A propos de Château rouge
Château rouge est le nom d’une station de métro à Paris. D’ici on part et on arrive. Beaucoup de ceux qui vivent ici sont arrivés récemment et après un très long voyage. Ils ont laissé derrière eux des vies, des couleurs, des paysages, des amours parfois. Une partie d’eux n’est pas là. Ils espèrent un avenir meilleur pour eux -mêmes mais surtout pour leurs enfants et l’espoir réside le plus souvent dans la vie qu’ils pourront offrir à leurs enfants, grâce à l’école. Le collège Georges Clemenceau occupe une place centrale dans le quartier. C’est l’endroit où chaque jour des adultes en charge d’éducation, des adolescents garçons et filles, des étudiants éducateurs, des parents qui espèrent se retrouvent. Ils y partagent un temps précieux qui pour chacun d’eux enracine des instants de vie inoubliables et fondateurs. Jour après jour se construisent des chemins. Ici la communauté éducative tente de lutter contre les empêchements à apprendre que produisent les situations sociales dont la violence pèse déjà sur les jeunes épaules. La paroi est poreuse entre le dedans et le dehors car on ne quitte pas, à l’entrée du collège, ses difficultés sociales ou familiales comme on enlèverait un manteau. Ce serait pratique. Mais cela ne peut pas être. La difficulté que certaines familles affrontent au dehors s’impose à l’intérieur du collège et appelle une réponse collective afin que l’adolescent puisse apprendre, soit en condition de grandir, de se construire et de s’épanouir en dépit des obstacles. Mais le système exige des normes et des performances, la maîtrise de codes, d’être dans les clous des résultats qui ouvrent des sésames en dehors desquels le plafond de verre pèse. Et puis il y a l’adolescence. Incroyable passage d’une puissance inouïe, le temps d’une métamorphose qui s’épanouit au moment absolument crucial du collège. Une étape à la croisée des chemins de ce qui fait société, de ce qui dessine des routes, et des bouleversements intimes. Ainsi, dans une difficulté réelle d’appréhender ce qui se joue pour eux, ils sont sommés de répondre sur leur désir de vie, sur l’avenir, sur leurs choix professionnels. Certains restent ébahis devant une question qui n’est pas du tout la leur à ce moment-là et dont ils sentent confusément le précipité d’une forme d’aiguillage qui est arrivé vite. Trop vite. Beaucoup d’entre eux seront donc obligés de répondre à un choix d’orientation, dont le mot, « choix », à quatorze ou quinze ans, interroge vraiment. Au milieu de tous ces paradoxes et de ces complexités, il y a un gouffre entre des adultes qui doivent appliquer ce système quoiqu’ils en pensent, puisque c’est bien un système qui se déroule dans sa logique propre, et les ados qui sont parfois complètement déconnectés de ce qu’on leur demande.
IL y a comme un fil d’Ariane, qui, dans mon parcours, relie mes films entre eux. Le désir d’un film en amène un autre et construit mon envie d’éclairer, de montrer, de voir, de donner à entendre. Le film Château Rouge s’inscrit donc dans un parcours de cinéma documentaire qui trouve sa nécessité dans les films précédents. Ainsi « Les Roses Noires », consacré uniquement à des jeunes filles, tourné dans plusieurs régions en France, contenait en jachère la nécessité d’aller ensuite du côté du masculin. Je l’ai donc fait ensuite avec « Les Charbons Ardents » et j’ai alors investi plusieurs lycées professionnels. Ayant fait ces traversées, ces voyages au cœur de jeunesses qui m’attachent profondément, le moment du collège s’est imposé à moi, tout comme l’évidence de choisir cette fois-ci un lieu unique.
