P COMME PAYSAGE.

Paysages manufacturés, Jennifer Baichwal et Edward Burtynsky, Canada, 2006, 86 minutes.

Ce film nous montre le travail entrepris par le photographe canadien Edward Burtynsky pour nous faire prendre conscience des effets de l’industrialisation sur les paysages naturels. Que l’homme déforme la nature n’est pas une idée nouvelle. Cependant, le regard porté par Burtynsky sur la chine contemporaine et son développement à outrance a une résonance particulièrement angoissante. Jusqu’où irons-nous ? Comment vivrons les générations futures ? Au milieu des déchets industriels qu’on n’arrive plus à éliminer ? Dans d’immenses mégalopoles où le seul espace subsistant entre des tours toujours plus hautes ne semble occupé que par les échangeurs autoroutiers ? Burtynsky ne propose pas de solution. Il regarde et il nous montre ce qu’il a vu. Ses images, grand format, ont une beauté plastique évidente. N’empêche, elles font froid dans le dos…

            Le film nous montre donc Burtynsky au travail, choisissant des sites impressionnants, s’interrogeant sur la lumière, sur la place de l’appareil de prise de vue. Souvent il donne ses polaroids aux personnes qu’il photographie ou qui vivent dans les lieux de ses photos. Le film le montre aussi au Canada, où il tient des conférences illustrées par son travail. On visite même une de ses expos, la caméra se faufilant parmi les visiteurs pour découvrir furtivement ses grands formats. Mais son œuvre photographique, le film la montre abondamment, opérant des passages entre l’image filmique et l’image photographique de la même scène avec une précision remarquable. Le film lui donne aussi la parole : ses commentaires sont sobres, réduits à l’essentiel. Les images elles, fixes ou animées, sont particulièrement éloquentes.

            Le film débute, en avant générique, par un long et extraordinaire travelling de plus de quatre minutes dans une de ces usines (ou peut-être devrait-on dire ateliers) d’assemblage d’objets manufacturés que nous avons tous, un jour ou l’autre, acheté dans un de nos hypermarchés. Des rangées de postes de travail défilent sous nos yeux, interminablement. Et c’est cette vision inépuisable qui rend le mieux l’immensité du lieu. L’image n’en finit pas de se renouveler, identique à elle-même. Par moment le travelling s’accélère, comme si la cinéaste était impatiente d’en finir, d’arriver à un terme dont on finit par croire qu’il n’existe pas vraiment. On pense au fameux travelling de Week End de Godard ! Sauf qu’ici tout semble « clean ». Il n’y a pas de bruit assourdissant comme la représentation traditionnelle de l’usine pourrait nous le laisser penser. Les ouvriers semblent bien calmes, bien propres sur eux dans leurs blousons jaunes. Bien sûr, ce n’est qu’une illusion. Et quand dans une séquence ultérieure on s’approche d’eux, quand on les regarde de près dans leur travail, on comprend l’ennui particulièrement inhumain que représente la répétition incessante de ces petits gestes. Non, décidément, le travail en usine, même si on n’a plus vraiment affaire à une chaîne classique, ne laisse pas beaucoup d’initiative et de responsabilité aux ouvriers ! D’ailleurs une autre séquence tout à fait extraordinaire nous montre ces mêmes ouvriers, totalement résignés et passifs, subissant sans broncher les reproches d’un « petit chef » au sujet de la qualité de leur travail ! En rang par quatre, bien alignés, tout de jaune vêtus dans un environnement où les murs des bâtiments sont eux aussi du même jaune, on dirait presque qu’ils posent pour la photo ! Le plus terrible, c’est qu’on ne peut déceler le moindre froncement de sourcils chez ces hommes et ces femmes à qui le film tente, un moment, de donner la parole. La seule chose qu’ils semblent capables, ou autorisés, de dire, c’est le nombre d’années qu’ils ont déjà passé dans ce travail. Mais le gros plan sur le visage, ou les mains, de la travailleuse, comme l’a dit depuis longtemps le proverbe chinois, vaut nettement plus que 10 000 mots !

La Chine n’est certes pas le seul pays où notre planète soit défigurée, mais il semble que là-bas, le désastre écologique avance à grand pas. Preuve, le fameux barrage des Trois Gorges, dans la vallée du Yangtsé, le plus grand du monde comme disent aujourd’hui les Chinois reprenant à leur compte la phraséologie américaine ! Si l’on renvoie au film de Jia Zhang Ke, Still life, on a alors une intéressante possibilité de confronter documentaire et fiction en définissant les moyens propres dont usent l’un et l’autre.

Preuve aussi, la « visite » de Shanghai qui termine le film. Les gratte-ciel new-yorkais en particulier ont longtemps séduit les photographes, amateurs ou professionnels. Ici il est difficile de parler de séduction. Au rythme des constructions et des destructions qui les précèdent, le travail de Burtynsky a déjà valeur historique. Les habitations anciennes, traditionnelles, existeront-elles encore longtemps ? Les séquences filmées en usine nous montraient des hommes et des femmes réduits quasiment à une fonction de décor. Ici il n’y a plus personne, que des tours et des voitures sur les autoroutes. Et s’il reste une vieille dame qui n’a pas voulu quitter son appartement promis comme le reste à la démolition, on sait bien que la loi du « progrès » finira, très vite, par s’imposer.

