P COMME PERMANENCE

La Permanence d’Alice Diop, France, 2016, 1H37.

Toute la misère du monde dans une salle d’hôpital. Cette salle – un espace réduit, un bureau et deux chaises de part et d’autre, plus une autre chaise, mais qui ne rentre pas toujours dans le cadre, occupée par un deuxième membre de l’équipe médicale, psychiatre et assistante sociale – c’est celle du PASS de l’hôpital Avicenne en Seine-Saint-Denis. Un PASS, c’est la Permanence d’Accès aux Soins de Santé, une consultation sans rendez-vous pour les migrants primo-arrivants. Il n’existe qu’un seul PASS en Seine-Saint-Denis. D’où l’affluence, l’encombrement de la salle d’attente qu’on entrevoit lorsque la porte de la salle s’ouvre. D’où aussi l’endurance, la résistance, qu’il faut au docteur Geeraert, le maître du lieu, dont nous suivons le travail tout au long du film.

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Ce travail consiste d’abord à prescrire des médicaments, contre la douleur, les douleurs ; pour dormir aussi, ou pour soulager l’angoisse. Il consiste aussi à établir des certificats, toutes sortes de certificat, pour appuyer une demande d’asile, ou de logement, ou d’accès à la sécurité sociale. Mais il consiste surtout à écouter, à réconforter, à encourager. Même si l’on sent souvent l’impuissance à apporter des solutions durables. Que peut la médecine lorsque le monde crée  cette misère et ne fait pas grand-chose pour y mettre fin ?

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Les consultants, migrants ou demandeurs d’asile, viennent de tous les coins du monde, surtout des pays en guerre. Ils ont souvent été battus et torturés et portent sur leur corps – et dans leur mémoire – les traces des sévices subis. Certains sont des habitués. De toute façon il leur faut revenir lorsqu’ils n’ont plus de médicament. Et l’on sent alors le lien chaleureux que le médecin a établi avec eux. D’ailleurs, note d’humour qui détend un peu une ambiance – on le comprend aisément – qui ne porte pas souvent au rire, l’un d’eux lui offre en cadeau une de ces Tour Eiffel vendues habituellement aux touristes. Un médecin qui ne se départit jamais de son calme, non qu’il soit résigné, ou indifférent à la souffrance. Mais son attitude professionnelle est en même temps une marque de respect profond de l’autre.

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Alice Diop filme ces consultations sans aucun effet superflu. Un seul cadrage, imposé en partie par l’exiguïté du lieu, mais qui est aussi un choix esthétique. Soit une chaise vide derrière un bureau. Soit le médecin assis derrière ce bureau. Avec le plus souvent, mais pas toujours, une partie de corps en amorce à gauche de l’écran. Mais le consultant peut entrer aussi dans le cadre. Il peut alors être filmé de face, mais aussi de dos, sans doute pour préserver son anonymat. Dans tous les cas, c’est de relation interpersonnelle qu’il s’agit, un face à face qui n’a rien d’un affrontement. Qui est plutôt une rencontre. Même si bien sûr, chacun reste à sa place. La souffrance peut se comprendre, être momentanément soulagée, médicalement ;  mais lorsqu’elle en vient à remettre en cause l’intégrité de la personne, elle reste strictement personnelle.

Le film se termine par une séquence exceptionnelle, à la limite du supportable. La consultante est une femme, venue d’Afrique du sud. Elle a cinq enfants. Quatre sont restés là-bas. Le dernier, encore bébé est sur les genoux de l’assistante du docteur. Au cours de l’auscultation, elle lui montre les traces, toujours visibles, des sévices qu’elle a subis lorsqu’elle avait douze ans. Revenus l’un en face de l’autre  le docteur lui demande ce qu’il peut faire pour elle. Et là, en guise de réponse, elle éclate en sanglot, un cri sourd, presque un hurlement, qui s’arrête et repart, comme s’il devait ne jamais finir. Une souffrance interminable.

Toute la misère du monde dans une salle d’hôpital. Toute l’humanité d’un médecin, et d’un film aussi.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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