F COMME FAMILLE – de cinéaste.

Grandir. Dominique Cabrera. 2013. 92 minutes.

         Un projet de film : filmer une famille. Un projet de film personnel : filmer sa propre famille. Mieux, se filmer soi-même en train de filmer sa propre famille. C’est le film que réalise Dominique Cabrera. Un film intimiste donc, narcissique aussi, autobiographique un peu, familial surtout.

         Dans une première séquence, chacun se présente, déclinant face à la caméra son prénom et son nom : Cabrera. Et pendant tout le film nous allons vivre avec eux, parmi eux, comme la cinéaste vit au milieu d’eux, les filmant constamment, au plus près de leur corps, de leurs visages, partageant visiblement leurs joies et leurs peines. Un film qui montre une famille unie, une famille où chacun a sa place, où chacun n’a d’existence que comme membre de la famille.

         Le film commence par un mariage et se termine par un enterrement. Un parcours bien commun en somme. Il montre une grossesse, une naissance, des anniversaires, des fêtes de famille. Des moments tout ce qu’il y a de plus banal. Des moments qui ne sont pas des évènements. Pour évoquer le passé, la cinéaste intègre dans le filmage direct des extraits de films de famille anciens, réalisés par le père. Le tout montre une famille comme les autres, qui n’a rien d’extraordinaire, qui n’a rien pour frapper l’imagination du spectateur. Rien de choquant, d’anormal. Rien de merveilleux non plus. Le seul événement de la vie de cette famille, c’est le départ d’Algérie dès le début de la guerre. Un événement qui n’est pas filmé, et pour cause. Du coup il devient presque lui aussi un non-événement.

         Dans des moments d’isolements, la cinéaste parle à sa caméra d’une petite voix douce. Elle se filme dans un miroir, le visage en partie caché par la caméra. Dans le groupe familial, elle est aussi très présente. On lui fait des signes de la main, on lui sourit, on s’adresse à elle, on la désigne par son prénom. La caméra ne gène personne puisqu’elle est totalement confondue avec cette fille, cette sœur, qui la tient et qui est toujours identifiée comme cinéaste. Lors de quelques panoramiques, on aperçoit sa silhouette lorsque le regard de la caméra croise furtivement un miroir. Le film dans son ensemble n’a de sens que par cette présence de la cinéaste au sein de sa famille.

         On voyage beaucoup dans le film, du moins la famille Cabrera voyage beaucoup. La cinéaste filme les arrivées, les retrouvailles et les départs à nouveaux, dans les aéroports. Elle filme par le hublot l’aile de l’avion dans les airs. Mais il n’y a pas de paysage dans le film. Dans les maisons, on ne s’attarde pas sur le décor. Les meubles sont montrés en passant. Ils restent des meubles. L’important, ce sont les visages des membres de la famille. D’un bout à l’autre du film, Dominique Cabrera reste fidèle à son projet, n’en déviant jamais : filmer sa famille, rien que sa famille. Un film qui n’existe donc que par cette famille. La seule chose qu’il ne nous dit pas, c’est comment elle, la famille, a vécu la réalisation du film et comment elle le perçoit une fois qu’il est terminé.

Ce film a été présenté en compétition internationale au Cinéma du Réel 2013.

Il a obtenu le prix Potemkine.

T COMME TRAIN – de nuit.

Il passaggio della linea. Pietro Marcello, Italie, 2007, 60 minutes.

Un train qui traverse toute l’Italie, du sud au nord. Pas vraiment un voyage touristique.

Un voyage dans la nuit, du soir tombant au lever de soleil. Pas vraiment l’occasion d’admirer le paysage. Plutôt les lumières de la nuit. Ou alors au petit matin, avec les premiers rayons du soleil, la mer que l’on longe et les cimes des montagnes enneigées.

Un film de voyage donc. Pas étonnant que les travellings dominent. Par la vue des fenêtres, c’est tout un pays qui défile. Ou bien ces autres trains que l’on croise. Mais la vitesse fait qu’il est bien difficile de distinguer quoi que ce soit. En dehors des trainées de lumières.

Heureusement il y a les gares. Pour prendre un peu de repos. De courtes haltes, avec toujours les mêmes mouvements. Ceux qui descendent du train et qui, sur les quais, se dirigent vers la sortie. Et ceux qui montent dans les wagons. Sur les quais les cheminots peuvent renseigner les voyageurs.