            Ce film est un remarquable support de réflexion sur les problèmes de pollution, d’écologie et de développement durable. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’il est projeté dans des réunions-débats organisées sur ces thèmes par des municipalités ou des associations comme Les Amis de la terre ou Greenpeace. Il peut aussi devenir un très bon outil de formation sur les images, permettant de comparer la puissance évocatrice de la photographie et du cinéma et surtout d’engager une analyse concrète de la fonction d’éveilleur de conscience qu’elles peuvent avoir. Si de telles images sont tout à fait indispensables, pour ne pas laisser penser que ce qui se passe la-bas, très loin, en Chine, ne nous concerne pas vraiment, on ne peut s’empêcher de penser aussi qu’elles ont peu de chance, à elles seules, de changer le cours des choses.

A COMME AGRICULTURE

Le Temps des grâces, Dominique Marchais, 2009, 123 minutes

Comment l’agriculture française se porte-t-elle ? Pas très bien, répondra le pessimiste, s’appuyant sur les signes bien réels d’une crise profonde et la nécessité d’une mutation en profondeur rendant l’avenir incertain. Pas si mal, pourra rétorquer l’optimiste, affirmant qu’après tout elle a encore bien des atouts dans sa manche et qu’elle pourra faire mieux que survivre à condition de mettre en œuvre les réformes qui s’imposent. C’est cette situation contrastée que le film de Dominique Marchais met en évidence. Parcourant les campagnes françaises, de la Beauce au plateau de Millevaches, il va à la rencontre des paysans, actifs et retraités, mais aussi des chercheurs, des agronomes, des économistes. Et même d’un écrivain entouré de livres dans son bureau. Des rencontres riches d’enseignements.

temps des grâces

Une bonne partie du film se passe dans une voiture, un agriculteur au volant, le cinéaste à ses côtés posant des questions. Un bon moyen d’appréhender de visu le paysage de nos campagnes. C’est d’abord les grandes exploitations céréalières qui sont traversées et survolées par de magnifiques plans d’ensemble. Ici, le bocage a disparu, les parcelles dispersées d’un même propriétaire ont été regroupées. L’élevage a laissé la place à la culture des céréales, moins demandeuse de temps et permettant une vie plus conforme aux modes du moment, la possibilité de partir en vacances, d’avoir du temps libre et des loisirs. Il n’est plus possible de passer tous les jours de l’année à nourrir ses bêtes pour un revenu qui, rapporté au temps de travail, peut paraître dérisoire.

Et pourtant, les haies le long des petites routes de campagne avaient leur utilité, et pas seulement au niveau du paysage Seulement voilà, ici comme ailleurs, la recherche du profit a débouché sur l’augmentation des rendements, laissant de côté la nécessité de la qualité qui devrait être la marque de l’agriculture à la française.

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Par contraste, le film nous conduit dans ces régions du centre et du sud de la France, en Creuse ou en Corrèze, là où l’on parle de plus en plus de « désert agricole ». Marchais y rencontre surtout des retraités qui, de façon assez banale, évoquent la valeur du travail qui a marqué toute leur activité professionnelle et la fierté qu’ils en éprouvaient alors. Ici, le paysage est tout autre. On peut même retrouver des chemins creux. La tentation est grande de se replier sur soi-même, de mettre en place des circuits courts de distribution, en allant par exemple vendre soi-même ses fromages sur le marché. La solution résiderait-elle dans un retour au passé ?

Ce n’est pas vraiment la direction que propose le film, malgré les interventions de l’écrivain, Pierre Bergougnoux, lui-même originaire de Corrèze, qui cite Rabelais et dont les propos sentent bon la nostalgie. Les chercheurs et les spécialistes en agronomie et en économie ont des idées beaucoup plus porteuses d’avenir. Il s’agit bien sûr d’abord de renoncer, comme tout militant écologiste de base le dit, à l’emploi intensif des pesticides, fongicides et autres engrais chimiques. Il faut impérativement  assurer la survie des sols qui sont en train de mourir, leur redonner la vitalité nécessaire à une agriculture raisonnée misant avant tout sur la qualité des produits. C’est, nous dit-on, scientifiquement possible. Mais il faut mettre en place un plan d’ensemble. Les pouvoirs publics sauront-ils le faire alors que les lobbys industriels sont tout puissants ?

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Le film ne cache pas de quel côté penche le cœur et la raison du cinéaste. Mais il prend soin de ne pas se présenter comme un propos strictement militant. Les intervenants ne sont pas présentés comme faisant partie de mouvements écologistes. Mais les agronomes ne sont pas désespérés. Leur propos n’est pas de conclure qu’il faut purement et simplement revenir au passé. Comment d’ailleurs serait-ce possible ?

Le premier plan du film prend alors tout son sens. Un avion gros porteur en phase d’atterrissage survole un champ de blé. Il disparaît de notre vue au moment où il aborde sans doute les pistes de l’aéroport. Le champ de blé peut retrouver son calme immuable.

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