B COMME BOLOGNE

Bologna Centrale, Vincent Dieutre, France, 2001, 59 minutes.

Bologna Centrale est une réflexion sur le temps. Le temps qui passe, irréversible, le temps qui éloigne inexorablement de sa jeunesse. Vincent Dieutre fait le récit d’un voyage à Bologne, filmé au présent avec une petite caméra 8mm, un récit qui est en fait l’occasion d’un autre récit, celui d’un autre voyage effectué à Bologne 20 ans plus tôt, dans une ville bien différente de la ville actuelle, une ville qu’il perçoit et ressent aujourd’hui bien différemment que par le passé.

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Le film propose donc un récit dans un récit, fait en première personne, toujours en off, sans que l’emboîtement de l’un dans l’autre soit repérable par un changement de cette voix intérieure, hésitante, comme improvisée, enregistrée sans doute sur un petit appareil portable dont on entend l’enclenchement des touches. C’est cette voix qui prend en charge le récit autobiographique, puisque les images ne sont pas narratives, du moins en ce qui concerne le récit du premier voyage. Pourtant, la bande son ne se limite pas à cette voix. Elle ajoute une voix de femme qui ouvre et clôt le film, donnant des éléments d’information (l’attentat terroriste de la gare de Bologne du 2 août 1980 qui fit 85 morts) mais aussi situant les deux voyages l’un par rapport à l’autre dans le temps. Cette voix parle du cinéaste à la troisième personne, introduisant un regard extérieur indéterminé, objectivant le récit. « Là il vient de sortir de la gare. Il a gagné la station de métro qui est aussi le terminus des bus écologistes. » Enfin, à trois reprises, comme la voix féminine, des extraits d’éditions spéciales de la radio italienne consacrées à l’attentat achèvent cette objectivation, inscrivant le film dans une actualité politique, politique et sociale. Le récit autobiographique ne cherche nullement à ignorer l’Histoire, puisqu’il évoque systématiquement les manifestations, les occupations, les grèves et l’attentat. C’est bien sûr à propos de l’attentat que l’imbrication de l’intime (le récit de la découverte de l’amour) avec L’Histoire est la plus prégnante. Mais le temps fait son œuvre dans la conscience du cinéaste. « Je peux pas m’empêcher de haïr ce que je vois maintenant de Bologne¸ cette Italie qui ne ressemble en rien à celle que j’ai connue. » Au moment du départ, à la gare centrale, devant la plaque de marbre commémorative, il fera la lecture des noms, prénoms et âges des victimes du « terrorisme fasciste ».

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La confrontation entre les deux récits, le présent et le passé, a une dimension tout autant politique que personnelle. Le premier voyage était celui des découvertes : découverte de la ville, découverte de l’amour, des premières rencontres, du premier baiser, des premiers rapports sexuels. Des découvertes vécues dans l’enthousiasme et l’exaltation, alors même que la ville est de plus en plus en effervescence, gagnée par une lourde tension évoquant la guerre civile. Dans le voyage du présent du film , ce temps est révolu. L’émerveillement des premières fois a disparu. La ville a changé. « Son café favori, le Zanarrini, n’existe plus, remplacé comme il se doit par une boutique Prada sport ». Les amours de jeunesse sont bien loin et même la drogue devient une routine. Le ton du récit est de plus en plus désabusé. Le berlusconisme triomphant a, semble-t-il, imposé la paix sociale. Pour combien de temps ? « Une nouvelle Italie s’est installée, et aujourd’hui elle triomphe. Elle triomphe tellement fort que moi je sais qu’elle n’en a plus pour longtemps. »

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L’œuvre du temps : la fin d’une époque, la fin d’un monde, la perte de la jeunesse. La disparition de l’image idéalisée d’une ville. Dieutre filme Bologne d’une façon extrêmement banale. De grandes avenues occupées par les voitures et les piétons qui les traversent lorsque c’est possible. Des carrefours en plans fixes. Quelques travellings sur les boutiques. Des images qui n’ont aucun éclat, contrairement à celles de Paris par exemple, dans Bonne Nouvelle ou Fragments sur la grâce – même si ce sont alors essentiellement des images nocturnes noyées par la pluie. Ici, la ville est filmée en plein jour, mais les couleurs sont ternes, plates, comme passées. Et cela est encore plus évident dans les plans du rideau de la fenêtre de la chambre où le super 8 et le manque de lumière ne peuvent donner qu’une image sale, sans aucune définition. Le filmage de la préparation du shoot est de cet ordre, purement mécanique. Pour le cinéaste, il est grand temps de tourner la page. On peut revenir sur les lieux de sa jeunesse ; on ne peut pas la revivre.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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