A COMME ANOREXIE.

La nuit appartient aux enfants, François Zabaleta, 2017, 27 minutes.

Ne jamais avoir envie de manger. Les bons petits plats comme la cuisine ordinaire. N’avoir aucune attirance pour la nourriture. Ne pas supporter de la sentir dans son corps, descendre dans son corps, se transformer en son propre corps. La psychiatrie parle d’anorexie. Une maladie mentale grave. Tant d’enfants, tant d’adolescents, surtout des jeunes filles, mettent ainsi leurs jours en danger.

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Ce n’est pas la voie de la psychiatrie que prend le film de François Zabaleta, malgré la séance avec la psychologue scolaire.  Il se centre sur le récit, en première personne, de son rapport, enfant, puis adolescent et même adulte, à la nourriture. Un rapport entièrement négatif, mais que le récit ne dramatise aucunement. Ne pas avoir faim est pour François quelque chose de naturel, un état de fait qu’il ne cherche nullement à expliquer. Même lorsque, devenu adulte, il présente sa photo, un homme dont la silhouette n’a rien de squelettique. François est-il guéri ? Est-il parvenu à dépasser cette aversion qui a tant marqué sa jeunesse, le rapport avec sa famille, à l’image de cette grand-mère qui refusait qu’il quitte la table tant qu’il n’aurait pas fini son assiette. Un récit d’une linéarité parfaite. Sans hésitation. On ne peut plus limpide. Dit par le cinéaste sur un ton neutre, presque monotone, sans éclat. Le degré zéro de l’émotion. Et pourtant…

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Vivre sans prendre plaisir à manger, dans le pays de la gastronomie triomphante, cela semble on ne peut plus provocateur. Et l’insistance du monologue de François pour écarter de lui la nourriture est quand même signe d’une difficulté de vivre, de vivre comme les autres en tout cas. François ne parle pas de souffrance. Seulement on sent quand même que tout n’a pas été toujours simple pour lui. C’est bien sûr, l’image de son corps qui est en jeu. Un corps qui n’est pas celui d’un garçon robuste, d’un « vrai » garçon comme le dit sa grand-mère. Malgré cela, toujours s’accepter tel qu’il est, tel qu’il veut être, voilà la victoire personnelle de François. Une grande leçon de vie.

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La nuit appartient aux enfants est un film court, moins de trente minutes. Mais cela n’enlève rien à la force de son propos. Bien au contraire. D’autant qu’il repose sur un travail de l’image tout à fait exemplaire. Le cinéaste a recourt à des images d’archive familiale, (les images de lui enfant avant de terminer le film sur sa photo d’homme de 50 ans), à des animations en 3D, en particulier du spectacle théâtrale qu’il évoque dans l’incipit et qu’on retrouvera in fine. Il mobilise des images de sources diverses, des publicités, des gros plans d’aliments, des surimpressions,  des écorchés, des extraits de films anglais, des vues réelles plus actuelles comme celles d’une cour école. Un principe de dissociation image-son systématique, qui non seulement permet de savourer complétement le côté littéraire du récit, mais provoque également des émotions visuelles, parfois inattendues, mais bien réelles ! Comme le rêve de devenir léger au point de pouvoir s’envoler dans le cosmos emporté par un ballon rouge. Un récit en image donc comme l’indiquent les titres s’affichant sur l’écran. Deux récits donc se résumant dans la même interrogation : « manger ou ne pas manger telle est la question ».

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E COMME ENTRETIEN – Denis Côté.

A propos de Ta peau si lisse, 2017, Québec,  93 minutes.

Quelle est l’origine de votre film Ta peau si lisse.

Je voulais depuis longtemps faire un film sur un des six protagonistes du film. Ça n’a pas été possible. Je me suis donc tourné vers l’une de ses passions, le culturisme. Je me suis mis à la recherche de candidats intéressants avec l’idée de fabriquer un objet original entre documentaire et fiction à partir d’un sujet assez vieillot. C’était un challenge. Mes propres problèmes de santé m’ont aussi poussé à m’intéresser à ces mecs qui poussent leurs corps vers un idéal d’une certaine beauté, au détriment de la santé. Le paradoxe m’intéressait.

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Quelles ont été les conditions de production et de réalisation.

Quelque chose de spontané, sans scénario mais avec un canevas. Une minuscule équipe de 3 et une caméra légère. J’ai financé le film avec une petite bourse du Conseil des arts du Québec, une productrice suisse, une productrice française et avec l’aide de mon distributeur international. J’ai fait des interviews avec les participants, puis nous avons tourné un peu moins de 30 jours sur une période de 8 mois.

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Quelles ont été à votre avis les principales réactions du public.

Mon cinéma rejoint principalement les communautés cinéphiles des festivals de cinéma. Mon réseau est assez large et nous avons pu le montrer dans une soixantaine de festivals, dont plusieurs majeurs (Locarno, Toronto, IDFA, NY, Viennale, etc). Le sujet a été maintes fois visité depuis un film référence comme Pumping Iron (1977) mais les gens de toutes cultures restent assez curieux et intrigués par ces monstres sympathiques. Le film a été vendu dans quelques pays.

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Quels sont vos projets actuels

Je viens de terminer le tournage et le montage d’un film de fiction de plus grande envergure. Le film s’intitule Répertoire des villes disparues, une fiction adaptée d’un bouquin de la jeune auteure Laurence Olivier. C’est l’histoire d’un village frappé par une étrange malédiction, dans l’hiver québécois.

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