M COMME MIL

L’éloge des milsHéritage africain. Idriss Diabaté, 2017, 71 minutes.

Le mil, sauvage ou cultivé, la céréale emblématique de l’Afrique, comme le blé l’est pour les Européens, le riz pour les asiatiques ou le maïs pour les Américains. Une céréale nourricière, qui a tout pour combattre la sécheresse et le risque de famine. Mais comment résiste-t-elle devant la mondialisation et sa recherche incessante de l’augmentation des rendements qui conduit bien des africains à se tourner vers le maïs, ou même le coton ? Le mil, une céréale à défendre.

Après un incipit en dessin animé qui retrace rapidement l’origine des mils, le film nous conduit dans un voyage au Sénégal et au Mali, dans ce Sahel toujours guetté par la sécheresse. Nous y rencontrons les différents acteurs concernés par les problèmes actuels de l’agriculture en Afrique. Des chercheurs qui font état de leurs travaux, mais surtout de simples paysans pour qui la culture du mil est toute une tradition et surtout une question de survie. On est frappé par le bon sens de ces agriculteurs qui subissent la concurrence du maïs et du coton qui sont sans doute plus rentables sur le moment. Mais, l’un d’eux insiste avec force sur les risques encourus par l’utilisation des engrais, obligatoires pour faire pousser le maïs, alors que le mil n’en a pas besoin.

Les images proposées par Idriss Diabaté nous immergent dans les champs de mil. Nous assistons à la récolte, manuelle ou avec des machines. Dans les villages les femmes pilent les grains de façon traditionnelle et cuisinent pour les hommes. Nous allons sur les marchés et même dans une boulangerie qui propose des utilisations nouvelles du mil. Des images toujours pleines de vie.

Du réalisateur, Idriss Diabaté, nous connaissions jusqu’à présent son film sur Jean Rouch, Jean Rouch, cinéaste africain, accessible sur le dvd d’hommage au cinéaste ethnographe (Il était une fois Jean Rouch) publié par les éditions Montparnasse. Il a d’autre part fait l’image du film de Constance Ryder, portrait de Monique Peytral, l’auteure des peintures du facsimilé de la grotte de Lascaux (Monique Peytral : peindre Lascaux, peindre la vie). Avec cet éloge des mils, il nous propose de nous pencher sur les problèmes concrets de la vie quotidienne au Sahel concernant l’agriculture et la nourriture, des problèmes que le réchauffement climatique rend sans doute beaucoup plus aigus ici que partout ailleurs.

P COMME PAYSAGES.

Three landscapes. Peter Hutton, Etats Unis, 2013, 47 minutes.

Un film sans son. Entièrement silencieux. Sans voix, sans musique, sans bruitage. Même pas le bruit du vent dans les arbres ou les hautes herbes que l’on voit pourtant bouger. Un film d’images à voir donc, à admirer, à contempler peut-être. Sans être perturbé, ou diverti. Sans diversion, sans digression possible. Des images, que des images.

Trois paysages différents. Sans point commun apparent. Pour lesquels on peut faire des rapprochements, des comparaisons, des confrontations. Le vert des cultures versus le jaune du désert. Les hommes versus les machines ou les dromadaires. La terre (désertique ou cultivée) par rapport au ciel. Des paysages pleins contrastant avec un espace vide.

 Mais ces images, on peut aussi les voir pour elles-mêmes. Simplement comme des images de cinéma. Et ce serait alors comprendre ce film comme étant un rappel d’une évidence première. Le cinéma c’est d’abord l’image, l’image muette, en mouvement sans doute, mais aussi des images temps (Deleuze). Ici des images qui ne sont même pas belles, qui ne cherchent pas à faire joli. Qui ne sont qu’un cadrage d’un espace, c’est-à-dire un choix de ce que le cinéaste veut faire voir, éliminant tout le reste.