L’adolescence est un moment de la vie qui me passionne et renvoie chacun de nous à nos farouches désirs d’émancipations. A regarder les accidents de parcours dans lesquels nous avons trébuché parfois, la distance qui nous sépare parfois de nos rêves, chacun se débattant pour passer les obstacles, pour ne pas que nos pieds soient pris dans les sables mouvants de nos contradictions et de nos paradoxes. Et aussi, à les regarder, à les écouter, nous savons, parmi les obstacles, voir les entraves que fabriquent les violences sociales et systémiques que nous aimerions instamment résorber. Au long de mon parcours, un lien s’est tissé, au fil des projets, avec certains quartiers populaires dans différents endroits. J’y ai fait des films, des workshops, du théâtre. L’énergie de ces jeunes gens que j’y ai rencontré, leur inventivité, leur attachement aux liens d’amitiés, les obstacles injustes que la société leur demande de surmonter me touchent profondément. La politique, l’engagement, se fait pour moi dans les tous petits replis d’un travail pieds à pieds, à ma manière, en mettant en lumière ces jeunes gens, en les écoutant, en les filmant et en mettant en perspective les contextes dans lesquels les uns et les autres grandissent.
L’immersion dans le collège a permis que la caméra soit devenue familière aux uns et aux autres sans jamais vouloir être invisible ou dissimulée. Elle ne se cache pas et s’enracine. Par sa présence, elle ouvre un espace de jeux, de représentations de soi, ou au contraire d’oubli total de sa présence, de compagnonnage avec elle. La caméra a donc pris sa place et il s’est opéré même parfois une forme de triangulation qui révélait celui ou celle qui était filmé comme celui ou celle qui guide et joue inévitablement de mystères et de dévoilements. Mais en plus d’une familiarité avec la présence de la caméra qui infuse forcément dans le lieu et pour ancrer encore davantage une relation d’écoute et de partage, j’ai souhaité créer un moment hebdomadaire privilégié pour partager avec les jeunes gens des esquisses de créations sous des formes très différentes. Ce moment de partage, formé sur la base du volontariat, était un peu ma boule à facette car cela me permettait à la fois d’être comme les enseignants à un endroit de transmission mais aussi de création où il n’y avait pas d’idée de performance ou de rendu, mais plutôt de découverte, et de partager des tentatives, des esquisses. Ces moments furent parfois filmés mais ce n’était absolument pas systématique. Ce temps a permis que je fasse ainsi encore plus partie de l’équipe et d’habiter ce lieu de façon plus familière et engagée. De plus, je créais, grâce à ce moment privilégié, une relation avec les jeunes gens de l’ordre du partage et faisais un pas de côté vis-à-vis d’un quotidien. Certaines séquences dans le film sont issues de ces moments particuliers et sont venus mettre en perspective et construire formellement de l’espace entre les différentes matières filmiques pour jouer des dévoilements et des mystères, en résonnances ou en évocations. Et puis cet espace est devenu aussi, et de façon inattendue, un espace de confidence et de renforcement du lien. Cela ancrait encore plus, pour les adultes et pour les jeunes, la concrétisation du désir que je portais « d’être avec ». De ne pas être « en observation », mais de « faire partie ». Là le temps et l’espace pouvaient être retenus, décalés, chavirés.
Chacun trimbale ici, adultes ou ados, une multitude de mystères, de désirs, de pertes, d’échecs, de réussites et d’espoirs. Ces histoires sont inscrites dans une démarche, sur un visage, dans l’entrelacement des corps qui cherchent leur juste chorégraphie entre cocon et émancipation. Tout ce petit monde habite un lieu qui est tricoté de rencontres. Ce lieu est l’endroit où s’articulent quatre années charnières dans la vie des gamins. La vie qui se déploie ici, serpente dans des couloirs, se contient devant les adultes ou explose dans des cours de récréation multiples. Et ici, partout, on vit et grandit. Les adolescents sont là, en éclosion de leurs personnalités. On sent leur puissance, leur énergie foisonnante, leur désir de lien, et la tentation aussi parfois de se replier comme des tous petits hérissons ou bien de tenter de retenir le temps qui les oblige à grandir, à passer. Et chacun ici tente de les accompagner, y travaille. On se passe des relais pour sécuriser, encourager, sanctionner. Ici c’est un lieu de combat pour arriver à faire réussir les élèves. Rien n’est acquis. Jamais. Mais on ne renonce pas à l’espoir. Rien ne doit être cédé à la fatalité. C’est là que réside l’aventure. Entre les gens, entre les missions, entre les désirs, entre les âges, entre les possibilités de bâtir un chemin malgré les obstacles. Et bien sûr nous mesurons la distance immense parfois entre la réalité de la vie adolescente, leurs urgences et ce qu’on attend d’eux. La vie invisible aux adultes est là, elle pulse et exige tant de choses en dehors des apprentissages.
