T COMME TANNERIE – Portugal

Curtir a pele. Inês Gil, Portugal, 2019, 76 minutes.

Une histoire de peaux.

L’incipit du film montre une femme qui se maquille devant son miroir

Le reste du film est consacré au travail dans une tannerie, le travail des peaux, celles des animaux.

Ce travail est filmé au plus près. Un travail sale et fatiguant. Répétitif. Les mêmes gestes à l’infini.

Les machines ont-elles rendu ce travail plus facile ? Pas vraiment. Elles demandent plus de concentration, sous peine d’y laisser un doigt ou même la main.

Le film détaille ce travail avec une grande précision. Sans commentaire. En dehors de ceux donnés par les ouvriers, le plus souvent en voix off. Des évocations de leur vie d’ouvrier. Et depuis le temps qu’ils sont là, s’ils sont toujours là, c’est bien qu’ils aiment leur travail. Ou du moins ils ne s’imaginent pas vivant sans ce travail, sans venir à l’usine. Même si la récolte des olives est chose d’important.

Il suffit de voir. Des plans qui rendent comptent aussi de l’ambiance générale. Les ouvrières en particulier sont les plus bavardes. Elles ne sont plus que deux dans l’usine. Travaillant souvent en face à face. Évoquant le départ de Patricia. Celle dont tout le monde parle, justement parce qu’elle n’est plus là.

On ne parle pas de la crise que traverse le pays, mais elle est omniprésente. L’usine ne sera-t-elle pas contrainte, comme tant d’autres, de fermer un jour ?

En dehors du huis-clos de l’usine, le film nous conduit dans les familles des ouvriers. Des confessions souvent nostalgiques du passé, comme ce couple qui feuillète son album de mariage. Une intimité familiale qui fait écho à l’intimité du travail à l’usine.

Ce film est un important complément à ceux qui nous faisait jusqu’à présent toucher du doigt la réalité du travail en usine, que ce soit la construction automobile (Humain trop humain de Louis Malle par exemple), ou le travail dans les abattoirs (Entrée du personnel de Manuela Frésil).

Festival Filmer le travail, Poitiers, 2021

R COMME RENCONTRE.

La Rencontre, Alain Cavalier, France, 1996, 74 minutes.

Et si l’amour, c’était faire un film à deux ? Tantôt c’est elle qui tient la caméra, tantôt c’est lui ; on les entend dialoguer en voix off, ou bien c’est lui qui monologue et dans d’autres séquences, c’est elle qui a la parole. On ne les voit jamais, ou simplement parfois un fragment d’une main, en amorce. Il n’y a qu’un plan où, filmant un tableau protégé par une vitre, son reflet apparaît, l’œil visé dans l’objectif d’une petite caméra. Et une photo d’elle souriante. On ne les voit pas, mais ils sont constamment présents dans le film puisque celui-ci est constitué de leur vie commune, au quotidien, filmée à travers les petits riens de ce quotidien, des objets surtout, ou quelques photographies souvenirs, où des vues des lieux qu’ils ont fréquentés, ensemble ou séparément, ce qui ne veut pas dire dans la solitude, car la pensée de l’autre, l’attente de son retour, est toujours présente. Un film à deux, c’est cette présence commune dans chaque plan, dans tous les plans. Chaque image est une image du bonheur.

rencontre cavalier 6

Le film de Cavalier n’est pas le récit d’une rencontre. Elle a déjà en lieu, et quelques mots suffisent pour l’évoquer. Il n’y a pas de début, comme il n’y aura pas de fin. Chaque instant de la vie amoureuse est éternel. Il n’y a aucune dramatisation non plus, en dehors de l’inquiétude d’une attente un peu longue peut-être. La Rencontre n’est d’ailleurs pas un récit. Il est la description des instants de la vie commune. Des instants qui concentrent en eux tout le bonheur du monde.

rencontre cavalier

Cette vision du bonheur s’incarne d’abord dans des images d’objets, souvent d’une grande banalité, comme un bol de café au lait, mais toujours chargés de sentiments, comme ces cailloux, ou cette feuille, offerts en cadeau. Ces objets sont filmés en plans fixes, souvent posés sur une table sur laquelle une main peut les déplacer ou les faire entrer et sortir du champ. Les pièces de l’appartement, le lit ou les fauteuils, sont eux aussi filmés dans cette fixité toute simple. Et tous les plans sont montés cut, sans transition. Les voyages sont évoqués le plus souvent par des plans sur le lit d’une chambre d’hôtel. Et si la mer est filmée quand même c’est à travers le cadre de la fenêtre d’une pièce. Il faudra attendre presque la fin du film pour avoir droit à la vision d’un paysage, mais il s’agit d’un travelling réalisé depuis l’intérieur de la voiture, un lieu clos aussi.

rencontre cavalier 5

Montrer, comme le fait le film, l’intimité d’un couple, une intimité pouvant aller jusqu’à l’évocation de son « trou de balle », n’est-ce pas un peu indécent ? Et surtout n’y a-t-il pas une perte de soi dans le fait de se montrer ainsi aux autres, à tout le monde. Elle s’inquiète : « Si les gens voient ça, ce ne sera plus à nous. » Faut-il arrêter ? Il est tenté de le faire. Mais le cinéma n’épuisera jamais l’intimité. « C’est le cent millième de toi et de moi qui est filmé. »

rencontre cavalier 12

La Rencontre est placé sous le signe du chiffre sept. Elle compte jusqu’à sept. « Sept est mon chiffre », dit-elle. Il compte jusqu’à sept. « Sept est aussi mon chiffre » dit-il. Ce chiffre  lui permet d’évoquer son grand-père, qu’il dit avoir beaucoup aimé. La seule période heureuse de son enfance. Devenu adulte, ce bonheur retrouvé vaut bien un film.

rencontre cavalier 14