Ainsi pour le paysage d’usines, ou de fragments d’usines, plus ou moins désaffectées, des restes de l’industrie. Des plans fixes ou où il y a très peu de mouvement. Les cheminées crachent leurs fumées. Mais elles se confondent presque avec le gris du ciel. Sauf quelques volutes blanches, qui dérivent de droite à gauche de l’écran, cachant presque par moment les cheminées. Un flot ininterrompu. Qui pourrait durer l’éternité. Si ce n’était, l’apparition d’un être humain, un homme, comme suspendu dans les airs, montant sur ce qui n’est pas une échelle, une rampe plutôt sur laquelle il doit bien y avoir des marches, mais elles ne sont pas visibles. Il progresse de gauche à droite sur ce plan incliné pour disparaître dans l’hors-champ droit. Il est alors remplacé par un autre homme à gauche, mais qui ne reste pas longtemps dans le champ puisqu’il retourne dans le hors-champ gauche d’où il venait. Un troisième homme est alors filmé au milieu de la rampe – la rampe supérieure, car en fait il y a deux rampes, la seconde, n’étant à aucun moment parcouru par un être humain en mouvement. Il progresse vers la gauche déplaçant un objet qu’on peut penser être un saut. Il fait des poses à intervalles réguliers, accomplissant une action non identifiable, avant de disparaître à droite. On restera alors longtemps sur les deux rampes vides suspendues dans le ciel.

Deuxième paysage : la campagne, les champs ou plutôt des prairies. Le ballet des tracteurs qui retournent le foin coupé. Ici les machines dominent comme cette énorme bouche qui vomit des meules de foin.

Enfin le Désert. Le sol en premier plan, aride, rocailleux. Et en arrière-plan, les hommes et les dromadaires d’une caravanes à l’arrêt. Un zoom avant nous permet de nous rapprocher de cette vie. Puis des plans isolent des hommes au travail, découpant des plaques de sel.

Décidément les paysages sont des ressources inépuisables pour le cinéma. Surtout s’ils mettent en valeur le travail des hommes.

C COMME CHEVRES.

Les Chèvres de ma mère. Sophie Audier. France, 2013, 97 minutes.

         La mère de la cinéaste, Maguy, va prendre sa retraite. Toute sa vie, elle a élevé des chèvres et fait des fromages, « en dehors des normes » précise-t-elle. Prendre sa retraite, cela signifie pour elle trouver repreneur à son exploitation et surtout se séparer de ses chèvres, de ses chères chèvres qu’elle aime tant.

         Le film montre toutes les difficultés de cette cessation d’activité. Les chèvres, pour Maguy, c’est toute sa vie. Il lui a fallu une bonne dizaine d’années pour constituer un troupeau à son idée. Maintenant elle connaît parfaitement chaque animal. Elle s’en occupe toute la journée, elle les soigne, les aide à mettre bas, elle leur donne du foin en hiver et les conduit à la prairie dès le printemps. Elle nourrit au biberon les jeunes chevreaux et c’est la mort dans l’âme qu’elle en vend certains destinés à la boucherie. Une vie simple, naturelle. La technique de fabrication des fromages qu’elle utilise ne pose pas de problème. Mais le travail est dur et si la cinéaste n’interroge pas vraiment sa mère sur les raisons qui la pousse à arrêter son activité on sent bien qu’il arrive nécessairement un moment où il faut bien le faire. Son petit-fils, dit Maguy n’aura peut-être pas la possibilité lui de prendre une retraite. Alors, pour elle, c’est dans l’ordre des choses d’en profiter. Même si le montant de sa pension est un peu ridicule, « pour une vie de travail ».

