S COMME SDF – Famille

Dormir, dormir dans les pierres. Alexe Poukine, 2013, 74 minutes.

Une famille endeuillée. Une fratrie dont un des membres, un frère,  est absent. Pourtant aucun d’eux ne l’a reconnu lorsqu’ils ont été appelés pour le reconnaître. Ils l’avaient perdu de vue. Lui-même s’était détourné de sa famille, qu’il ne venait plus voir, même le jour du nouvel an. Alcoolique, il était devenu SDF. Il est mort de froid dans la rue. Seul.

La cinéaste est membre de cette famille. Une nièce du disparu. Rien de ce qui concerne sa vie, puis sa disparition, ne peut la laisser indifférente.

Elle mène l’enquête. Réunir des informations. Pour essayer de comprendre bien sûr. Pourquoi avait-il fait ce choix qui ne pouvait qu’aboutir à cette fin. Que sait-on de sa vie. Avant sa déchéance. Quel souvenir at-il laissé dans sa famille ? Quelle trace de sa vie peut-on retrouver.

Mais au-delà de l’explication –ou la tentative d’explication – le film résonne surtout comme un hommage posthume, à un disparu qu’il serait si facile d’oublier. Cette fois définitivement. Un film contre l’oubli familial. Mais aussi pour garder une place dans la mémoire collective à tous ceux qui ont fait le choix – ou qui ont été contraints – de quitter leur famille et de vivre dans la rue.

La cinéaste interroge donc les frères et sœurs du disparu. Une sœur surtout. Qui répond aux questions et qui dialogue longuement avec la cinéaste. Elle est filmée tout simplement. Assise sur un canapé. Sans décor dans le plan. Un plan qui conserve tout du long le même cadrage. Partant de ce moment où, à l’institut médico-légal,  le test indiquait sans contestation possible que ce mort méconnaissable était bien son frère, le membre manquant de la fratrie. Puis, peu à peu, elle remonte le temps et évoque les souvenirs qu’elle a gardés de son frère, les étapes de sa vie. Avec ce trou noir des années où elle ne le voyait plus, comme toute sa famille, parce qu’il avait rompu les liens avec eux. Des années, où tous l’avaient oublié.

Pourtant, des traces de l’appartenance du disparu à cette famille, il en existe. Des photos, des images vidéo. Des réunions familiales, l’anniversaire de la mère, comme plus avant dans le temps, les anniversaires du petit garçon qu’il avait été. La cinéaste les propose, montées en alternance avec les fragments de récit de la sœur et des autres membres de la fratrie.  Des images qui affichent un bonheur et une cohésion familiale qui, dans le contexte du film, apparaissent vite factices.

 Mais de la vie dans la rue, de l’oncle devenu SDF,  il n’existe pas d’image.

Alors la cinéaste va aller dans la rue, à la rencontre de ceux qui y vivent. Elle va filmer leur installation, le soir, pour dormir dans le métro ou devant l’entrée d’une banque, dont ils devront partir, sans laisser de trace, tôt le matin. Des bribes de vie  dans lesquelles tous ceux qui n’ont plus de lieu pour se loger peuvent se reconnaître.

Et surtout elle leur donne la parole, et nous donne à écouter le récit – fragmentaire inévitablement – de cette vie de solitude et de misère. Une vie que certains ont pu choisir, dans leur jeunesse, comme représentant la liberté. Mais dont, avec l’âge, ils ne peuvent que souligner les difficultés. Le film s’attarde plus particulièrement sur deux SDF, Joé et Bart, deux personnages attachants, mais dont le filmage évite de susciter quelque pitié que ce soit.

Si le film évite de se situer dans le registre de l’apitoiement, il n’élimine pas pour autant l’émotion. Comme dans cette séquence, dans un cimetière, des funérailles d’une SDF, où aucun membre de sa famille n’est présent. C’est un vieil homme qui s’adresse à elle au bord de sa tombe, comme pour la réconforter.

Dormir, dormir dans les pierres, un beau titre issu d’un poème de Benjamin Péret, poète surréaliste, ami d’André Breton. Un clin d’œil poétique qui place le cinéma d’Alexe  Poukine  sous le signe de la création.

D COMME DROGUES.

Ici je vais pas mourir. Edie Laconi, Cécile Dumas, 2019, 70 minutes.

Un couloir qui mène à une porte de sortie. Ceux qui l’empruntent, nous ne les voyons que de dos. Mais nous avons fait leur rencontre auparavant. Ils nous quittent. Ils quittent le lieu où nous les avons rencontrés. Pour regagner la ville. Les rues de la ville. Rarement un chez soi. Reviendront-ils ? Sont-ils obligés de partir ? Leur séjour ici n’a-t-il été qu’une parenthèse ? Une simple parenthèse.

