S COMME SQUAT.

Ainsi squattent-ils. Marie Maffre. France, 2013, 90 minutes.

         Le film est construit autour de l’occupation par les militants de Jeudi Noir de deux immeubles parisiens, Place des Vosges et Avenue Matignon. Deux actions présentées comme exemplaires dans leur déroulement et significatives de l’ampleur du problème du logement en France et particulièrement à Paris. Dans la capitale, comme dans toutes les grandes villes de France et d’Europe, le nombre d’appartements vides est impressionnant alors que le nombre de personnes mal logées ou vivant dans la rue est en constante augmentation. Jeudi Noir est un collectif créé en 2006 pour réagir face à une telle situation jugée inacceptable. Le film est engagé à son côté, réalisé auprès des militants, au cours des actions qu’ils mènent, que ce soit dans la distribution de tracts dans les rues ou dans l’aménagement des appartements occupés illégalement puisque l’Etat ne se donne pas les moyens de les réquisitionner. Un film militant donc, visant à faire connaître et à populariser une cause juste. En même temps il présente des portraits de squatteurs, des jeunes surtout, qui ont des difficultés pour se loger à Paris. Enfin, squatter c’est aussi partager un mode de vie en communauté, dimension présente dans le film, même si elle n’est pas mise au premier plan.

         Le cœur du film, ce sont donc les occupations d’immeubles parisiens inoccupés depuis de longues années, une quarantaine pour celui de la place des Vosges. Le récit que le film fait de ces occupations reprend chronologiquement les différentes étapes. En premier lieu, il s’agit de s’introduire dans les lieux, si possible sans effraction. Puis on emménage, déchargeant les matelas en évitant de se faire repérer par les patrouilles de police. Une fois les chambres réparties entre les différents « locataires », il s’agit de s’organiser dans ce qui va devenir plus qu’une simple colocation, une véritable vie en communauté. Il faut surtout assurer les aspects matériels de première nécessité, l’eau, l’électricité, les toilettes. Puis réparer le plus possible les dégâts occasionnés par les années de non-entretien. Enfin, lorsque la situation de désordre apparait vraiment trop en contradiction avec les idéaux de partage affichés au départ, il faut bien essayer de se répartir les tâches ménagères, le ménage n’étant pas ce qui attire le plus. Tout ceci est filmé dans une ambiance bon enfant, en enregistrant sur le vif ces courtes scènes vécues, à quoi s’ajoutent quelques brefs entretiens avec les protagonistes de l’action. Une jeune étudiante par exemple qui n’a guère d’autre moyen de se loger le temps de terminer ses études. On la retrouvera à la fin du film, lorsque tout sera terminé pour cause d’expulsion, perdue sur le trottoir ne sachant comment éviter de devoir maintenant passer ses jours et ses nuits dans la rue.

         Car la fin de l’histoire ne fait pas de doute et le film s’attarde longuement sur le processus d’expulsion de l’immeuble de l’avenue Matignon. Dès leur installation, les squatteurs sont sur le pied de guerre. Il s’agit de tenir le plus longtemps possible, en mobilisant les médias, en donnant le plus de retentissement possible à leur action avec le soutien de quelques élus. Le face à face avec la police, des deux côtés des baies vitrées de la porte d’entrée vise à créer un certain suspens et l’assaut final est très dramatisé, cris des jeunes filles enchaînées devant la porte et bousculade généralisée. La caméra n’est pas épargnée. D’ailleurs le film se termine sur l’annonce de la mise en garde à vue de la cinéaste avec confiscation de la caméra et des rushes. Le cinéma militant est encore perçu comme dérangeant.

C COMME CONFINEMENT

Confinés dehors. Julien Goudichaud, 2020, 20 minutes.

Les Champs Elysées totalement vides. Comme les autres avenues de Paris. Comme tout Paris. Comme toute la France. Des images impressionnantes. Inoubliables. Le confinement – le premier confinement du pays – en mars 2020.

Les images du film de Julien Goudichaud resteront un souvenir – un mauvais souvenir – de cette période inédite. Comme ces applaudissements aux fenêtres, dont on sait qu’il signifie l’hommage – et les remerciements de la population aux soignants et à leur dévouement. Dans les rues, sous les fenêtres, des SDF, saluent sur un mode théâtral. Après tout, pourquoi n’auraient-ils pas droit, eux aussi, à être applaudis ?

