I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – PRINCES ET VAGABONDS de Fabienne Le Houérou.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

 

CONCEPTION

Je faisais des recherches en Inde depuis 2008 sur la diaspora tibétaine et , dans le cadre de ces recherches,  sur « genre et diaspora », j’ai réalisé deux documentaires sur des femmes tibétaines en exil en Inde (2010 et 2014)[1]. Lors d’un de mes voyages un ami producteur de musique, Robert Dray, m’a fortement incitée d’aller à Jaiselmer au Rajasthan. Il m’a mise en contact avec l’un des musiciens que l’on voit dans le film  « Princes et Vagabonds »Salim Khan. Salim a été extrêmement amical et , grâce à lui, j’ai été invitée à un premier mariage dans sa famille en 2015. Cette rencontre a été fondamentale et fondatrice. Ce mariage en plein désert du Thar a été un émerveillement esthétique. L’intensité des couleurs dans ce désert, or et ocre, les mélodies renversantes se sont superposées pour m’ouvrir sur un monde que je ne connaissais pas. Un monde qui m’a très vite adoptée. Les premières images de cette rencontre se trouvent dans le film avec le statut d’archives car elles ont été tournées avec un simple portable. Un musicien aveugle fait une performance vocale bouleversante et je n’ai pas pu retenir mes larmes. Je les ai cachées discrètement, avec le foulard que je portais sur la tête,  mais elles n’ont pas échappé à la sagacité des regards des musiciens manganiars rassemblés ce jour là pour un mariage.  Le lendemain je recevais une vingtaine de messages sur Facebook me demandant d’être « amis » et l’un d’entre eux a particulièrement insisté pour que je le rencontre et fasse un film sur eux. Tout a commencé de cette manière. Je n’avais aucune intention au départ de m’engager sur un terrain anthropologique qui n’était pas le mien. Leur insistance a fait le reste.

L’anthropologie est faite de rencontres on l’oublie trop souvent  en faisant des personnes entendues des terrains d’études. En tant que cinéaste, je ne perçois pas les rapports sociaux comme des objets. La rencontre humaine est essentielle. Jean Rouch appelait cela « l’Anthropologie partagée » et, ici,  le partage est d’autant plus important que ce sont les musiciens eux- même qui ont provoqué les choses. Le projet de film ils l’ont inspiré en me déclarant que si j’avais pleuré sur leur musique, c’est que je devais en parler et les aider à partager leurs mélodies. Ils l’ont proposé comme une évidence. J’ai été entraînée dans cette évidence. Mais après les choses ont été plus difficiles. Les musiciens sont des êtres sensibles et parfois très narcissiques et je me suis trouvée parfois au cœur de disputes d’égos parfois délicates. Il était question de rivaliser pour se faire inviter en France quitte à dire du mal de son frère ou de son cousin. Se dépatouiller dans ce nœud  inextricable de conflits à été parfois une épreuve au moment du tournage et après le tournage en mettant un bémol à mon idéal de partage.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

REALISATION

Il faut savoir que les musiciens manganiars sont des artistes itinérants depuis toujours. Ils parcouraient l’Inde de long en large. Le désert du Thar. Invités à se produire au cours d’événements comme des naissances ou des mariages, ils partaient souvent à dos de chameau pour se rendre dans des villages éloignés. Les mariages duraient parfois des semaines entières et ils jouaient pendant plusieurs jours. Moments privilégiés de virtuosité musicale. Leur répertoire est donc lié à ce vagabondage artistique. Ce vagabondage traditionnel s’est transformé dans les années 1990 lorsqu’un mécène indien a organisé des tournées internationales. C’est un turning point dans l’histoire de cette musique avec le début de sa globalisation.   Depuis cette date,  les groupes de musiciens parcourent le monde et de desert-trotters ils sont devenus globe-trotters. De nombreux musiciens, dans le désert, me montraient fièrement leurs visas et évoquaient leurs voyages à travers le monde. Aussi lorsqu’un des musiciens a insisté pour que je l’invite en France, j’ai accepté. Cette séquence illustre cette internationalisation et la rencontre avec un public français étonné comme le regard de ce bébé, (dans une séquence du film), qui, émerveillé et ébahi, regarde le musicien indien dans un concert en France. Pour moi, cette séquence est  signifiante. Elle incarne  le  face-face avec l’altérité. La rencontre dans ce qu’elle a de plus  noble et de plus douce. A l’heure où le vagabondage est criminalisé, je souhaitais également évoquer ces migrations musicales qui nous montrent que les voyages font partie d’une  dynamique créative continue. Cette dynamique fait émerger une culture globale.  Criminaliser ces rencontres est une aberration culturelle.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

