D COMME DIALOGUE -Mariana Otero 1

À propos d’Histoire d’un secret, 2003.

Histoire d’un secret. Un film autobiographique, une enquête sur un secret de famille. Un hommage à une femme, une artiste, une mère.  En même temps, une exploration des non-dits sociaux de toute une époque. La grande force du film c’est de resituer une problématique personnelle dans un contexte historique et politique. Pourtant le film ne se situe pas dans la sphère de l’accusation. Il n’est pas le vecteur d’un engagement, d’une revendication. On ressent une grande prise de distance vis-à-vis du drame passé. Comme si une page avait été tournée. Comme si une victoire avait été gagnée. Un combat qu’il n’y a plus à mener aujourd’hui. Reste la peinture, l’art, dans l’exposition des tableaux de la mère, une plongée dans l’éternité…

Mariana Otero :

Sur le terme autobiographique. Pour moi le but de ce film ce n’est pas du tout de raconter ma vie, mon histoire personnelle. D’ailleurs on apprend assez peu de chose sur mon histoire personnelle. Ce qui comptait pour moi c’était de redonner une présence à ma mère, une présence à cette absence, et en même temps faire en sorte qu’on ressente qu’elle soit avec nous, avec le spectateur pendant le film. C’était ça l’objet principal de mon film. Le ton du film a à voir avec ça. Je voulais qu’il y ait une grande douceur qui se dégage du film, malgré évidemment la colère que j’ai contre une société qui interdisait aux femmes l’avortement et qui du coup a fait que des milliers de femmes en sont mortes. Donc évidemment je suis en colère mais je voulais que le film ait un ton de douceur. Pour moi le but du film était de redonner une présence à ma mère et cette présence, je voulais qu’elle soit douce.

Mais par contre je pense que c’est un film qui sert un combat qui est toujours à mener. Pour moi, raconter l’histoire de ma mère, c’est raconter l’histoire de milliers de femmes décédées de la même manière, et c’est un outil pour continuer le combat, cette bataille. En 74 il y a eu la légalisation de l’avortement, mais c’est quelque chose qui est remis en cause sans cesse. Il y a toujours un risque.

Pour moi, c’est un film de combat, mais on peut combattre dans la douceur. Ce film-là, il permet de faire comprendre aux jeunes générations à la fois à quel point il faut défendre l’avortement et il permet de faire connaître aussi ce qu’il y avait avant la loi Veil. Pour moi, c’est un combat qui continue à devoir être mené. Ce film sert à ça, même s’il n’est pas d’emblée un film militant. Raconter cette histoire, ça rend sensible, de façon théorique et aussi émotionnelle, la nécessité d’une loi qui autorise l’avortement. Quand ce n’est pas autorisé, ça mène à un désastre.

C’est une histoire qui alimente le combat.

histoire d'un secret 3

 

Si ce n’est pas un film autobiographique, au sens où il raconterait votre vie, c’est quand même un film en première personne…

Mariana Otero :

C’est un film assez personnel puisqu’il raconte l’histoire de ma mère, mais j’ai pris soin de lui donner un caractère universel, que ce soit par la mise en scène, le travail de l’image, l’aspect romanesque qui est donné à cette histoire qui rend la chose moins réaliste.

Ce n’est pas un film de famille. Dans la mise en scène, le travail de la lumière particulièrement, l’obscurité, la lumière qui est totalement artificielle, entièrement reconstruite, les silences…Certes, c’est ma famille, mais ma famille est projetée dans une dimension romanesque, qui permet de donner une dimension universelle Je dégage cela du côté réaliste, naturaliste.

Le travail avec la chef opératrice a été fondamental. Si c’est un film avec ma famille, ma famille avait l’impression quand je la filmais, que ce n’était pas un film de famille. C’était un film qui allait au-delà de l’histoire personnelle.

Il fallait que le film ait une épaisseur historique et cette épaisseur historique soit le sujet du film.