Le confinement est de fait une période particulièrement difficile pour ceux qui vivent dans la rue et qui sont bien obligés d’y rester, jour et nuit. Ceux qui survivent en faisant la manche essaient bien d’arrêter les rares voitures qui circulent encore. Sans grand succès. Et les prostitués du bois de Boulogne gagnent tout juste de quoi payer chaque jour leur hôtel et une baguette de pain pour manger.

Dans ce Paris désert, Julien Goudichaud fait des rencontres et nous propose deux ou trois portraits de ces naufragés de la vie qui se sentent encore plus délaissés que dans des périodes dites normales. Au moins, dit la vieille dame rencontrée sur un banc devant l’Arc de Triomphe, il n’y a plus à supporter les regards en biais chargés de mépris. Et elle peut avoir le sentiment d’avoir pour elle toute seule la plus belle avenue du monde. La solitude est pourtant la même que celle ressentie au milieu d’une foule pressée, au mieux indifférente.

Cet autre SDF a un moyen bien à lui de suppléer au manque de passants. Il descend dans des bouches d’égout et récupère les pièces qui se sont égarées là. Comme pas mal de fourchettes et de couteaux sous une terrasse d’un restaurant. Nous le retrouvons dans son « chez lui », cet antre, ce trou qu’il s’est aménagé – avec la télé et tout un bric à brac de choses récupérées – dans cette cavité souterraine. Une rencontre surprenante.

 Confinés dehors est un film court, qui ne dépasse pas 20 minutes.Mais il nous dit beaucoup de choses. Sur la pandémie bien sûr. Mais surtout sur la vie de ceux qui voudraient bien être confinés à l’intérieur d’un vrai logement.

FIPADOC 2021

C COMME CHIEN

L’immeuble des braves, Bojina Panayotova, 2019, 22 minutes.

Un immeuble visiblement abandonné. Les vitres des fenêtres sont cassées. Les façades sont délabrées. La caméra s’attarde sur les peintures écaillées. La musique qui accompagne ces plans est presque lugubre, inquiétante certainement. On n’est pas dans un reportage sur la joie de vivre en Bulgarie. Ici le documentaire est fait comme un thriller.

En incipit, la réalisatrice déclare qu’elle est là, devant cet immeuble, un immeuble « mythique », pour faire des repérages pour un film. Nous ne saurons rien de son projet de départ. Un film, elle va bien en faire un, mais ce n’est certainement pas celui qu’elle avait pu prévoir.

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Car elle va faire une rencontre. Une rencontre due quelque peu au hasard. Un homme qu’elle va suivre et qui devient le personnage unique du film (il sera d’ailleurs le seul à être crédité au générique). Un personnage unique ? Pas tout à fait. Car tout au long du film, il entre en interaction verbale avec la réalisatrice en train de filmer. Elle le filme, lui, mais aussi ceux qu’il rencontre et qui ne sont pas toujours coopératifs avec la cinéaste. Au point de demander expressément de ne pas être filmé.

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Cette rencontre va se transformer en une quête que l’homme mène avec véhémence, tant son objet lui tient à cœur. Il habitait cet immeuble. Comme tous les habitants, il en a été expulsé. L’immeuble était « penché » dit-il. C’est là la raison officielle des expulsions. Mais il n’est pas dupe. Il sait bien qu’il s’agit en fait d’une opération financière. Il a vécu 15 ans dans cet immeuble. Et il s’est fait des amis, deux chiens errants, Sara et Gigi, qu’il revient tous les jours nourrir. Mais aujourd’hui, il a beau les appeler, il n’obtient pas de réponse. C’est pour lui un choc. D’autant plus qu’il en vient très vite à la conclusion qu’ils ont été « exécutés » par celui qu’il appelle le « flic » et qui semble être un représentant des autorités de la ville, ceux qui ont décrété l’expulsion des habitants de l’immeuble. La discussion tourne vite à l’affrontement. Mais ce n’est pas un face à face. Ils ne sont pas seuls. Il y a une caméra. La cinéaste a-t-elle le droit de filmer ? Le « flic » refuse de l’être. Elle coupe alors l’image, mais continue à enregistrer le son.

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L’Immeuble des braves est un film court, 22 minutes. Comment peut-il nous dire autant de chose en si peu de temps ? Il semble se centrer sur une sorte de paranoïa d’un homme, une idée fixe en tout cas, dans la recherche des chiens disparus. Les animaux sont-ils ses seuls amis, pouvant combler un peu ce qui doit être sa solitude.

