux qui sont regroupés là peuvent aller et venir à leur guise. Sauf qu’ils doivent passer la nuit au camp et répondre présents à  l’appel trois fois par jour. Et s’ils ne répondent pas à ces exigences, c’est la prison immédiate. La mention de ces données dans le film vise bien sûr à dénoncer l’hypocrisie de la politique officielle. De la part de Mograbi on n’en attendait pas moins. Son film sera donc un cri de révolte. Mais un cri presque silencieux. Qui ne veut pas se voir qualifier de violence. Il lui suffit alors de filmer les détenus de Holot. De leur donner la parole. D’être présent à leur côté. Dans l’épreuve terrible qu’ils vivent.

Le début du film montre donc le camp de Holot et les éléments marquant de la situation qui est faite aux migrants. Mograbi filme en particulier la marche qu’ils organisent jusqu’à la ligne frontière où ils se heurtent bien sûr à l’armée israélienne. Une action de protestation collective, mais dont on devine que du fond du désert où elle se déroule, elle ne gêne guère le gouvernement israélien, ni ceux qui soutiennent ou partagent sa politique. Mais Mograbi est un cinéaste inventif et il va donner à son film une autre tournure, beaucoup plus originale.

Mograbi a fait appel à Chen Alon avec qui il va mettre en place, et filmer, un atelier de théâtre inspiré par le théâtre de l’Opprimé, cette technique particulière fondée par Augusto Boal dans les années 70. Il s’agit de faire « jouer » par un petit groupe de réfugiés leur propre histoire, et en particulier leur rapport avec les Israéliens, police ou simples citoyens. Le film devient alors de plus en plus prenant tant l’expression du vécu est directe et spontanée. Mograbi et Alon vont même rendre la situation encore plus poignante, en faisant intervenir avec les migrants un groupe d’israéliens, hommes et femmes, qui vont dans un premier temps jouer les réactions les plus courantes, réactions de rejet et très souvent racistes, de leurs compatriotes. Puis les rôles sont inversés. Les israéliens deviennent les migrants, les blancs deviennent les noirs, les opprimés deviennent les oppresseurs – et inversement. Des jeux de rôles où la tension est extrême, mais une tension que Mograbi filme avec beaucoup de retenu, introduisant toujours une distanciation en se filmant lui-même au milieu des « acteurs », avec la perche du preneur de son en mains.

Parmi les films récents consacrés aux problèmes des réfugiés (de Fuocoammare à La Mécanique des flux), le film de Mograbi occupe une place à part. Par l’introduction de la dimension théâtrale bien sûr, mais aussi du fait qu’il s’agisse d’Israël, un pays qui a été en grande partie construit à partir de phénomènes migratoires. Comme le dit Mograbi : « Que ceux qui ont survécu à un tel rejet avant de fonder Israël rejettent aujourd’hui des humains comme leurs parents ou leurs grands-parents ont été rejetés me paraît incroyable. »

frontieres-2

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

2 réflexions sur « F COMME FRONTIERES »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s