Et puis, c’est aussi cette épaisseur historique qui soulage la douleur.

histoire d'un secret 2

Le film, se termine par une exposition des tableaux de votre mère. Une exposition de ces tableaux a d’ailleurs eu lieu récemment…

Mariana Otéro :

Oui, il y a eu une exposition à Rennes pour les 50 ans de sa mort. Le film a permis plusieurs expositions. Celle qu’on voit dans le film était une fausse exposition. C’est une exposition faite pour le film. Ma mère n’était pas du tout connue. On n’était pas autorisé à avoir un espace avec un temps long.  Du coup j’ai dû faire une fausse exposition. Par contre après la sortie du film, plusieurs expositions ont eu lieu, dont une à Rennes dernièrement.

 

G COMME GUGGENHEIM Peggy

Peggy Guggenheim, la collectionneuse de Lisa Immordino Vreeland, 2017, 1H36

En anglais, le sous-titre du film est Art Addict. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, une addiction à la peinture, une passion dévorante qui consume toute la vie de cette jeune fille de bonne famille d’abord, et de cette femme d’âge mûr ensuite, jusqu’à sa mort. Peggy Guggenheim n’aura vécu que pour l’art, que pour acheter des tableaux et les exposer dans ses différentes galeries successives, à Paris ou à New York, puis dans le musée qu’elle créa dans le palais acheté à Venise, un musée qui est devenu et qui reste aujourd’hui un des plus visité du monde. Elle y est enterrée dans le jardin.

Le film utilise en bande son une interview radio (donc ici en voix off) avec une journaliste qu’on croyait perdue et qui a été retrouvée dans une cave. Il est donc inédit. Des questions directes et des réponses courtes, où Peggy ne cache rien de sa vie – qui de toute façon est bien connue par ailleurs, l’intéressée ayant elle-même écrit ses mémoires. Nous saurons donc tout de ses relations familiales, ses conflits avec ses parents, ses oncles (dont le célèbres Salomon), ses contacts avec des sœurs, ses différents maris et tous ses amants. Sa vie a été particulièrement mouvementée. Elle reconnaît elle-même avoir été dès sa jeunesse le vilain petit canard de sa famille, accumulant les excentricités, les aventures amoureuses, les mariages et le divorces. Une femme libre en somme. Sa collection, sa passion pour l’art moderne, et pour les peintres qu’elle rencontre et protège (pendant la guerre elle aidera un grand nombre d’entre eux à quitter la France pour fuir le nazisme), devient très vite pour elle le moyen d’exister aux yeux des autres, d’être reconnue, d’être vraiment quelqu’un. Et puisqu’elle est elle-même en dehors des normes établies, ses choix artistiques iront à tout ce qu’il y a d’original, de contestataire dans l’art de son époque, du cubisme au surréalisme, de Picasso à l’art abstrait, de Duchamp à Pollock. Elle achète donc, souvent pour une bouchée de pain, des toiles qui sont souvent de véritables scandales artistiques pour son époque, mais qui deviendront quelques-unes des œuvres les plus caractéristiques  du XX° siècle, avec une valeur inestimable. Avait-elle un flair particulier pour anticiper leur importance artistique, elle qui se disait autodidacte, qui en tout cas, n’avait pas fréquenté les écoles d’art.

Le film utilise un nombre impressionnant d’images d’archives, des photos surtout, de Peggy à tout âge, présentées dans l’ordre chronologique. En alternance, filmés au banc-titre, les tableaux s’une part, et les déclarations de l’autre de tout ce que le monde américain de l’art contient de spécialistes de la peinture, critiques, artistes ou collectionneurs. Le tout est présenté sans temps mort, sans aucune respiration, à un rythme quasi frénétique. Une rapidité qui est souvent caractéristique des documentaires portrait américains. Comme si les réalisateurs avaient tellement peur que le spectateur s’ennuie qu’ils ne lui laissent aucun moment de répit. Mais surtout, il n’y a plus pour ce pauvre spectateur aucun moyen de penser par lui-même et de se faire sa propre opinion. Il n(y a ainsi dans le film qu’une seule vision du personnage de Peggy, qu’une seule interprétation de sa vie et de sa passion pour l’art. Un personnage complexe certes, mais dont le film prétend avoir mis à jour la vérité cachée.

peggy 3

 

M COMME MUSÉE

Anthony, the Invisible One de Sergio Da Costa et Maya Kosa, Portugal –  Suisse, 2017, 17 minutes.