Puis c’est le système administratif qui n(hésite pas à expulser les habitants de leur logement qui est mis en lumière. Nous sommes en Bulgarie. La cinéaste parle bulgare. A l’évidence elle connait le pays. Elle ne cherche pas cependant à proposer une analyse sociologique ou politique. <elle se contente – si on peut dire – de filmer une situation particulière, personnelle, en apparence anodine.  Mais qui devient vite lourde de sens ; Une femme rencontrée brièvement ne parle-t-elle pas de la « sauvagerie bulgare ».

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Enfin, et ce n’est pas le moindre intérêt du film, la cinéaste nous propose une interrogation sur les conditions de réalisation d’un film documentaire. Doit-elle s’arrêter de filmer quand une personne face à la caméra le refuse explicitement ? En cachant la caméra, en enregistrant le son, elle prend le risque de se mettre en infraction par rapport à la loi. Mais la nécessité du film n’est-elle pas plus impérative que toute autre considération ?

Ce film a reçu le prix des détenus de la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy au festival Cinéma du réel, Paris, 2019.

O COMME OCCUPATION

Voir le film sur Tënk

Palazzo delle Aquile, film de Stefano Savona , Alessia Porto , Ester Sparatore
France, Italie, 2011. Grand Prix Cinéma du réel, 2011.

De très grandes pièces, particulièrement hautes de plafond. Des pièces d’un palais historique qui deviennent des aires de jeu étonnantes pour les enfants, même si elles n’ont pas été prévues pour ça. Elles n’ont pas non plus été prévues pour servir d’habitation, et pourtant, pendant un mois, 18 familles d’abord – auxquelles vont se joindre bien d’autres mal-logées de la ville – vont y vivre jour et nuit. Pour forcer ma municipalité de Palerme à résoudre leur problème de logement, ces familles « sans logis » vont en effet occuper le Palazzo delle Aquile, siège de la mairie de la ville. Et elles sont bien résolues à ne le quitter que pour aménager dans de véritables maisons !

La caméra des cinéastes va elle aussi séjourner pendant un mois dans ce palais, n’en sortant que pour une rapide séquence dans la cathédrale à l’occasion d’une fête religieuse – occasion de voir le maire de la ville s’agenouiller à même le sol – et pour attendre devant la préfecture les résultats de la négociation qui tente de débloquer la situation. Une immersion totale, jour et nuit. La nuit chacun essaie de s’arranger le mieux possible pour dormir, sur un banc, une chaise ou sur le sol. Au matin, c’est le partage des croissants pour le petit déj’. Les repas d’ailleurs semblent toujours poser problème, et les accusations de voler la part des enfants sont particulièrement fréquentes. C’est que vivre en groupe dans un tel lieu n’est pas toujours simple. Et les querelles, les engueulades même, sont fréquentes. Pour des raisons matérielles bien sûr. Mais aussi, de façon plus politique, sur la poursuite du mouvement et surtout sur sa résolution.

Le film nous offre donc dans cet espace clos une vision contrastée de la vie en commun dans ce sud de l’Italie où les problèmes économiques – qui ne sont pourtant pas évoqués explicitement – se concrétisent dans les difficultés que rencontrent les familles pour se loger. Il nous offre aussi une vision sans concession de la classe politique locale. Le film s’ouvre sur la séance du conseil qui a lieu « en présence » des occupants. Dès qu’ils applaudissent une intervention d’un membre de l’opposition municipale qui exprime son soutien, le président menace de les expulser. « Nous ne sommes pas au théâtre », dit-il sans rire et sans penser que sa formule peut avoir au moins un double sens. Une deuxième séance du conseil se déroulera à la fin du film, lorsqu’une solution semble avoir été trouvée. Une séance silencieuse cette fois, du moins du côté des familles dont la dite solution reste en travers de la gorge de beaucoup d’entre elles. Il faut savoir terminer une occupation, semble être le mot de la fin. Les familles quittent le Palazzo delle Aquile, avec leurs sacs et leurs baluchons. Leur action a-t-elle permis de faire progresser la résolution des problèmes de logement dans la ville ? Rien n’est moins sûr.

Voir le film sur Tënk http://www.tenk.fr/fragments-dune-oeuvre/palazzo-delle-aquile.html