Maguy a de la chance, elle a trouvé une repreneuse pour acheter ses chèvres et reprendre l’exploitation, Anne-Sophie, jeune diplômée en agriculture, passionnée par le métier, ou du moins par l’idée qu’elle se fait d’un métier qu’elle ne connaît pas vraiment. Elle va le découvrir avec Maguy, apprendre à faire du fromage, aider à la naissance des chevreaux. Mais le film ne se limite pas à cette « initiation ». Il rend compte surtout des difficultés de la transmission Difficultés affectives pour Maguy ; difficultés financières et administratives pour Anne-Sophie. Le film montre cette dernière aux prises avec tous les rouages du monde agricole. Elle découvre pas à pas les contraintes qu’elle doit affronter, l’obtention de l’aide à l’installation, d’un permis de construire pour sa nouvelle laiterie, et ainsi de suite. Rien n’est facile pour elle. Mais il ne lui faut pas se décourager, même si par moment elle doute quand même un peu. Est-elle vraiment faite pour ce métier.

         Les chèvres de ma mère, dès son titre, indique sa dimension personnelle. C’est le récit de la vie d’une femme, filmé avec amour, qui vise à nous la rendre sympathique et attachante. Un film intimiste donc, même s’il nous montre l’évolution des paysages au fil des saisons et les interventions de multiples conseillers. Cette vie est sans doute simplifiée. Le film ne vise pas à rentrer vraiment dans tous ses détails. Après tout, il est réalisé par la fille de l’intéressée et cette fille ne cherche pas à mettre en avant sa propre vie. Elle ne traite pas de sa relation avec sa mère. Comment devient-on cinéaste lorsque l’on a une mère qui élève des chèvres ? A la fin du film, elle consacre quelques plans à son propre fils, un enfant qui commence à marcher et à parler et à qui sa grand-mère présente ses chèvres. Lui ne vivra sans doute pas dans les mêmes conditions. A moins que…plus tard.

R COMME RURALITÉ -Filmographie

Ils ne veulent plus être appelés paysans. Paysan / Agriculteur ? Des termes qui recouvrent, ou qui renvoient, à bien des réalités différentes, depuis les visons nostalgiques jusqu’aux revendications d’actualité. L’agriculture et l’élevage, la campagne et ses fermes, l’emploi des pesticides et la destruction de la terre, le bio et la permaculture, la désertification et les difficultés de successions et de reprise des exploitations,  des thèmes récurrents que l’on retrouve dans des films d’immersion qui essaient d’échapper aux clichés et aux idées reçues ou dans des films militants, engagés, qui prennent position dans les débats sur l’avenir d’une profession, ou d’une catégorie sociale, et en même temps sur celui de la planète. Vivre à la campagne, un rêve de bien des citadins. Le retour à la terre, une aventure qui fut pour beaucoup – et reste dans une grande mesure – une utopie, mais qui propose une façon de vivre autrement, et peut-être de changer le monde.

Des Abeilles et des hommes, Markus Imhoof

L’âge d’or, Jean-Baptiste Alazard

Après l’agriculture, Ghyslaine Buffard

L’avenir le dira, Pierre Creton

Les Bêtes, Ariane Doublet

Biquefarre, Georges Rouquier

Les brebis font de la résistance, Catherine Pozzo di Borgo

Champ de luttes, semeurs d’utopie, Mathilde Syre

Les Chèvres de ma mère, Sophie Audier

Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes, Rodolphe Marconi

L’Eveil de la permaculture, Adrien Bellay

Farrebique, Georges Rouquier

Les fils de la terre, Edouard Bergeon

Il a plu sur le grand paysage, Jean-Jacques Andrien

Les Inconnus de la terre, Mario Ruspoli

Je ne veux pas être paysan, Tangui Le Cras

Jeune bergère, Delphine Détrie

La ligne de partage des eux, Dominique Marchais

Les Moissons du futur, Marie-Monique Robin

Le Monde selon Monsanto, Marie-Monique Robin

Notre poison quotidien, Marie-Monique Robin

Nous la mangerons, c’est la moindre des choses. Elsa Maury

Nouveaux Paysans – Les Semeurs d’espoir, Aurélie Bérard

Paradisio, Hendrik Hegray

Paysage imposé, Pierre Creton

Les Paysans, Florence Lazar

Paysans, le mal de terre, Jean-Denis Bonan

Paysans, on y croit dur comme ferme, Jean-Pascal Fontorbes

Permaculture, la voie de l’autonomie, Carinne Coisman, Julien Lenoir

La Pluie et le beau temps, Ariane Doublet

Profils paysans 1 L’approche ; 2 Le quotidien ; 3 La vie moderne. Raymond Depardon

Pyrale, Roxanne Gaucherand

Quoi de neuf au Garet, Raymond Depardon

Nouveau paysan, Aurélie Bérard.