Tout le film, nous restons dans le train. Lorsque l’extérieur ne nous est pas donné à voir, nous pouvons épier les compartiments. Ou le plus souvent errer dans les couloirs. Au fur et à mesure du voyage, le train semble de plus en plus bondé. Au point que beaucoup s’entassent dans les couloirs, essayant de dormir sur leur bagage.

Au début, personne ne dort. Nous captons quelques bribes de conversations. Des phrases qui se succèdent sans vraiment s’enchainer. Presque des bruits de fond.

Pourtant peu à peu, comme si nous avons eu le temps de faire connaissance, nous retrouvons quelques-uns des voyages pour écouter leur histoire personnelle. Car le voyage est propice à la confidence, au récit de vie, même fragmenté. Comme pour ce napolitain qui n’en est pas à son premier aller-retour vers le nord, suivant les fluctuations des emplois. Ou bien cet homme âgé qui semble vivre dans les trains, en profitant de son abonnement. Une vie mouvementée dont il est fier de raconter les péripéties. Et le cinéaste ne peut faire autrement que de s’arrêter un instant pour l’écouter.

Ces voyageurs qui finissent par s’endormir, ce sont surtout des hommes, des travailleurs, des migrants intérieurs ou même venus de plus loin, d’au-delà de la mer. Décidément voyager de nuit n’est pas une partie de plaisir. Et ce train qui s’arrête souvent n’a pas le confort des plus modernes trains à grande vitesse.

Comme tout film, ce Passage de la ligne a un début et une fin, ici un embarquement et un terminus. Nous ne pouvons aller plus loin, si ce n’est un voyage de retour. Mais personne ne semble souhaiter revenir à son point de départ. Ce train, il est fait pour partir, aller de l’avant, sans regarder derrière soi, sans regrets pour ce que l’on quitte. Une transition entre deux régions, deux vies. Vers l’inconnu, comme lorsque le train s’engouffre dans un tunnel.

I COMME INVITE.

Guest, José Luis Guerin, Espagne, 2010, 127 minutes.

De festivals en festivals, José Luis Guerin fait la promotion de son dernier film. En partant de Venise, pour revenir à Venise après avoir voyagé dans le monde entier, de Vancouver à Bogota, de Sao Paulo à La Havane, de Mexico à New York, de Paris à Lisbonne, de Hong-Kong à Macao et Séoul, de Varsovie à Jérusalem. Un tour du monde qui privilégie les pays hispanophones et qui semble éviter l’Afrique. Mais ce circuit est quand même suffisamment diversifié pour provoquer des contrastes

Un voyage pour rencontrer d’autres cinéastes, Jonas Mekas ou Chantal Akerman par exemple, pour rencontrer son public sans doute, pour découvrir des villes, des pays et filmer des rues, des places, des maisons, des gratte-ciels. Mais, avant tout, faire des rencontres, des femmes et des hommes loin des fastes des festivals, des femmes et des hommes du peuple rencontrés au hasard des pérégrinations dans les lieux que le cinéma ne fréquente que très rarement. Des personnages qui attirent l’œil du cinéaste par ces visages marqués par la vie et qui suscitent sa curiosité par ce qu’ils ont à dire de leur vie, de la vie.

Le film de José Luis Guerin est donc un journal de voyage. Réalisé au jour le jour, pendant une année entière, les dates de chaque étape s’inscrivant sur l’écran. Des séjours plus ou moins longs, avant de reprendre l’avion et atterrir dans un hôtel de luxe, invité d’un festival oblige, mais que le cinéaste ne filmera jamais, préférant s’évader dans d’autres lieux, moins fréquentés, et surtout pas par les producteurs, les stars et autres membres des jurys. Des escapades en solitaire, une caméra à la main.

Le résultat est un film en noir et blanc avec des images d’une beauté sidérante. Un film où visiblement (c’est le cas de le dire) le cinéaste prend son temps pour faire des images, mais aussi pour filmer, souvent en gros plan – pour être plus près du visage – ceux qu’il rencontre, qu’il interroge et dont les paroles, les cris et les chants retentissent avec force dans le tumulte des villes.