Le rythme scolaire c’est aussi un temps qui roule et qui déroule inexorablement. On voudrait arrêter le temps qu’on ne le pourrait pas. Un calendrier. Des échéances. Le temps de l’institution exige des adultes une certaine cadence et ceux-ci pressent les élèves à leur tour. Ils veulent sincèrement réussir leur mission. Voir ces gamins apprendre. Et puis il y a le temps des ados. Le temps de l’éclosion. Celui où la nonchalance flirte avec l’exubérance. Parfois tout va bien trop vite, parce que grandir fait vraiment peur et qu’on appuierait bien sur le frein, et parfois, c’est abominablement trop lent pour déployer la puissance de leurs élans adolescents. Deux trajectoires temporelles s’entremêlent donc. D’une part une trajectoire temporelle qui suit le dérouler d’une année et le parcours des relations tissées avec toute la richesse accidentée des évènements, et d’autre part, une trajectoire plus en spirale qui est celle d’une forme d’introspection au cœur de ce que traversent les adolescents. Une forme plus réflexive. Une façon de porter un regard sur certaines problématiques qu’ils traversent mais qui restent mystérieuses. Ces deux trajectoires temporelles créent une perspective, une résonance et des jeux de miroirs, et d’une certaine façon, permettent peut-être, par une suspension du temps, de jouer de ses perceptions subjectives qui évoquent nos propres souvenirs et réminiscences d’un moment singulier de nos vies.
Le film développe trois matières filmiques différentes. Ces différents espaces sont bâtis de telle sorte à laisser un espace de questionnement et de mise en perspectives. Il y a le cinéma direct qui capte et articule un trajet, des moments où les liens de soutien et d’accompagnement sont la ligne dramaturgique la plus dense et contiennent la temporalité qui avance. Il y a aussi les moments et les espaces particuliers qui créent une suspension du temps et qui tentent d’évoquer la complexité de ce qu’ils traversent dans le mystère de leur être. On ne peut pas tout saisir, tout comprendre d’un être. Toute tentative de vouloir comprendre l’autre dans sa totalité est vain et totalitaire. On ne peut saisir que des fulgurances, des éclats. Ainsi quelques bribes du texte « Les vagues » de Virginia Woolf qui évoque l’adolescence porte l’épaisseur du mystère adolescent et il se mêle ici par exemple au travail sur le portrait où les visages renvoient inévitablement à cet indéfinissable. Enfin un espace de confidence est là qui remet en perspective la parole. Le temps du collège est celui pendant lequel, en plus de bâtir leurs connaissances, c’est eux-mêmes qu’ils construisent et qu’ils transforment nous renvoyant à des questions très universelles.
Il y a bien quelque chose qui distingue « parler » et « dire ». La parole déploie elle-même des espaces multiples du jeu et de la pensée qui se construit. Elle n’a pas du tout la même place selon les différents espaces du film. Les adolescents sont pleinement sujets, ils ont quelque chose à dire sur ce qu’ils vivent. Dans mes films précédents, j’ai travaillé la place de la parole des jeunes que j’ai filmés comme un lieu de confidence et la possibilité d’expression de leur subjectivité et de leur réflexion sur le monde. Un travail sur le langage comme l’espace de l’affirmation de soi malgré l’ordre du monde qu’il contient. J’ai toujours été touchée par ce que la mise en mots a de puissant et restaure parfois certaines blessures pour chacun de nous. Parler et être entendu c’est aussi exister pour l’autre. Regarde-moi. Entends-moi bien. Ici le travail est tout à fait différent puisque le film est construit à partir d’une immersion qui met en scène des situations et ce sont elles qui structurent le film. Elles portent en leur sein leur propre dramaturgie et la parole dans ces moments révèle les enjeux, les non-dits, de leurs parcours et l’accompagnement des adultes. Mais l’espace de confidence, à des moments très précis du film, remettent en perspective ce qu’ils ont à dire sur ce qu’ils vivent, l’éclosion de leurs visions, et comment ils sont sujets, pleinement, en capacité de voir, de regarder ce qui se joue pour eux-mêmes.