PRODUCTION

Cela fait 20 ans que je fais des films de cette manière en occupant tous les postes. Je cadre, je filme, je prends le son et j’organise le tournage moi même. De A à Z.  Souvent je paye presqu’entièrement mes tournages. J’ai personnellement payé la venue en France du musicien qui est venu à Paris. Les quelques soutiens obtenus par les universités et les organismes de recherches sont largement insuffisants pour finaliser un film de façon professionnelle. Même modestes ces aides universitaires ont été indispensables. Sans elles, il n’y aurait tout simplement pas de film du tout.  Donc même dans ma pauvreté « du faire  avec des bouts de ficelles » je ressens de la gratitude pour les organismes de recherche comme MIGRINTER, L’IREMAM, Aix-Marseille-Université, l’INSTITUT CONVERGENCES MIGRATIONS et bien sûr le CNRS grâce à son ouverture sur le monde. Si je fais tout -ou presque- sur un film ce n’est pas par goût du « je suis partout »  mais tout simplement parce que je n’ai jamais les budgets qui me permettent de rémunérer correctement un technicien aux tarifs syndicaux.  Cela étant,  j’ai parfois été aidée par des techniciens du CNRS. L’un d’entre eux, un webmaster de Poitiers, est venu en 2017 pour m’assister. Mais le tournage s’est étalé sur 4 ans et en 2018, au tournage, j’ai sollicité les musiciens eux-mêmes pour m’aider et une jeune graphiste comme Alba Penza. J’ai été énormément aidée par la monteuse Aurélie Scortica. Une jeune femme exceptionnelle. C’est elle, qui a été l’aide la plus précieuse. Son savoir faire, sa modestie, sa façon de ne penser qu’au film et de ne pas rentrer dans « des névroses d’égos » a été fondamentale. J’ai réalisé plusieurs films avec elle en 10 ans. Nous avons évolué ensemble, tissé un langage ensemble. J’ai eu cette chance immense de travailler avec elle. Enfin, la rencontre avec le musicien et musicologue David Fauci a également été un atout important dans ce film. Il se trouve que David Fauci avait bénévolement accompagné un de mes films « Hôtel du Nil, Voix du Darfour » (sur le génocide au Darfour) en 2007. Il a composé les mélodies du film et j’avais été vraiment séduite par son talent de musicien. David Fauci avait également fait un travail 15 ans avant moi sur les musiciens manganiars au Rajasthan. En toute logique, je me suis tournée vers ses travaux en musicologie,  lorsqu’il était étudiant à Aix-Marseille-Université. Le film utilise trois enregistrements de cette période. Son savoir profond et simple a été une carte fondamentale pour le film. Il partage ses connaissances de ce milieu musical avec le spectateur. J’ai réalisé un entretien avec lui que j’ai filmé avec Alba Penza, en novembre 2019, une jeune graphiste talentueuse. L’entretien avec David Fauci sur son expérience m’a servi de commentaire. David Fauci prend un peu le spectateur « par la voix » pour l’entrainer dans un voyage à travers cette musique sublime qu’est la musique des Manganiars. Alors, oui, c’est vrai,  vous avez raison, je n’ai pas de producteur autre que moi-même.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

