M COMME MARIONNETTES – Palestine

Hakawati, les derniers conteurs. Julien Gaertner et Karim Dridi, France-Palestine, 2020, 52 minutes.

Un couple de Palestiniens, Radi et Mounira, plus très jeunes puisqu’ils ont dépassé 65 ans, l’âge qui pourrait être celui de leur retraite. Depuis des décennies, ils parcourent la Palestine à bord de leur camionnette pour proposer dans les villages un spectacle de marionnettes qui émerveillent les enfants. Une vie entièrement consacrée à leur art. Un art qui, ici plus qu’ailleurs, est un acte de résistance.

Nous parcourrons donc avec eux une bonne partie de la Palestine, une Palestine occupée. Mais ici, plus que la vision devenue habituelle de la Palestine – où les Palestiniens ne sont présentés que comme des victimes ou des terroristes – c’est la vie quotidienne de ce couple qui l’objet du film. Une vie qui n’est pas toujours facile. La camionnette connaît des pannes à répétition, ce qui, vue son aspect extérieur, n’a rien d’étonnant. Et puis il y a le vent, qui rend difficile l’installation du chapiteau. Et il faut aussi obtenir les autorisations pour le spectacle. Tant de contraintes qui finissent par devenir de plus en plus difficiles à supporter.

 

Les fils de Radi et Mounira voudraient bien d’ailleurs qu’ils s’arrêtent. Pour prendre un repos bien mérité. Pour eux, cette tournée, est – doit être – la dernière. Mais les artistes ne peuvent pas si facilement cesser toute activité. C’est le contact avec leur public qui leur manquerait avant tout. Un public d’enfants dont on peut penser qu’ils n’ont pas toujours l’occasion de rire et de s’émerveiller, et d’oublier, ne serait-ce qu’un moment, les avions et les bombes.

Ce voyage de Radi et Mounira est donc une immersion dans la Palestine actuelle, avec ses paysages désertiques et une atmosphère où l’on sent la nostalgie de la paix et une certaine résignation de la guerre. Mais il nous montre aussi, à l’opposé de la fatigue du vieux couple de marionnettistes, des enfants, nombreux, qui ont droit à l’insouciance de leur âge, et qui, dans leur enthousiasme pour le spectacle, représentent un avenir qui devrait enfin leur permettre de vivre dans la paix.

Après Radi et Mounira, qui reprendra le flambeau de cet art du conte qui fait rêver, mais qui permet aussi de dépasser le désespoir que la réalité enclenche trop souvent ? Le film n’ouvre pas la porte de l’avenir, mais si Radi et Mounira sont bien définitivement les derniers conteurs, alors la Palestine sombrera dans une nuit encore plus noire et douloureuse que toutes les souffrances occasionnées par l’occupation.

Festival du film d’éducation, 2020, en ligne.

V COMME VOYAGE – Smolders

Voyage autour de ma chambre de Olivier Smolders.

Voyager, explorer le monde, le vaste monde, découvrir l’inconnu, sans sortir de chez soi, sans quitter son bureau, ses livres, son matériel d’écriture, sans quitter la vue de sa fenêtre, sur son jardin, ou les rues avoisinantes, sans quitter son quotidien, son environnement le plus proche, est-ce possible ? Oui ! A condition de faire confiance à son imaginaire. Et l’imaginaire c’est la force des cinéastes. Même ceux que l’on nomme documentaristes, parce qu’ils font des films qui le plus souvent ne sont pas considérés comme des fictions. Mais le cinéma, tout le cinéma, qu’il soit qualifié de documentaire ou de fiction, n’est-il pas avant tout le royaume de l’imaginaire ?

Le film d’Oliviers Smolders en est la démonstration éclatante. Il nous propose un voyage personnel, peu commun donc, où les images glanées aux quatre coins du monde sont là pour nous faire rêver, c’est-à-dire nous transporter hors de nous-mêmes. Des images qui deviennent parfaitement inédites par la magie du commentaire qui les accompagne. Un commentaire qui ne commente jamais ce qui nous est donné à voir, même si le plus souvent, mais pas toujours, il nous indique l’origine des images et par là les lieux où nous sommes transportés, de New York à l’Afrique, du métro d’une ville asiatique (dont le nom ne nous est pas révélé) aux confins de l’Amazonie.

voyage chambre smolders 4

Ce voyage immobile (Smolders aime donner des sous-titres à ses films) est fait de l’alternance de l’intime (la maison de l’enfance, l’atelier du père sculpteur) et de  l’universel (les glaciers de la banquise, les vues sous-marines des bancs de poissons et l’enfant qui vient de naître). Et si la vie est elle-même un voyage, il n’est pas inutile de rappeler qu’elle ne triomphera jamais de la mort. Tôt ou tard, dit Smolders nous retournerons là d’où nous venons, « c’est-à-dire de nulle part ».

Que reste-t-il de tous les pays visités ? Des souvenirs, sans doute. Mais plus sûrement des images, tant il est vrai que tout voyageur aujourd’hui passe une grande partie de son temps à prendre des photos, ce que nous montre, non sans ironie, ces vues des touristes de la place de la Seigneurie à Florence. Alors faut-il bruler les images ? Le film de Smolders bien sûr ne va pas dans cette direction, mais il est bien un questionnement sur la violence croissante des images de notre monde. Une tyrannie qu’il dénonce en solarisant les vues de New York et en inversant en négatif toute la  séquence succédant aux extraits d’un film de guerre entre-aperçus sur l’écran de télévision d’un voyage en bus. Le film cependant s’achève par une longue séquence explorant les cires anatomiques du XVIII° siècle d’un musée de Florence. Un voyage à l’intérieur du corps humain, à l’intérieur de nous-même, placé sous l’autorité de Baudelaire : « l’horrible est toujours beau. » L’art, le cinéma donc, n’est-il pas un moyen de survivre à notre inévitable disparition ?

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Le cinéaste affirme, dans l’incipit de son film, préférer « au mouvement l’immobilité, à la parole le silence, à l’activité le sommeil ». Et pourtant il filme. Il monte des images. Il écrit un commentaire. Et par la fenêtre de la chambre où il se réfugie, nous voyons tomber la neige.

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