D COMME DIOP (ALICE)

Alice Diop connaît bien la banlieue, et ses habitants. Une grande partie de son œuvre cinématographique leur est consacrée.

Dans Clichy pour l’exemple (2006) elle présente les principaux problèmes que ces banlieusards rencontrent, le logement, l’école, le travail ou les transports. Un état des lieux, précis, concrets. Des exemples qui ont une signification bien au-delà de Clichy. Le logement, ce sont ces grands immeubles regroupés en cités dont des vues d’ensemble nous donnent une idée de leur concentration. Des plans sur les cages d’escalier recouvertes de tags suffisent à montrer la détérioration, sans parler de cet appartement où il faut enlever la moquette à cause d’une infiltration d’eau. Pour l’éducation, nous assistons à un conseil de classe de fin de troisième en collège. Certains élèves, ceux qui ont les meilleurs résultats, sont orientés vers une seconde générale, les autres en BEP. Il est clair qu’ils n’auront pas tous les mêmes chances dans la vie. Mais de toute façon, trouver du travail à Clichy, quand on est de Clichy, même si l’on fréquente assidument la mission locale, est quasiment mission impossible, comme nous le montre le cas de ce jeune qui n’a jamais « le profil » pour tous les emplois auxquels il postule. Le problème du transport est enfin évoqué dans une réunion des élus du département. Le maire de Clichy plaide pour que sa ville soit enfin désenclavée. Mais visiblement les élus des autres communes n’ont pas l’air particulièrement prêt à le soutenir.

Un film qui prend sa source dans les émeutes de 2005, mais qui n’en reste pas à cette actualité, même si elle était encore brulante au moment de sa réalisation. Aujourd’hui encore les problèmes qu’il évoque sont loin d’être résolus. Allons-nous inévitablement vers de nouvelles émeutes ? Si c’est le cas, le cinéma documentaire aura pourtant joué son rôle en tirant la sonnette d’alarme.

Dans La Mort de Danton (2011), elle relate l’aventure d’un jeune noir originaire du 9-3, Steve,  qui veut devenir acteur et pour cela fréquente le Cours Simon à paris, prestigieuse école de formation théâtrale. Une aventure tant sa présence dans l’école est originale, presque inédite, et ne manque pas d’ailleurs de poser bien des problèmes, au point que Steve cache cette activités à ses copains de banlieue. Une aventure dont l’issue est bien incertaine. Devenir acteur de théâtre n’est jamais facile ; pour Steve  plus particulièrement. En fonction de son origine bien sûr. Mais surtout en fonction de sa position sociale et culturelle. Ce qui est en jeu alors c’est la distance entre les habitants des cités et ceux des beaux quartiers. Lorsque Steve quitte son quartier, il ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’image de lui que se font les autres. Steve vit très mal cette impression que ceux qui sont différents de lui, par la couleur de la peau, par le langage, par l’origine et le milieu social, par la culture aussi, cette impression que les autres ont peur de lui et donc le fuient, évitent de s’assoir à son coté. D’ailleurs, pour Steve, ce n’est pas qu’une impression, mais une réalité qu’il a effectivement vécue. « Je ne me sens pas à ma place » dit-il, même si en apparence les élèves du cours Simon n’ont pas l’air de le tenir à distance. Mais tel qu’il est, avec son physique, son maintien corporel, les tonalités de sa diction, il est et restera différent des autres.

         Un film sur la banlieue, certes, mais surtout un film sur la culture et le désir de culture.

         Vers la tendresse (2015) est lui un film sur l’amour, ou plus exactement sur la place que peut avoir le sentiment dans les relations entre garçons et filles au sein de ces mêmes quartiers de banlieue. Pour en rendre compte, la cinéaste donne tout simplement la parole à un petit groupe de ces banlieusards, tous d’origine immigrée, noirs ou  maghrébins. Un dispositif tout simple donc, des gros plans sur le visage de ceux qui nous parlent et qu’on entend en voix off. Mais ce qui n’est certainement pas si simple, c’est d’avoir réussi à recueillir une parole sincère, authentique, qui tombe bien sûr souvent dans les clichés faciles, attendus, mais qui, pour cela même, s’inscrit au plus profond d’un vécu que le cinéma (comme la télévision plus systématiquement encore) a souvent tendance à ignorer ou à regarder de haut. Ici nous sommes strictement en face du réel avec ce langage cru, direct, qui ne peut que heurter les bonnes mœurs ou les conventions de ceux qui ne vivent pas dans ce monde.

         Le film est construit en quatre épisodes, quatre situations, quatre discours constituant la progression annoncée dans le titre. On part du degré zéro du sentiment pour découvrir in fine un couple amoureux, filmé dans une chambre d’hôtel, disant simplement que l’amour existe. Et ils le vivent vraiment cet amour fait de baisers et de caresses tendres, cet amour totalement inconnu du premier interlocuteur de la cinéaste, celui pour qui toutes les filles, « faciles », sont des salopes, puisque lui aussi n’est qu’un salaud. Dans la banlieue on ne parle pas d’amour. C’est quelque chose sans doute réservé « aux blancs », « parce que leurs parents leur ont montré ». Lui, il n’a jamais vu son père embrasser sa mère. « L’amour tu le vois pas chez les africains ». Entre ces deux extrêmes on aura suivi le groupe de « mecs » dans une virée à Amsterdam, dans le quartier des filles en vitrine, et on aura fait la rencontre d’un homosexuel, filmé le plus souvent de dos dans une longue marche (sauf dans le RER qui le conduit à Paris). Pour lui l’enjeu semble essentiellement de ne pas être considéré comme un « pédé », de rester un homme, car le pédé lui, n’est plus rien.

         Vers la tendresse est un moyen métrage (38 minutes), mais d’une grande richesse au niveau du filmage, avec une grande variété d’images et de sons, l’alternance entre le jour et la nuit, les gros plans sur les visages et les vues du groupe des hommes, à la terrasse d’un café ou regardant les courses de chevaux à la télé. Les longs travellings, filmés depuis la voiture qui roule au pas devant les vitrines des filles en petite tenue, contrastent aussi fortement avec le filmage de la relation amoureuse du couple enlacé sur le lit de la chambre d’hôtel, avec son cadrage très serré. La bande son est surtout constituée du dialogue, en voix off, entre la cinéaste qui pose des questions et les réponses de son interlocuteurs. Mais il y a quand même un moment de dialogue « in », direct, entre le couple amoureux. Un moment d’échange,  d’une grande simplicité, d’une grande banalité, pourrait-on dire si l’on n’était pas avec un couple de banlieusards. Un moment de grande tendresse.

Filmographie d’Alice Diop

Clichy pour l’exemple (2006) – La Tour du monde (2006) – Les Sénégalaises et la Sénégauloise (2007) – La Mort de Danton (2011) – Vers la tendresse (2015) –  La Permanence (2016).

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