Diffusion

Enfin « at last », les regards intelligents  de Dobrila Diamantis  directrice du Cinéma et de Francesca son assistante ont été également motivants. Grâce à elles, je suis restée en dialogue constant avec des regards critiques et bienveillants.  Car il ne faut pas oublier le rôle essentiel du Cinéma Saint André des Arts dans la volonté de faire découvrir des gens hors circuits comme moi. Des cinéastes qui ne sont jamais invités à Cannes et ne jouissent pas des ivresses des carnets d’adresses mondains. Sans ces amoureux d’un cinéma pluriel, issu de la diversité, libre et non formaté,  les indépendant .e.s  comme moi ne pourraient pas exister ! En ce qui concerne la diffusion ce cinéma d’Art et d’essai connu depuis des lustres dans le 6éme arrondissement ont à sa tête des personnalités très engagés dans le cinéma d’auteur. La place qu’il occupe, force est de le souligner, est déterminante pour les jeunes auteurs notamment grâce au cycle « Les découvertes » qui font émerger de nouveaux talents dans une quête d’originalité et de nouveauté  rare et fragile.  Pour ce faire et en raison de mon inexpérience en terme de diffusion Dobrila et Francesca ont été des atouts plus que précieux. Pour ce cycle très organisé il fallait mettre un place une série de discussions à la fin de chaque projection. Or, les projections ont duré quinze jours. J’ai donc institué  un séminaire à la fin du film en invitant des personnalités scientifiques, artistiques afin d’engager des interactions avec le public. Le séminaire s’est intitulé « Filmer l’exil » , le détail peu être consulté sur le site de l’IREMAM, https://iremam.cnrs.fr/spip.php?article6193 il a été mis en place grâce à l’IREMAM, mon laboratoire d’appartenance depuis 1996, (je souligne) qui, depuis cette date, a toujours soutenu mes travaux filmiques. J’ éprouve une immense gratitude car mon laboratoire m’a parfois soutenue contre l’avis de chercheur.e.s  isolées qui s’opposaient à mes travaux filmiques de façon farouche, voire agressive, argumentant qu’il était impossible d’être à la fois « chercheur » et « cinéaste ». Mon laboratoire a fait preuve de courage dans ses choix.

Ainsi de nombreux collègues de l’IREMAM se sont déplacé d’Aix-Marseille Université au cinéma Saint André des Arts à Paris afin d’évoquer plusieurs thématiques traitées dans le film comme le soufisme,  la musique indienne, le statut de la femme en Inde et les vertus du cinéma anthropologique… Les vertus tout court du cinéma dans l’enseignement. Phlippe Cassuto , qui nous a quitté depuis, a embarqué notre public en évoquant son expérience académique avec un film  support d’un de ses  enseignements à Aix-Marseille Université. Myriam Laakili, Sabine Partouche et l’un de mes étudiants Hugo Darroman a évoqué la notion multiscalaire et polysémique des exils, Maya Ben Ayed, chercheur.e associée a fait une lecture également très fouillée sur l’altérité et la place symbolique des femmes absentes du film, exilées du champ de la caméra, mais dont la présence troublante, sans apparaître, parcourt tout le film. Le film explore la dynamique d’une absence /présence féminine.  Lors des dernières interactions avec  le public une musicienne est venue embrasser les deux intervenantes de mon laboratoire. La chercheure.e que je suis a été comblée par ces interactions entre les invités et les spectateurs. D’ailleurs les réactions des spectateurs sont visibles sur le site allociné (http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=275638.html)  où ils ont eu la gentillesse de laisser leurs impressions sur le film. L’enthousiasme des spectateurs a été le plus beau cadeau. La richesse des discussions et le climat amical ont été inoubliables. L’ensemble du personnel de ce cinéma a été d’une extrême bienveillance. Je pense au projectionniste Emmanuel que j’ai embêté pour  caler le son et qui s’est prêté aux essais avec amitié. La diffusion  m’a aidée à refermer quatre longues années de combat pour réunir les quelques sous permettant de finaliser le film et les multiples trahisons de ceux qui étaient censés m’aider. Mais ce sont les histoires de tous les  films, chaque œuvre possède son lot d’anges et de démons. J’ai pris le parti de n’évoquer  que les personnes généreuses et d’ignorer les autres.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

