A COMME ADOLESCENCE ET BANLIEUE

Grands comme le monde, Denis Gheerbrant, 1998.

Voir et revoir ce film où il est question de la vie des ados dans un collège de banlieue, tout simplement.

Ils ont entre 12 et 14 ans. Ce ne sont plus des enfants, mais ils n’ont pas l’impression d’être entrés dans l’adolescence. Ils sont élèves en cinquième, une classe où il n’y a pas encore d’enjeu d’orientation. Ils sont des jeunes comme les autres, même s’ils vivent dans une cité de banlieue. La vie de la cité a bien de l’influence sur leur vie personnelle, essentiellement par la violence qui y règne, mais pour l’instant ils arrivent à faire face. Ils ne sont pas encore entrés dans la vraie vie. Leur âge les protège. Le collège les protège aussi, du moins lorsqu’ils sont à l’intérieur de ses murs.

Pendant plus d’un an, Denis Gheerbrant a filmé la vie d’un collège de Gennevilliers, montrant le quotidien de l’établissement par des vues d’ensemble des entrées et sorties ou les déplacements dans les couloirs. Il suit plus particulièrement une classe de cinquième et, parmi elle, un petit groupe d’élèves qu’il interroge dans une salle de classe, soit individuellement, soit en petit groupe. Visiblement, il a tissé des liens forts avec eux. Il ne se positionne pas comme un père, il est plutôt dans la posture d’un grand frère, il est en tout cas un adulte qui cherche à les connaître, à les comprendre, mais qui ne les juge pas et qui n’intervient pas dans la conduite de leur vie. Une méthode particulière, caractéristique du cinéaste. Il établit d’abord une relation forte par un filmage seul, caméra à l’épaule et il dialogue de façon ininterrompue, sans ajouter le moindre commentaire. Le résultat est ici un film d’une grande sérénité, d’une grande douceur, malgré l’évocation des bagarres et l’existence de la violence que l’on sent poindre à l’horizon de la vie de ces presque adolescents. Malgré aussi les incertitudes sur leur avenir.

grands comme le monde2

Mais le travail de Gheerbrant en tant que cinéaste n’est évidemment pas de servir de preuve ou de démonstration du déterminisme social ou autre handicap socioculturel. Il regarde vivre ces garçons et ces filles. Il discute avec eux tout simplement. Et ce qu’ils nous disent, au-delà de la banalité apparente, nous éclaire plus que bien des thèses de sociologie.

Parmi les élèves de cette cinquième du collège Le Luth à Gennevilliers, Gheerbrant nous présente ceux qui sont sans doute les plus caractéristiques de leur classe d’âge et de leur milieu social. Il y a d’abord ce duo, un vrai couple de cinéma, l’un petit, bon élève, toujours gai, chahuteur ; l’autre beaucoup plus grand (de taille), plus placide et s’il ne dit pas qu’il est un cancre, on sent bien que le scolaire n’est pas vraiment son truc. Il y a aussi ce noir, qui passe en conseil de discipline et qui sera renvoyé du collège. Que devient-il dans l’immédiat ? Que va-t-il devenir à plus long terme ? Il semble ne pas vraiment s’en soucier, malgré l’insistance du cinéaste. Mais il est tout sauf naïf. Bien sûr qu’il est lucide sur sa situation. Mais il préfère faire comme si…comme si tout allait finir par s’arranger. Côté filles, la séquence que Gheerbrant consacre à l’une d’elle commence d’une façon plutôt surprenante. Elle montre comment elle peut jeter des sorts à ses camarades si elle le décide. « Si je veux qu’elle redouble, elle redoublera. » Croit-elle vraiment à cette magie de pacotille ? Elle évoque son arrivée plutôt problématique dans le collège. « Je faisais que des bêtises…je répondais aux profs…je faisais n’importe quoi. » Maintenant, en cinquième, elle s’est assagie. « J’ai changé…heureusement. »

Dans les échanges que le cinéaste a avec ces préados, ce sont les conditions de leur vie quotidienne qui sont abordées successivement. La scolarité d’abord. Le bon élève croit à la vertu du travail et des diplômes. « Sans diplôme, t’as rien, pas de travail, pas d’argent. » Il sait que s’il travaille, il réussira. Ce n’est pourtant pas le cas de tous. Autre question posée par Gheerbrant, qu’est-ce que l’adolescence ? Les réponses qu’il obtient montrent leur incertitude. S’ils ne sont plus des enfants, ils ne sont pas encore des adultes. Ils ne savent pas très bien définir leur situation actuelle. La question de la religion est abordée de façon plus claire, plus évidente. « Je crois tout ce qu’il y a dans le Coran » dit celui qui fait déjà le Ramadan parce qu’il l’a choisi, même si ce n’est pas pour lui obligatoire. Reste le problème le plus important, la violence, quasiment omniprésente et pas seulement dans les bousculades et les chahuts habituels des garçons de cet âge. La violence, c’est la nécessité de se battre, pour se défendre comme le dit l’un d’eux, car si on ne répond pas, c’est pire. Tout ceci se passe de commentaire.

La vie des collégiens, c’est aussi la vie en classe. Gheerbrant nous ouvre la porte de quelques cours, sans vouloir faire de la pédagogie, simplement parce que la vie des collégiens c’est aussi de suivre des cours. Nous assistons à une séance d’anglais particulièrement vivante, à plusieurs cours de français avec une jeune et jolie professeure particulièrement dynamique mais qui n’hésite pas à rappeler à l’ordre avec fermeté celui qui répond à tort et à travers. La classe étudie Faust, l’occasion de se rendre le soir, en car, à une représentation à l’Opéra, ce qui suscite quelques surprises (sur le prix du champagne affiché au bar par exemple) à ces banlieusards qui découvrent le lieu. Tout n’est pourtant pas toujours aussi idyllique dans la classe. En cours de maths un élève a utilisé une boule puante. Le professeur principal menace de coller toute la classe si le coupable ne se dénonce pas. On ne sait pas s’il a été entendu.

L’année scolaire se termine par un conseil de classe qui décide des passages dans la classe supérieure. Pas de surprise, ceux qui redoublent sont parfaitement résignés. Pendant que les profs égrènent les notes et délivrent encouragement et félicitations, Gheerbrant filme par la fenêtre la cour du collège où les pompiers amènent un corps sur une civière. Là aussi on ne saura rien de ce qui s’est passé. La vie du collège ne semble pas perturbée. Tout doit être normal.

grands comme le monde4

Grands comme le monde est un film qui traite du mythe, le mythe de la banlieue et le mythe de l’adolescence. Mythe ici doit être pris au sens que lui donne l’enseignante dans son cours sur Faust : le mythe, c’est ce qui pose les questions fondamentales. Poser ces questions, c’est ce que fait le film de Gheerbrant, sans en avoir l’air. Il se garde bien d’apporter des réponses.

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s