Nul homme n’est une île, Dominique Marchais

Sans adieu, Christophe Agou

Secteur 545, Pierre Creton

Le Sel de la terre, Georges Rouquier

Souviens-toi de ton futur, de Enora Boutin

Symphonie paysanne, Henri Storck

Le Temps des grâces, Dominique Marchais

La terre du milieu, Juliette Guignard

Les Terriens, Ariane Doublet

Vendanges, Georges Rouquier

Un village dans le vent, Jean-Louis Gonterre

T COMME TERRE – Milieu

La terre du milieu. Juliette Guignard, 2020, 57 minutes.

La séquence qui ouvre le film ne peut que surprendre et nous interroger sur son sens. Une jeune femme (le personnage central du film) suspend un poulet à un arbre et lui coupe froidement la tête. Même sans être particulièrement émotif, on ne peut que ressentir une certaine cruauté dans cet acte. S’agit-il pour la réalisatrice de nous alerter, de nous prévenir – de nous prémunir en quelque sorte contre une trop facile sensiblerie qui pourrait ressortir du film. Attention, nous dit cet incipit, le film, que vous allez voir n’est pas ce que vous croyez. Non la vie à la campagne n’est pas toujours une partie de plaisir. Mais alors, les images plutôt bucoliques de coucher de soleil qui parsèment le film sont trompeuses, sans parler des gros plans sur le visage de l’adolescente. Au fond, le film assume son ambiguïté.

Une jeune femme exploite donc seule (ou presque, puisqu’elle est quand même aisée – par une amie ? – pour pratiquer le labour avec un cheval) une petite ferme quelque part dans le centre de la France. Elle y pratique du maraichage – elle vend ses salades sur le marché – et élève quelques brebis. Cela lui suffit-il pour vivre ? Et surtout pour élever ses trois enfants, ce qu’elle fait effectivement seule puisqu’il n’est jamais question de père.

Mais malgré tout, ne vous apitoyez pas. La jeune femme ne se plaint jamais – presque jamais. Et elle semble ne jamais être découragée. Mais est-il facile de vivre avec le RSA ? Et il faut bien reconnaître que les clients sont peu enclins d’acheter des légumes au prix forts, même s’ils sont étiquetés bio. Quant aux enfants, si les deux plus jeunes semblent bien insouciants – qu’ils jouent souvent à la guerre, n’est pourtant un simple hasard – l’ainée, elle, regrette d’être pratiquement la seule au collège à ne pas avoir de téléphone portable.

Le film utilise clairement, dans sa globalité, une méthode proche du cinéma direct. On ne nous dit pas grand-chose de cette jeune agricultrice. Elle n’a pas de vie antérieure – on sait seulement par une remarque de sa fille qu’elle a fait des études et ses lectures disent l’étendue de sa culture. Visiblement, elle n’est pas issue d’une famille de paysans. Apparemment elle vit en relation – étroite ? – avec une petite communauté d’agriculteurs partageant les mêmes options. Mais en dehors de ses enfants – et de son cheval et de ses brebis – elle n’a pas de vie sentimentale. Certes, le film ne propose pas cette vie comme un modèle. Mais il n’en reste pas moins équivoque. Et son héroïne risque fort d’être laissée à sa marginalité.

Côté court 2020

A COMME AGRICULTURE – Récolte du lin.

L’Avenir le dira. Pierre Creton, 2020, 26 minutes.

De jour comme de nuit, l’été, il est indispensable de travailler en continu. Le lin n’attend pas. Quand il est arrivé à maturité, il faut le faucher, le mettre en meules. Un travail heureusement mécanisé.