Après un mois de projection au saint André des Arts, l’Alliance Française de New Delhi a organisé une projection avec les Centre de Sciences humaines. Nicolas Gravel et Jean François  Ramon ont  été très accueillants et je les remercie de ne pas avoir annulé la projection du 11 mars 2020  car celle-ci est arrivée à la veille des confinements en France et en Inde. A New Delhi,  le public -déjà impacté par les règles strictes-  a été moins nombreux, mais la qualité de la discussion a été au rendez vous, grâce aux chercheurs du centre de New Delhi dont Julien Lesvesque qui a animé le débat. La réaction de la salle et la réception du film  y a été très différente qu’à Paris. http://www.csh-delhi.com/events/event/screening-discussion-prince-and-vagabonds-by-fabienne-lehourou/A New Delhi, le film a été « entendu » dans sa dimension politique notamment en résonnance avec les événements de décembre/janvier 2019 en Inde. (https://www.20minutes.fr/monde/2679415-20191220-inde-manifestations-contre-loi-citoyennete-font-deux-morts)  et la politique du gouvernement Modi à l’égard de la citoyenneté des musulmans en Inde. En effet, il faut savoir que le Parlement indien a définitivement adopté la réforme de la loi sur la nationalité qui modifie très substantiellement le principe du sécularisme ou de laïcité inscrit dans la Constitution. La chambre haute, la Rajya Sabha, qui avait rejeté le texte en 2016, l’a approuvé, mercredi 11 décembre 2019, comme la chambre basse, la Lok Sabha, deux jours plus tôt. (Voir l’article du Monde : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/23/l-inde-est-en-train-d-institutionnaliser-la-discrimination-des-musulmans_6023843_3210.html

Ce film explore un répertoire musical hybride original et évoque l’existence un sujet social musical (l’existence du citoyen musicien). Il  a été conçu sans arrière pensée politique, mais il est devenu, dans ce contexte historique précis, un film sur le « vivre-ensemble ». Sans que je n’y mette aucune intention de départ (j’insiste).  Le film incarne la douceur des spiritualités métisses et tolérantes. Un film fini toujours par échapper à son créateur et c’est tant mieux !

Le sujet du film est imbriqué à la spiritualité hybride de ces musiciens à cheval entre l’hindouisme et l’islam et dont les spiritualités métisses défont les allants de soi sur l’exclusivisme religieux. A   la croisement de deux religions et en harmonie aussi bien avec l’une que l’autre, la musique très riche des Manganiars est le fruit de  ce syncrétisme du désert du Thar.

Aussi je pense que c’est en tant que symbole du vivre ensemble à l’indienne que de nombreuses villes m’ont demandé de venir projeter le film. J’avais un agenda riche et varié de débats /projections. L’une d’elle prévoyait de se dérouler dans le désert dans une école de filles intouchables. J’avais voyagé avec un vidéo projecteur pour l’offrir à cette école. Le confinement a frappé et j’ai dû rentrer en France en urgence le 18 mars 2020 par un des derniers vols Air France. Depuis l’histoire du film s’est endormie. Assoupie dans cette pandémie planétaire qui a impacté 1, 3 milliards d’Indiens.


[1] Le premier film « Les Sabots roses du Bouddha », 26 minutes, a été tourné en 2008 et diffusé en 2010. Il est visible sur le site Dailymotion : https://www.dailymotion.com/video/xd94rf. Le deuxième film a été tourné en 2013 « Angu, une femme sur le fil(m) » 44 minutes, diffusé en 2014 avec une version anglaise sur Dailymotion

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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