En Amérique latine surtout, c’est Jésus Christ qui est le plus souvent le sujet de discours enflammés, pour affirmer sa foi, ou menacer les incrédules et les impies. La menace du déluge, d’un nouveau déluge, aussi. A Cuba, on parle politique. En Asie on chante l’amour. Et à Venise, de retour au point de départ, Guerin filme l’orage, les trombes d’eau qui éclaboussent la caméra et qui finissent par envahir l’écran.

Avant ce déluge, la dernière parole captée est celle de Chantal Akerman dénonçant l’opposition entre fiction et documentaire. Dans Guest, le voyage de festival en festival finit par prendre une tournure fictionnelle mais les rencontres filmées à chaque étape nous ramènent inexorablement au réel.

T COMME TRAIN – Chine

Le dernier train, Lixin Fan, France, 2009, 87 minutes

Chaque année, au nouvel an chinois, des millions de paysans qui ont quitté leur campagne pour aller travailler dans des usines, dans des villes souvent éloignées de plus de 2000 km, retournent pour une semaine chez eux, pour revoir leur famille. Imaginez la foule dans les gares. Dans les trains. Non ce n’est pas imaginable ! La cohue, les bousculades, tout cela est sans commune mesure avec ce que nous pouvons connaître au plus fort des heures de pointes ou des départs en vacances dans nos gares. Ces voyages sont une sorte de course d’obstacles des plus harassantes. Une succession de galères à affronter avec persévérance. Car il n’est pas question de renoncer. Cette semaine du nouvel an est la seule où les ouvriers des usines ont des congés. La seule occasion de revoir ceux qu’ils ont quitté, pour certains, depuis bien longtemps.

D’abord il faut pouvoir se procurer des billets, c’est-à-dire attendre devant des guichets qui immanquablement finissent par annoncer qu’il n’y a plus de billes à vendre. Puis il faut attendre dans la gare, avec les autres, parmi les autres. D’où dans le film ces vues en plongées sur cette foule filmée par un interminable panoramique qui semble ne jamais pouvoir atteindre sa limite. Et quand le train est à quai, alors là il faut se précipiter, jouer des coudes (l’expression est quand même bien faible), se hisser dans le wagon, trouver une place, essayer de caser ses bagages – de gros sacs encombrants – et attendre le départ. Le voyage est souvent long. Tout le monde fini par s’endormir. Du moins, ceux qui ont une place assise.

Le film va suivre tout au long de ce voyage un couple d’ouvriers qu’on découvre dans un de ces ateliers de couture où sont fabriqués les jeans et autres vêtements made in china qui vont inonder l’occident. Un travail des plus répétitifs, ce que rend parfaitement un filmage insistant sur le tissu passant dans la machine à coudre. Après le train, ils devront prendre un bateau et un bus pour finir par arriver dans la ferme où ils retrouveront leurs enfants qui sont restés avec leurs grands-parents.

Les problèmes de voyage passent alors au second plan. C’est la vie de cette famille dispersée, réunies une seule semaine par an, qui va devenir le centre d’intérêt du cinéaste.

Leur ainée est une fille, adolescente qui aura 18 ans à la fin du film, et qui ne rêve que de partir à la ville, fuir la campagne et l’école qui est un véritable enfer pour elle. Le conflit avec les parents est inévitable, eux qui  regrettent tant de ne pas avoir fait d’études et qui voient dans la réussite scolaire le seul moyen d’améliorer les conditions de vie. Cela aboutira à une véritable bagarre où la fille n’hésite pas à rendre les coups de son père. La mère finira, elle, par accepter la volonté de sa fille que nous retrouverons en ville dans un nouvel emploi de serveuses dans une boite de nuit.

Le film offre de magnifiques vues sur les paysages chinois (la campagne luxuriante ou les montagnes enneigées) traversés par les trains. Mais c’est surtout les scènes de foule dans les gares qui peuvent nous impressionner. Une épreuve que tous ces «migrants » de l’intérieur semblent affronter sans broncher. Sauf qu’on entend quand même cette phrase de l’un d’eux : « la vie n’a plus de sens ». Une vision plutôt pessimiste de l’orientation capitaliste de la Chine contemporaine.

V COMME VARDA Agnès Eternelle.

Agnès de ci de là Varda, Série documentaire d’Agnès Varda, France, 2011, 5X45 minutes.