Nous sommes dans un musée, en arrêt devant un tableau. Un tableau que nous ne voyons pas. Nous voyons les personnes qui, en arrêt face au tableau, le regarde. Des personnes filmées en gros plan, attentives, concentrées. Elles écoutent. Elles écoutent l’analyse du tableau que propose une guide, spécialiste de toute évidence en peinture. Au début du film nous ne savons pas de quel tableau il s’agit. Puis, peu à peu, en recueillant des indices dans le discours de la guide, nous allons pouvoir l’identifier sans le voir. D’abord nous apprenons qu’il s’agit d’un triptyque, qu’il y a un personnage qui représente Saint Antoine, qu’il est dans un désert. Puis la guide parle des scènes qui composent le tableau et évoque la présence d’une femme nue. Il y a dans cette partie du film un peu de suspens volontaire, mais ce n’est pas vraiment le propos des réalisateurs. Il ne s’agit pas d’un jeu de devinette. Ni d’une interrogation ni d’un examen (qui sera le premier à donner le titre du tableau ?) L’identité du tableau nous est donc révélée par la guide : La Tentation de Saint Antoine de Jérôme Bosch. Mais nous ne le verrons pas encore. Il faudra attendre la fin du film pour que nous aussi, spectateurs du film, nous puissions le contempler.

En attendant, les plans fixes sur les visiteurs du musée nous proposent bien une approche de la contemplation esthétique. Tous ont la posture classique, habituelle, de ceux qui fréquentent les musées pour voir des œuvres et apprendre leur histoire, leur signification grâce à l’apport d’un spécialiste. Le film met en place un dispositif tout simple : il ne montre pas le tableau, mais nous fait entendre quelqu’un qui en parle  et nous montre des personnes qui peuvent le voir, le regarder, le contempler, en écoutant la personne qui en parle. Par là il ouvre une réflexion sur la contemplation esthétique. Qu’est-ce que regarder un tableau ? Peut-on apprendre à le regarder ? Peut-on apprendre à comprendre la peinture ? Y-a-t-il du plaisir dans ce contact particulier avec la peinture et avec le savoir sur la peinture ? Mais puisque nous ne voyons pas le tableau, ce plaisir nous est refusé. Nous ne pouvons que nous interroger sur la posture – le  possible plaisir – de ceux qui le regarde.

Ainsi, le film ne porte pas sur la peinture mais sur le rapport avec la peinture – avec l’art – de celui qui regarde un tableau. Il va alors se transformer en une véritable expérimentation filmique, mettant le cinéma au service de la connaissance esthétique.  Les cinéastes vont filmer trois publics différents devant le même tableau. Après un public « ordinaire », un groupe de non-voyants et enfin un homme seul, sourd et aveugle. Et toujours la même « guide », qui décidément a bien des compétences, travaille avec ces différents publics de façon spécifique.

Qu’est-ce qui change dans le contact avec un tableau quand on ne le voit pas ? Peut-on en apprécier la beauté. Et d’ailleurs, cette beauté – plastique – peut-elle exister pour des aveugles ?

Que peut signifier la fréquentation d’un musée pour les non-voyants ? Comment peuvent-ils appréhender un tableau qu’ils ne peuvent pas voir ? Est-il possible de suppléer au sens de la vision ? Peut-être par le discours d’un voyant sur le tableau ? Mais dans ce cas, le rapport au tableau n’est pas leur rapport personnel, et il serait alors bien impropre de parler de contemplation. Le film pose ces questions et montre qu’il y a une autre réponse possible.

Il s’agit de mettre en œuvre une médiation entre le tableau et le non-voyant, une personne qui le guide dans une découverte personnelle sur un matériel spécialisé, une sorte de reproduction en relief des parties principales du tableau que les non-voyants peuvent explorer du bout des doigts. Et le film montre que ça marche, sans doute en grande partie grâce au savoir-faire de la guide, et à sa patience. Mais aussi parce que ces spectateurs non ordinaires manifestent clairement le désir d’appréhender l’œuvre picturale, sa composition, sa spécificité et ainsi d’en construire eux-mêmes le sens. Il en est de même pour la personne (sourde et aveugle) à qui est consacrée la dernière partie du film. Il y faut bien sûr encore plus de technique (communiquer en traçant des signes dans le creux de la main) et donc encore plus de pédagogie. Tout un art. Mais que le monde de l’art et de la peinture  et le plaisir qu’il peut procurer soit accessible à ceux qui sembleraient à priori en être exclus définitivement est une grande victoire sur le handicap.

