MONDE – Philosophie

Notre monde. Thomas Lacoste. 2012, 119 minutes.

Entre le vieux monde (Cours plus vite, camarade…mais le slogan est passé de mode) et le nouveau monde (pouvons-nous encore faire de grandes découvertes ?), notre monde est-il condamné ?

            Le message de tous les intervenants du film est clair : si nous ne faisons rien, nous courrons droit dans le mur. Mais il est possible d’agir, nous devons agir . Il existe des solutions, ponctuelles ou globales, et chaque intervenant, dans son domaine spécifique, a des propositions à faire, des mesures présentées comme simples, évidentes même et qui, chacune à sa façon, peut résoudre un problème particulier. S’il y a de l’utopie dans le film (n’est-elle pas nécessaire pour construire du nouveau ? Mais le film n’utilise pas le mot), elle réside dans la globalisation de toutes ces mesures partielles dans un mouvement, qui serait alors véritablement révolutionnaire, consistant à mettre en œuvre l’ensemble de ces mesures dans une seule et même action.

Qui sont les intervenants du film ? Des intellectuels, parisiens, professeurs dans des universités parisiennes ou certaines grandes écoles (Hessec, Sciences Po Paris). Des hommes, seulement quatre femmes sont présentes, dont deux interviennent sur le sujet féminin par excellence, le féminisme. Des spécialistes des grands domaines de la pensée, philosophes, sociologues, psychologues, économistes, juristes, médecins…Tous ont un nom, et s’ils ne parlent pas au nom de l’institution à laquelle ils appartiennent, la mention de cette dernière et des titres qui sont les leurs, visent à donner un plus grand poids à leurs discours.

De quoi parlent-ils ? Des grands problèmes du monde contemporain. L’éducation, la santé, la justice, l’immigration, le travail, l’entreprise, la culture, la finance, l’Europe, la démocratie. Le film se veut exhaustif, ne rien laisser dans l’ombre, ce qui explique sa longueur, au risque de lasser, au risque de faire oublier ce qui est dit au début par l’accumulation, l’empilement des sujets successifs.

A qui s’adressent tous ces orateurs (23 au total) ? A leurs étudiants ? Au militants de la gauche de la gauche, des altermondialistes ? Au grand public ? A monsieur tout le monde ? Aux électeurs ? Aux gouvernants et responsables politiques ? Sans doute à tous à la fois. Ce qui ne rend pas particulièrement clair le projet du film. Répondant à l’exigence formulée par Jean-Luc Nancy en introduction, ils se situent résolument du côté de la pensée. Une exigence de haut niveau. Mais renonce-t-il, peut-il renoncer à essayer de se mettre à la portée de tous ? De vulgariser en quelques sortes des développements théoriques complexes ? La vulgarisation est-elle compatible avec la pensée ?

La forme que prend le film est alors ici significative. Son point de départ est une soirée organisée à la Maison des Métallos à Paris, où les interventions se font devant un public. Si celui-ci apparaît bien dans le film, ce n’est que d’une façon très furtive, quelques rares plans de coupe où les visages plongés dans l’obscurité sont attentif, mais aucune possibilité d’intervention et de participation n’est donnée à la salle. Le film présente parfois certaines prises de parole enregistrée lors de cette soirée, mais la plupart du temps les orateurs sont filmés en studio. Cela a l’avantage de donner à leur parole une grande précision. Pas d’hésitations, de rectifications, de remords, de reprises pour approfondir ou nuance un point. Chaque discours est préparé à l’avance. Le film ne vise pas à montrer une pensée en train de s’élaborer, dans son émergence vive. Le film est donc une somme, au sens scolastique du terme. Une synthèse close, achevée, définitive.

Dans ces conditions, on peut comprendre que le film n’ait pas adopté une forme théâtrale, en référence au spectacle vivant. Mais renonce-t-il pour autant au spectaculaire ? En fait, il multiplie les effets de lumière, de cadrage multiple sur le corps de celui qui parle, jusqu’à isoler le geste des mains ou la lueur d’un œil dans un très gros plan. Par-là, le film n’a pas non plus une forme radiophonique, une parole filmée. Les inserts sur l’objectif d’une caméra et sur l’équipe de tournage disent bien qu’il s’agit de cinéma. Comme bien sûr la séquence en noir et blanc inaugurant le film et le clôturant presque, où une comédienne lit un texte très littéraire de Marie N’Diaye…En fait le film ne se termine pas par la chute de ce texte, la mort du personnage. Les images retrouvent la couleur et montrent l’actrice dans une rue de Paris  se rendant chez des amis. La vie reprend. Loin de la pensée ? Quel souvenir reste-t-il de tout ce qui a été si abondamment développé dans le film ?

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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