         En cinq épisodes, Agnès Varda chronique sa vie de cinéaste. Une vie d’artiste faite de voyages, de rencontres, avec d’autres artistes, d’autres cinéastes, ses amis. Partout elle est reçue avec les honneurs que mérite son œuvre cinématographique, reconnue dans le monde entier. Et L’on sent la grande sympathie qu’elle suscite chez tous ceux qu’elle rencontre, avec qui elle a pu faire un bout de chemin dans sa vie, la chaleur des contacts qu’elle a dans tous ces pays avec des cinéastes, des plasticiens, des acteurs, des peintres, célèbres ou moins connus, avec qui elle entretient des liens d’amitiés. Le style de Varda, c’est cette simplicité de la vie, cette sincérité et cette chaleur qui se dégagent de chacun de ses plans.

Agnes_de_ci_de_la_Varda 2

         La liste des points de chute de Varda dans ses voyages est impressionnante. Berlin, Lisbonne, Porto, Rio de Janeiro, Bruxelles, Stockholm, Venise, Bâle, Cologne, Saint-Pétersbourg, Los Angeles, Frankfort, Mexico. Sans oublier, en France, Paris, Nantes, Lyon, Sète, Avignon. Un itinéraire sans ordre apparent, sans intention explicite, si ce n’est cet appétit de découvertes, de rencontres, qui anime une cinéaste déjà âgée, dont l’œuvre pourrait paraître achevée, mais qui filme toujours, pour son propre plaisir, un plaisir qu’elle sait si bien faire partager. Un itinéraire qui la ramène toujours chez elle, dans la maison de la rue Daguerre à Paris, cette maison qu’elle a déjà filmée il y a longtemps dans Daguerréotypes, Cette maison où elle retrouve ses enfants, qui sont aussi engagés dans le monde du cinéma, et où elle évoque avec pudeur le souvenir de Jacques Demy, son compagnon. Le premier épisode débute alors qu’elle surveille l’élagage de l’arbre qui, décidemment, prend trop de place dans la petite cour de la maison. À chacun de ses retours de voyage, elle filme les branches qui repoussent. L’arbre, plein de vitalité, retrouve une nouvelle jeunesse. Comme la cinéaste !

Agnes_de_ci_de_la_Varda 3

         Agnès de ci de là Varda constitue une évocation du cinéma qu’aime son auteure, mais aussi une anthologie de l’art contemporain. Côté cinéastes, elle rencontre Manuel de Oliveira au Portugal, Glauber Rocha au Brésil, Sokourov en Russie et Carlos Reygadas au Mexique. Des rencontres émouvantes, mais aussi pleines d’enthousiasme, comme avec Oliveira, le doyen de ces portraits, rencontré avec sa femme. « À nous trois, on totalisait 276 ans… », dit Varda. Une sorte d’exploit ! L’évocation du temps qui passe, c’est aussi l’objet de la rencontre avec Jean-Louis Trintignant, une rencontre dont se dégage une grande émotion.

Agnes_de_ci_de_la_Varda 5

         Cinéaste, photographe, auteure d’installations, artiste aux multiples facettes donc, Varda peut explorer les hauts lieux de la création contemporaine en connaissance de cause. Le musée des Beaux-Arts à Nantes, la terrasse de la Cité radieuse à Lisbonne, le musée Niteroi à Rio, la Biennale de Venise, la foire de Bâle, l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, la Biennale de Lyon, les Arts modestes à Sète, ou le mural Jim Morrison en Californie, tels sont les principaux lieux de l’art qu’elle nous fait visiter. Côté rencontre d’artistes, le bilan de ces 3 heures 45 de plongée dans le monde de l’art est tout aussi hétéroclite, mais toujours stimulant : Joseph Beuys, Pierrick Sorin, Pierre Alechinsky, Christian Boltanski, Annette Messager, Pierre Soulages, Frida Kahlo, et cette liste des artistes que Varda rencontre, ou dont elle nous présente les œuvres, est loin d’être complète.

Agnes_de_ci_de_la_Varda 6

Dernier clin d’œil malicieux de Varda, sa rencontre dans le premier épisode avec le chat Guillaume-en-Egypte qui nous reçoit dans l’atelier de son maître Chris Marker. Celui-ci est-il absent ? Non, mais pour préserver sa légendaire modestie et sa volonté de ne pas laisser de lui des images, Varda ne filme que ses mains. Par contre sa caméra s’attarde sur la multitude d’écrans et de machines à images qui encombrent les lieux. Un bien bel hommage au génie créatif du cinéaste.