Ici, c’est une salle de shoot, installée dans un hôpital parisien. Un lieu ouvert aux drogués qui peuvent venir consommer en toute sécurité, ou presque. Nous y resterons tout le film. Comme enfermés. Seul plan de l’extérieur, une façade d’un immeuble qu’on imagine voisin. Il affiche, bien visible sur fond jaune, cette revendication : «non aux salles de shoot en quartier résidentiel.» Mais les relations avec le voisinage ne fait à l’évidence aucunement partie des préoccupations des usagers de la dite salle.

Ces usagers, qui sont-ils ? Et pourquoi viennent-ils là. La majorité d’entre eux ont accepté de parler à visage découvert, face à la caméra. Mais comme le dit l’un deux, il y a peu de chance que sa famille voit un jour le documentaire. Peu importe leur motivation. On sent une grande connivence avec les cinéastes dont on entend parfois les questions en off. S’ils parlent, c’est bien sûr parce qu’ils en ont besoin. Dire leur histoire, une façon d’exister. Une aide peut-être aussi. En tout cas, ils sont visiblement favorables à ce qui n’est après tout qu’une expérience.

Le film ne vise pas à défendre l’existence de ces salles. Il n’en fait pas la critique non plus. Il nous montre ce qui s’y passe, sans juger quoi que ce soit. Son intérêt c’est bien sûr de nous présenter de véritables petits portraits, le plus souvent en gros plans – parfois impressionnants –  des consommateurs de drogues, leurs tentatives pour arrêter et les difficultés que cela représente. Pour la plupart, ils ne savent plus trop comment ils ont commencé. Il y a si longtemps. Ils s’arrêtent sur leurs conditions de vie. La rue pour plusieurs d’entre eux. Faire la manche leur permet d’avoir un peu d’argent. Et ils sont souvent bien organisés, comme celui-ci qui dessine son itinéraire quotidien dans les trois ou quatre rues qu’il parcourt. La solitude, ils la recherchent sans doute, mais elle finit aussi par être très pesante. Ici, dans la salle de shoot, ils trouvent un peu de relation sociale et beaucoup de chaleur humaine, que ce soit avec le personnel ou les autres usagers.

En voyant ces garçons et ces filles, presque tous jeunes, filmés avec une telle proximité et une grande sympathie, on finit presque par oublier qu’ils sont drogués, qu’ils mènent une vie de marginaux qui les exclue de la société, et que la précarité de leur existence matérielle leur ôte toute perspective d’avenir. La drogue est un enfer, et reste un enfer, même si dans cette salle des drogués peuvent un instant oublier leur souffrance. Pour un instant seulement…

S COMME SILENCE

Silêncio un film de Christophe Bisson.

Un film surprenant. Qui ne peut que vous surprendre. Qu’il faut voir pour être surpris. Qu’il faut voir avec l’envie d’être surpris.

Un film qu’il faudrait donc voir sans rien savoir sur lui. Sans avoir donc lu son synopsis. Et surtout sans avoir lu de critique à son sujet.

Est-ce possible ?

Pourquoi donc écrire sur ce film ? Faire connaître son existence, d’abord. Et si possible donner envie de le voir ? En festival sans doute pour l’instant. Mais si les sélectionneurs sont trop surpris, ne risquent-ils pas de ne pas prêter suffisamment d’attention à l’originalité d’un tel film ?

Donc un film de création, et ce n’est pas une figure de style de le dire. Un film qui crée d’un bout à l’autre de ses 57 minutes une atmosphère particulière. Dans un lieu que l’on pourra explorer du regard. Dans lequel on pourra aussi se sentir perdu. Ou il sera difficile de se retrouver. Mais un lieu que l’on peut quand même s’approprier. Grâce aux rencontres que l’on peut y faire.

Un film pour lequel il faut laisser parler les images. Donc les donner à voir. Dans leur immobilité. Le cinéma leur redonnera leur vie.

silencio 2

Le titre du film, qu’on ne peut quand même pas ignorer, nous invite à les contempler sans rien dire.

Mais comme ce n’est pas un film où il n’y a aucun mouvement, ce n’est pas un film muet. Même si c’est un film qui sait aussi faire silence lorsqu’il le faut.

Des femmes, des hommes, parlent. Ils parlent d’eux. Ils parlent de nous. Ils parlent de ce qu’ils sont. De ce qu’ils ont été. Qu’ils ne seront peut-être plus après le film. Ou encore et toujours. Ils chantent aussi.

silencio 3

Il faut écouter leur parole.

« Il faut continuer,

Je ne peux pas continuer,

Je veux continuer. »

Des récits de vie. Simples. Emouvants. Jamais dérisoires.

La vie dans tout ce qu’elle a d’énigmatique. D’inquiétante.

Des récits qui nous interrogent. Des récits faits pour nous interroger. Nous inquiéter. Qui ne nous laissent donc pas tranquilles. Qui ne nous laisserons jamais tranquilles.

silencio 4