E COMME ENTRETIEN – Alain Bertrand.

Quand on a que l’enfance est donc ton premier film…

C’est mon premier film en tant que réalisateur. Avant je faisais de la production, essentiellement de courts métrages et des films de société. Je suis passé à la réalisation sur le tard.

D’où vient l’idée du film Quand on a que l’enfance ?

L’idée, c’est un de mes amis, qui est assistant social et que est coordinateur dans un centre d’accueil pour enfants en difficulté. Il y a 30 ans qu’on se connait. On a beaucoup discuté ensemble. Avant que l’idée de faire ce film germe, je l’ai entendu parler de son métier et je trouvais ça passionnant. Ce qui est mis en place globalement pour aider les jeunes qui en ont besoin.

Tu as toi-même écrit le scénario…

Comme dans beaucoup de documentaires, il y a relativement peu de scénario. Il y a une idée de départ, avoir envie de montrer comment ces jeunes vivent et surtout dépoussiérer l’idée qu’on a, tout, de ces institutions. On a le sentiment que ce sont de petites prisons et que ce sont des gardiens de prison qui s’occupent d’eux. Et c’est pas du tout ça. Ce sont des endroits le plus humain possible.

On voit des enfants souvent joyeux, malgré leurs difficultés.

Globalement, l’accueil est le mieux possible. Bien sûr il y a des bémols. Il y a des choses qui vont pas. Il y a des éducateurs moins bien que d’autres. Il y a des parents moins bien que d’autres aussi. Je trouvais important de montrer l’envers du décor, ce qui se passe derrière les murs d’endroits qu’on ne connait pas. Du moins en Belgique. Comment ça se passe, ce qu’on appelle communément les enfants du juge. Il y a un côté négatif. C’était donc l’envie de dépoussiérer tout ça, de montrer la réalité.

La production. Tu as assuré toi-même la production ?

J’ai assuré moi-même la production. J’ai fait des demandes d’aide en Belgique, à la commission du film mais qui n’ont pas été acceptées

Comment ça se passe pendant le tournage. Avec les enfants, avec les éducateurs. Comment as-tu été accueilli ?

Le coordinateur du centre voyait d’un bon œil l’idée de faire un documentaire. Il m’a présenté à son équipe. Et je suis devenu assez rapidement, pas l’un des leurs, ce serait un peu prétentieux, mais accepté dans l’équipe. Pour moi c’était un plaisir d’être là. Ma présence est rapidement devenue normale, si je peux dire. Dans ces cas-là la caméra disparait.

Tu présente le film du début à la fin d’une année scolaire. Au début du film on est au début d’une journée, le réveil des petits, le petit déjeuner… et après ça suit son cours sur la journée et sur l’année. Avec des moments très émouvants, comme la remise des prix à la fin du film.

Oui, ces enfants ont beau traverser des moments très difficiles dans leur vie, ce sont très heureusement des enfants comme les autres

C’est effectivement la grande leçon du film. Dans ce monde où il y a tant de regards presque haineux sur la différence…

Oui on étiquète et on stigmatise beaucoup. L’envie d’enlever ces étiquettes est vraiment une des bases du film.

Et les parents. Tu as rencontré beaucoup de parents ?

Pas beaucoup. Mais j’ai rencontré trois quatre parents. Il y a beaucoup, à dire par rapport aux parents. Si la société s’arrangeait pour qu’il y ait moins de laissés pour compte, il y aurait moins besoin de centres d’accueil. Alors bien sûr il y a des parents toxicomanes, des choses comme ça, mais la majorité c’est pas ça. La majorité, c’est des gens désœuvrés, des gens qui n’ont pas de boulet, qui n’ont pas les moyens, qui courent derrière des moyens de subsistance et qui n’ont pas du coup le temps de s’occuper de leurs enfants correctement. C’est malheureusement un fait de société. Et il faut aller contre. Il faut essayer d’équilibrer tout ça. Ce sera pas possible à 100 pour 100…Mais s’il y avait moins de laissés pour compte, il y aurait moins d’enfants dans les centres.

On voit un père qui vient chercher ses enfants, qui les emmène en train. Il ne donne pas l’impression d’être vraiment cassé par la vie.

Et pourtant. Il a un fils de 10 ans qu’il ne voit plus, d’une précédente union. Les enfants qu’il vient chercher là ne sont pas les siens. Il est le beau-père mais il assume les enfants. Il n’est plus avec la maman. Tout cela est horriblement compliqué. Ce sont des familles décomposées et recomposées, et rerecomposées. J’ai vu une Maman, elle a déjà 5 enfants, qui sont tous les 5 placés, avec 3 pères différents. Elle attend un sixième enfant d’un quatrième père et qui sera probablement placé aussi. Qu’est-ce qu’on peut faire ? On peut rien faire pour l’empêcher d’avoir des enfants. Et en même temps on a envie de lui dire, arrête de faire des enfants les une après les autres et de les placer parce que tu n’est pas capable de t’en occuper. Cette femme ne se rend pas compte, je pense. C’est hallucinant quand on voit ça.