Agnes_de_ci_de_la_Varda 4

V COMME VOYAGE – en hiver.

Mon voyage d’hiver, Vincent Dieutre, France-Belgique, 2003, 103 minutes.

Chargé par sa mère de conduire son neveu à Berlin, Vincent Dieutre prend la voiture à Paris en hiver et parcourt avec cet adolescent secret les autoroutes enneigées qui les conduiront dans la capitale allemande d’après la chute du mur. Un voyage qui est pour lui l’occasion de réactiver des relations amoureuses anciennes et aussi d’assouvir sa passion pour la poésie et la musique allemandes, de Schubert à Beethoven. Le film prend la forme d’un road movie, avec beaucoup d’images de route, de circulation, de voitures dans les rues des villes. Un voyage froid, comme le film. Un film personnalisé, comme son titre l’indique, avec la voix off du cinéaste (il n’y a aucun dialogue) exprimant en continu ses sensations et ses sentiments. Un film qui est aussi une exploration de toute une culture.

mon voyage d'hiver 6

Dieutre s’avoue surpris, au début du film, d’être ainsi chargé de la garde d’un adolescent. « J’étais bien la dernière personne à qui confier un enfant. Jusque-là, l’enfant c’était moi. » La mère qui connait bien cet homosexuel, ancien toxicomane, lui a fait ses recommandations : ne pas fermer à clé la porte de la chambre d’hôtel et ne pas abuser des cachés. Jusqu’à Berlin, la route est longue et les étapes nombreuses. Le film se donne le temps d’explorer la relation entre l’homme et l’adolescent, au-delà des simples conventions sociales. Une dimension originale dans toute l’œuvre cinématographique de Dieutre. Quel type de relation s’établit entre eux ? Dieutre se vit-il en père, en grand frère, en ami, en ange gardien ou simplement en accompagnateur sur le mode touristique ? Le film ne tranche pas, ouvrant seulement de temps en temps quelques pistes dont le spectateur peut, ou pas, se saisir. A l’évidence, Vincent prend soin de son protégé. Il veille à ce qu’il n’ait pas froid dans la voiture. Et de façon tout aussi évidente, l’adolescent a besoin d’une protection affectueuse. Lorsqu’il ne dort pas la nuit à l’hôtel, il se rend dans la chambre voisine retrouver Vincent. Une fois, il trouve la porte fermée. A son retour, tard, Vincent le découvrira endormi dans le couloir. Le voyage ne supprime pas pour autant leurs différences. S’ils visitent ensembles des musées, l’adolescent préfère les jeux vidéo aux concerts de musique classique. Après l’entracte, Vincent reste seul dans la salle, visiblement inquiet. Il attendra endormi dans le hall le retour de l’adolescent, tard dans la nuit.

mon voyage d'hiver

Les principales étapes du voyage sont l’occasion pour le cinéaste de retrouvailles avec d’anciens compagnons. Jorg, par exemple, avec qui il a vécu une de ses relations amoureuses la plus intense. Le neveu filmera un matin ces deux hommes enlacés, endormis dans leur lit. Tout en restant extérieur à leur relation, l’adolescent partage un peu de leur intimité et Vincent fera par la suite le récit de la vie de Jorg et de leur vécu commun. Dans une autre ville, c’est dans le cimetière où repose Tom que se fera le récit de leur amour. Dans tous ces retours dans le passé, le film prend un ton nostalgique. Pourtant, il est aussi tourné vers l’avenir, à l’image du pays. A l’arrivée à Berlin, Dieutre évoque le mur ancien et la marche vers la réunification. Si le film n’est pas historique, il s’inscrit pourtant dans un cadre qui dépasse la dimension personnelle.

mon voyage d'hiver 3

 

Le récit de voyage laisse d’ailleurs régulièrement la place au filmage d’exécution de pièces de musique, en particulier de Schubert dont la Sonate en La majeur rythme tout le film. La poésie allemande est elle aussi très présente à travers la déclamation de poèmes. Le cinéma de Dieutre a souvent cette dimension érudite qui fait un de ses charmes. Finalement, le film peut être compris comme proposant une double initiation : la découverte des villes allemandes par un adolescent, la rencontre avec la culture allemande pour le spectateur.