Visions du réel 2017, compétition internationale court métrage.

bosch 2

 

L COMME LYNCH DAVID

David Lynch, the art life de Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm

Vous connaissez David Lynch cinéaste. Vous avez adoré ou vous avez été déconcerté par Elephant man ou Mulholland Drive. En tout cas vous reconnaissez qu’il s’agit d’un cinéaste qui ne peut pas laisser indifférent. Vous êtes donc curieux d’en savoir plus sur sa personnalité, sur sa conception du cinéma, sur les étapes de sa vie, sur sa formation. Tout savoir sur lui si c’est possible. D’où l’intérêt que peut présenter le film portrait que lui consacre trois documentaristes, Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm.

Vous ne saviez peut-être pas que David Lynch était peintre, comme il est d’ailleurs aussi photographe et musicien. Un artiste complet en somme, connu et reconnu pour ses œuvres plastiques. Une œuvre qu’il a entrepris bien avant de devenir cinéaste. Et qu’il poursuit tout au long de sa vie. Même lorsqu’il se lance dans le cinéma. Aujourd’hui encore donc. C’est d’ailleurs ce que nous montre le film.

The art life, ce n’est pas la vie du cinéaste, c’est la vie du créateur. Le film s’arrête au moment où il part à Los Angeles pour apprendre le cinéma. Et il ne nous présente des extraits que de ces toutes premières réalisations, courtes bien sûr, The alphabet, une animation et The Grandmother qui date de 1970. De quoi nous donner envie d’une suite, qui entrerait plus directement dans la création cinématographique.

Le dispositif du film est sans surprise, particulièrement efficace dans sa simplicité. Deux plans qui l’encadrent pratiquement nous montrent Lynch devant un micro dans ce qui doit être un studio d’enregistrement. Et effectivement il commence à parler. Mais ce qu’il dit, ce qui est ainsi enregistré, ne nous sera restitué tout au long du film qu’en voix off. Les images nous montrant, en dehors des images d’archives le plus souvent en noir et blanc, Lynch aujourd’hui dans son atelier où il travaille, manipulant peinture, colle et pinceaux, ciseaux, burins et autres instruments. Un travail long, précis, calme, sans effusion, comme sa voix d’ailleurs, presque monocorde, qui ne recherche en tous cas aucun effet oratoire. Une grande sérénité donc. Ce que confirme l’image récurrente du film, Lynch assis dans un coin de l’atelier, vu donc avec tout le peu de recul possible dans une pièce, fumant tranquillement sa cigarette. Et nous regardant. Ou peut-être ne regarde-t-il pas vraiment la caméra, mais son travail ou ce qui l’inspire, qu’il est le seul à voir. Et puis, pour souligner encore cette vie tranquille, une petite fille, sa propre fille, est assis là, à sa table de travail, tout aussi occupée que lui.

Dans la bande son, Lynch retrace donc la partie de sa vie le conduisant au cinéma, sa jeunesse, ses années d’études, ses rencontres, les artistes qu’il côtoie, ses amis, sa première femme, les villes dans lesquelles il s’installe. Les moments heureux comme ceux qui qui se révèlent plus noirs. Le tout avec beaucoup de détails, de précisions. Un vrai travail de biographe.

Ce film n’est-il alors rien d’autre qu’une autobiographie qui n’ose pas s’affirmer comme telle ? Lynch est présent du début à la fin, quasiment seul à l’image ou du moins il est bien le personnage central, ce que souligne d’ailleurs un nombre important de gros plans sur son visage. Et il occupe entièrement la bande son, par son récit bien sûr, mais aussi par la musique dont il est en partie le compositeur. Son récit en première personne est rétrospectif et suit un ordre chronologique. Et s’il n’est pas officiellement le réalisateur du film, peut-on penser qu’il n’en est pas quelque part l’auteur ? A l’évidence il ne peut être que l’auteur du matériau biographique mobilisé. Mais bien plus, peut-on imaginé qu’il ne soit en rien intervenu dans le choix des archive et surtout dans le filmage dans son atelier. Et si David Lynch, the art life peut être considéré comme un film lynchien, n’est-ce pas tout simplement parce que c’est un film de David Lynch ?