Comment elle vit le placement ? Comme un soulagement de ne pas avoir à s’occuper de ses enfants ?

Une presque normalité. Elle est même donneuse de leçon avec les éducateurs, en leur disant, je viens surveiller ce que vous faites avec mes enfants. Et les éducateurs lui laissent avoir cette place là pour que les enfants aient un contact avec elle. C’est terriblement complexe tout ça. C’est pour cela qu’il faut que les centres d’accueil soient humains. Pour les enfants ça devient leur maison, leur maison principale. La maison familiale compte toujours, pour ceux d’entre eux qui en ont une, mais le foyer devient vraiment la maison principale.

Il y a un passage très intéressant, c’est l’interview de l’éducateur par un enfant du centre.

Oui, l’enfant m’avait chipé la caméra, j’avais laissé faire. C’est très naturel.

Tu suis plus particulièrement deux ou trois éducateurs…

Ceci dit, il y a un turn over très important chez les éducateurs. Il y en a beaucoup qui changent de métier, parce que c’est très prenant. L’équipe telle qu’on la voit dans le film elle n’a pas complètement changé, mais elle a pas mal changé depuis que le film a été terminée, et c’est le lot de toutes les institutions. Il y a des moments heureux dans une institution, avec une bonne équipe, un bon équilibre, une bonne dynamique, et puis ça se casse la gueule. L’équipe est moins rodée, ça se passe moins bien. C’est un cycle vraiment. Et puis ça se redresse et ça repart positivement. Il faut pas croire que l’institution telle qu’on la voit dans le film soit quelque chose de stable dans le temps. Tout est toujours à recommencer. La motivation des éducateurs est toujours à mettre en cause. Dans le film on les voit très humains et très motivés et puis si ça se trouve, six mois un an après, on a affaire à une équipe complètement désœuvrée, ne sachant plus où elle va. Il faut remettre l’ouvrage sur le métier et redynamiser. Il est important de savoir – c’est pas dans le film- que rien n’est éternel. Tout tient aussi à la personnalité du coordinateur, qui est terriblement importante. Et qui change. On ne peut pas demander à un coordinateur de passer 40 ans de métier dans la même institution. Ils peuvent rester coordinateur un certain nombre d’années et puis un jour ils s’en vont, ils vont faire autre chose. Toujours dans le domaine social en général. C’est normal de ne pas faire la même chose toute sa vie. Mais le moment où le coordinateur s’en va, il y a généralement une baisse de régime et il faut remettre une nouvelle dynamique.

Le film a été diffusé en Belgique à la télévision.

Oui, à la RTB

Tu as eu des retours ?

Oui. Le film a fait 60 000 téléspectateurs, ce qui m’a-t-on dit, est un record.  Il est passé aussi au Festival International du Film Francophone de Namur. On attend d’autres réponses de festival et celle de la chaîne parlementaire (LCP). Il fait aussi un parcours dans les écoles d’éducateurs, d’assistantes sociales et aussi j’espère dans les écoles en général. Pour les enfants, il faut leur montrer que ça existe.

En Belgique, c’est un milieu très vivant le documentaire ?

Oui, j’ai découvert au FiFF à Namur, notamment le CBA (le Centre Bruxellois d’Audiovisuel) qui est là pour soutenir les documentaristes, le Wip à Liège. Oui, il y a toute une synergie et pas mal de choses qui se passent.

Comment est venu l’idée de ce film. Un très beau titre…

Je suis un grand passionné et un grand admirateur de Brel. Je cherchais un titre dans plusieurs directions. Et puis ça a fait tilt. C’est celui-là. Pas la peine de chercher plus loin.

Tu as des projets cinématographiques ?

Toujours en documentaire. Je me suis ouvert au documentaire il n’y a pas si longtemps. Je le considérais à tord comme le parent pauvre du cinéma. Et c’est il y a quelques années en étant en contact assez étroit avec quelqu’un que je connaissais peu au départ et qui est réalisateur de documentaires et je me suis dit, ce machin que je considérais comme du sous-cinéma. Pas du tout. Il y a un côté rencontres et surtout, pas du tout le côté paillettes qu’il y a dans la fiction, avec le star système. Aucun regret par rapport à la fiction. Que je ferai peut-être un jour…

Les différents projets que j’ai sont toujours proches de l’enfance. S’il y a un métier que j’aurais aimé faire c’est instituteur.

L’enfance, un des thèmes privilégiés du film d’éducation. On espère donc te revoir très bientôt à Evreux.

Entretien réalisé au Festival International du Film d’Education à Evreux.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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