G COMME GARE DU NORD

Géographie humaine, Claire Simon, 2012, 100 minutes.

La gare du Nord à Paris. Une des plus grandes gares du monde. La troisième, dit-on. Elle s’étale sur trois niveaux et accueille pratiquement tout ce qui peut rouler sur des rails, des trains les plus communs aux plus sophistiqués, TGV et autre Eurostar ; du métro au RER en passant par les trains de banlieues. Combien de voyageurs la traversent chaque jour ? Combien de travailleurs y passent leur journée ? Beaucoup assurément. Le film de Claire Simon ne propose pas de chiffres. Mais cette foule innombrable est bien le sujet du film. Par les effets saisissants des vues en plongée sur les quais noirs de monde à l’arrivée des trains aux heures de pointe. Par la diversité des gens que l’on peut y rencontrer, si du moins ils ont un petit moment à accorder à la cinéaste.

géographie humaine 5

         Dans la gare, il y a ceux qui attendent, ceux qui marchent lentement, ceux qui courent pour ne pas rater leur train et ceux qui arrivent juste au moment où les portes se ferment. Il y en a qui téléphonent, qui prennent leur café ou mangent un sandwich. Quand les trains arrivent on entend leurs freins grincer. Quand ils partent une sonnerie retentit. Sur les quais ceux qui ne partent pas font des gestes d’au revoir. Comme eux nous restons sur le quai. Le film montre des voyageurs, mais ce n’est pas un film de voyage.

         De son immersion de six mois dans ce monde en perpétuel mouvement, la cinéaste a d’abord tiré un film de fiction, avec des épisodes romanesques entre les personnages joués par des acteurs. Le documentaire n’en est ni le brouillon, ni la recherche d’une matière. Il est parfaitement autonome, même si on peut quand même trouver dans les deux films la « touche » de l’auteure, comme cette volonté d’entrer en contact avec les gens et d’essayer de découvrir le sens de leur vie. Dans Géographie humaine, elle a mobilisé dans cette entreprise un ami que le film va suivre dans ses promenades dans la gare et ses tentatives de rencontres. Avec les voyageurs, la tâche n’est pas aisée. Ils sont presque toujours pressés, ils surveillent l’heure du coin de l’œil. Les échanges sont brefs et restent superficiels. Il en va quand même autrement avec les sédentaires de la gare, ceux qui y travaillent, dans le ménage des toilettes ou des escalators ou dans les boutiques et autres restaurants. Les questions de la cinéaste et de son porte-parole essaient alors d’aborder des questions plus fondamentales, comme le racisme ou l’identité nationale avec les immigrés ou exilés politiques qui forment la majorité de ces travailleurs. L’ami de Claire Simon est lui-même d’origine algérienne. Étant né en France, il possède la double nationalité, mais avoue que dans le fond il n’en a vraiment aucune. Pourtant son accent du sud pourrait traduire un vrai ancrage local.

géographie humaine 3

Le film se termine par des commentaires de ses deux protagonistes sur la réalisation du projet. Ils reconnaissent qu’il n’est vraiment pas facile de véritablement communiquer dans l’immensité de cette gare où tout bouge sans cesse. C’est peut-être avec ceux qui n’ont que la gare comme lieu de « séjour » que le contact peut être le plus chaleureux. La nuit, la gare ferme. Ils se retrouvent alors à la rue. Mais ils reviendront le lendemain, ne serait-ce qu’un petit moment, car c’est là qu’ils peuvent oublier leur solitude. La foule, même composée d’inconnus de passage, peut quand même apporter un peu de chaleur humaine.

géographie humaine 2

 

V COMME VOYAGE – Smolders

Voyage autour de ma chambre de Olivier Smolders.

Voyager, explorer le monde, le vaste monde, découvrir l’inconnu, sans sortir de chez soi, sans quitter son bureau, ses livres, son matériel d’écriture, sans quitter la vue de sa fenêtre, sur son jardin, ou les rues avoisinantes, sans quitter son quotidien, son environnement le plus proche, est-ce possible ? Oui ! A condition de faire confiance à son imaginaire. Et l’imaginaire c’est la force des cinéastes. Même ceux que l’on nomme documentaristes, parce qu’ils font des films qui le plus souvent ne sont pas considérés comme des fictions. Mais le cinéma, tout le cinéma, qu’il soit qualifié de documentaire ou de fiction, n’est-il pas avant tout le royaume de l’imaginaire ?

Le film d’Oliviers Smolders en est la démonstration éclatante. Il nous propose un voyage personnel, peu commun donc, où les images glanées aux quatre coins du monde sont là pour nous faire rêver, c’est-à-dire nous transporter hors de nous-mêmes. Des images qui deviennent parfaitement inédites par la magie du commentaire qui les accompagne. Un commentaire qui ne commente jamais ce qui nous est donné à voir, même si le plus souvent, mais pas toujours, il nous indique l’origine des images et par là les lieux où nous sommes transportés, de New York à l’Afrique, du métro d’une ville asiatique (dont le nom ne nous est pas révélé) aux confins de l’Amazonie.

voyage chambre smolders 4

Ce voyage immobile (Smolders aime donner des sous-titres à ses films) est fait de l’alternance de l’intime (la maison de l’enfance, l’atelier du père sculpteur) et de  l’universel (les glaciers de la banquise, les vues sous-marines des bancs de poissons et l’enfant qui vient de naître). Et si la vie est elle-même un voyage, il n’est pas inutile de rappeler qu’elle ne triomphera jamais de la mort. Tôt ou tard, dit Smolders nous retournerons là d’où nous venons, « c’est-à-dire de nulle part ».

Que reste-t-il de tous les pays visités ? Des souvenirs, sans doute. Mais plus sûrement des images, tant il est vrai que tout voyageur aujourd’hui passe une grande partie de son temps à prendre des photos, ce que nous montre, non sans ironie, ces vues des touristes de la place de la Seigneurie à Florence. Alors faut-il bruler les images ? Le film de Smolders bien sûr ne va pas dans cette direction, mais il est bien un questionnement sur la violence croissante des images de notre monde. Une tyrannie qu’il dénonce en solarisant les vues de New York et en inversant en négatif toute la  séquence succédant aux extraits d’un film de guerre entre-aperçus sur l’écran de télévision d’un voyage en bus. Le film cependant s’achève par une longue séquence explorant les cires anatomiques du XVIII° siècle d’un musée de Florence. Un voyage à l’intérieur du corps humain, à l’intérieur de nous-même, placé sous l’autorité de Baudelaire : « l’horrible est toujours beau. » L’art, le cinéma donc, n’est-il pas un moyen de survivre à notre inévitable disparition ?

voyage chambre smolders

Le cinéaste affirme, dans l’incipit de son film, préférer « au mouvement l’immobilité, à la parole le silence, à l’activité le sommeil ». Et pourtant il filme. Il monte des images. Il écrit un commentaire. Et par la fenêtre de la chambre où il se réfugie, nous voyons tomber la neige.

voyage chambre smolders 6

 

I COMME IMAGES

Voyage of Time : Au fil de la vie de Terence Malik.

Des images pour dire le monde, l’univers. La magie des images, la beauté des images. Des images grandioses, surprenantes , hétéroclites. Une succession d’images qui doit faire sens.

Des oppositions simples : la nature d’un côté, la vie des hommes de l’autre. La simplicité versus la complexité. La vie originelle versus l’organisation sociale dans ce qu’elle peut avoir de pas vraiment organisée.

Des images pour dire la luxuriance de la nature et l’émerveillement qu’elle peut susciter. Et d’autres images pour nous faire nous interroger sur l’histoire des hommes, passé et avenir.

Un texte accompagne ces images. Un texte haché, discontinu, qui sait s’interrompre pour laisser la place à la musique, omniprésente elle. Pour laisser le spectateur savourer les images. Un texte poétique. A la limite de l’incantation parfois. Mais qui souvent se limite à des mots. Des mots simples. Répétés. Mère. Un texte qui pourrait avoir une existence autonome. Qui en tout cas ne décrit jamais les images.

Le film est entièrement basé sur le primat du visuel. Il fait le pari de la force de séduction des images. Mais ne sait-on pas, depuis longtemps déjà, que justement les images sont de l’ordre de la séduction. Ici, comme dans bien d’autres situations, elles nous invitent à se laisser happer par elles. Et du coup à laisser à la porte de la salle tous ses soucis. A oublier nos problèmes. Effacer en soi toutes traces de la vie quotidienne. Car le film nous entraine bien loin de la banalité de nos vies étriquées. Ce qui domine, c’est le jamais vu parce qu’inaccessible au regard humain, le fond des océans et leur profusion de poissons, du plus petits au plus gros. Les irruptions volcaniques aussi avec leurs explosions de feu et leurs coulées de laves incandescentes. L’eau et le feu se rejoignent donc, à quoi il faut ajouter bien sûr l’air et la terre.

Le film se termine au Tibet. Du côté du mysticisme. Y a-t-il là de quoi sauver le monde ?

 

T COMME TOURISTES (Chinois)

Voyage en Occident de Jill Coulon.

Le choc de deux regards. Notre regard à nous, Français et Européens, sur les touristes chinois qui visitent notre pays ; celui que ces mêmes chinois portent sur nous, Européens et Français. Une confrontation toujours riche de sens, mêlant stéréotypes et vérités éternelles, non sans humour.

Le tourisme pour les chinois – de nouveaux riches comme ils disent eux-mêmes – c’est un voyage de dix jours en bus, toujours le même bus, le même chauffeur, le même guide. Au total quatre pays (Italie, Autriche, Suisse, France), parcourus sur les autoroutes, arrêts le soir dans des hôtels réservés et repas toujours dans des restaurants chinois. Certains gouteront quand même la cuisine française pour la comparer avec la leur. Une évaluation plutôt négative. Rien ne vaut ce à quoi on est habitué. On vient bien ici pour se dépayser, un peu, mais pas trop.

La cinéaste a donc passé dix jours dans le bus au milieu de ces touristes, filmant les commentaires du guide qui ne se prive pas de remarques sarcastiques sur nos habitudes. Elle filme aussi les paysages, les monuments des villes comme ces touristes peuvent les voir, ou les photographier, des images de cartes postales. Elle les accompagne dans leur installation à l’hôtel ou au restaurant où décidemment, les pâtes n’ont rien à voie avec celles que l’on déguste en Chine. Et surtout, elle les écoute lorsqu’ils parlent de nous. Et ils ont beaucoup à dire.

Nous pouvons bien sûr regarder ces chinois avec une certaine ironie mêlée de pas mal  de critiques. Ils se déplacent dans les villes toujours en groupe et ils n’arrêtent pas de faire des photos. Comme si le seul but du voyage était de ramener le plus d’images possible. Ils enchainent les pays à un rythme imbattable qui doit leur rendre impossible de dépasser les impressions de surface. Devant les monuments de Rome ou de Paris que peuvent-ils ressentir, en dehors des clichés les plus rabattus ? D’ailleurs, ils n’ont pas le temps de s’arrêter, de partir à la découverte de l’insolite ou du surprenant. Et s’ils sont quand même étonnés, parfois, c’est toujours en référence à leur pays, à leur vie, à leur propre vision. Au fond, ont-ils vraiment les moyens, dans ce voyage tel qu’il est organisé, de comprendre l’Occident.

Mais la vision qu’ils ont de l’Europe, cette façon qu’ils ont de nous juger en dehors des critères que nous utilisons habituellement, ne peut-elle rien nous apprendre sur nous ? Notre orgueil dû-t-il en souffrir. Bien sûr nous pouvons considérer qu’il ne s’agit que de stéréotypes véhiculés de façon plus ou moins malveillante. Ainsi quand on entend dire que les Français n’aiment pas les Italiens. Ou bien, pire, que les Français sont « fainéants » ? Le raisonnement proposé pour preuve peut paraître bien simpliste. A savoir : en été les Français sont en vacances ; en hiver ils font du ski ; au printemps ils font la grève. Il ne leur reste pour travailler que l’automne, , une saison d’ailleurs de plus en plus courte, où le temps passe à attendre le printemps pour faire la grève. Nous pouvons rire avec les chinois de leurs bons mots. Mais nos rires ne sont quand même pas de même nature. Si nous pensons qu’ils méritent parfaitement qu’on se moque d’eux, pourquoi ne pas accepter leur moquerie à notre égard et reconnaître qu’ils n’ont pas toujours tort.

Ce Voyage en Occident est un film salutaire pour nous bousculer dans notre narcissisme. Car, au fond, quand nous visitons la Muraille de Chine, nos commentaires sont-ils plus pertinents, plus profonds, que ceux que nous entendons sur la Seine devant la Tour Eiffel.