Que beaucoup d’agriculteurs normands se soient mis à la culture du lin, nous le savions depuis le film d’Ariane Doublet, La pluie et le beau temps. Un film qui montrait tout particulièrement les relations des paysans normands avec les acheteurs chinois. Ici, rien de tel. Nous sommes dans un champ de lin et Pierre Creton va nous montrer le travail des agriculteurs, et les machines qu’ils utilisent. Et nous ne sortirons pratiquement pas du champ. Les plans de coupe sont particulièrement restreints : un cheval dans un pré, un crucifix filmé en contre plongé sur fond d’arbre. Pour le reste, c’est le balai des machines, les faucheuses et celles qui fabriquent les meules que nous suivons. Nous les voyons passer devant nous, elles traversent l’écran en tous sens. Ou bien nous sommes à bord, derrière le conducteur dont nous ne voyons que la nuque  et une partie du volant. Des cadrages serrés, particulièrement rigoureux. Qui s’attardent aussi sur une partie de la mécanique. Parfois les machines s’arrêtent. Elles sont alors filmées en plans plus larges. Et le cinéaste nous offre quand même quelques plans d’ensemble, pour apprécier l’étendue des champs.

Le film débute de nuit. Dans le noir donc. Presque complet, sauf des lumières dans le lointain. Ces lumières s’approchent de la caméra et nous finissons par distinguer la machine qui passe près de nous. La suite nous permettra d’apprécier la tâche qu’elle effectue.

Le film de Pierre Creton est un court métrage de 26 minutes, entièrement centré sur le réel qu’il se propose de filmer. L’alternance du jour et de la nuit (avec son plan sur une lune particulièrement lumineuse au milieu des nuages), les mouvements incessants des machines, lui donne un rythme très dynamique. Le travail, ici, est filmé comme s’il ne s’arrêtait jamais.

Le film n’est certes pas muet, avec le bruit incessant des moteurs. Mais il ne comporte pratiquement pas de paroles. Seules quelques phrases, off, mettent l’accent sur le réchauffement climatique. Le manque d’eau mettra-t-il en danger la culture du lin ? « L’avenir le dira ». Conclusion on ne peut plus ouverte.

Cinéma du réel 2020.

A COMME ABECEDAIRE – Ariane Doublet

Accueil

Les Réfugiés de Saint-Jouin

Agriculture

La terre en morceaux

La pluie et le beau temps

La maison neuve

Amitié

Green boys

Chine

La pluie et le beau temps

Eclipse

Les Terriens

Enfance

Green boys

Lin

La pluie et le beau temps

Médecine

Fièvres

Normandie

La pluie et le beau temps

Les Réfugiés de Saint-Jouin

Green boys

Les sucriers de Colleville

Les Terriens

Photographie

Tous Européens ! Ana (Espagne)

Portrait

La maison neuve

Réfugiés

Les Réfugiés de Saint-Jouin

Usine

Les sucriers de Colleville

Vaches

Les bêtes

Vétérinaire

Les bêtes

P COMME PAYSANS – Filmographie.

Agriculteurs, certains disent que c’est le plus beau métier du monde. Et pourtant on sait que ces dernières années le nombre de suicides parmi eux n’a cessé d’augmenter. D’un côté les dettes s’accumulent lorsqu’il est indispensable de moderniser ses équipements. De l’autre des journées de travail où l’on ne compte pas les heures, et l’impossibilité de prendre des vacances puisqu’il faut s’occuper des bêtes tous les jours. Sans compter qu’ils sont souvent accusés de développer la pollution. Le cinéma propose souvent des portraits poignants de ces travailleurs de la terre qui nous nourrissent mais qui ont bien du mal à survivre dans notre monde en changement qui ne leur fait pas de cadeau. Pourtant, on trouve encore des paysans heureux, en parfaite harmonie avec leur terroir.

Biquefarre, Georges Rouquier

Les Bêtes, Ariane Doublet

 Les Chèvres de ma mère, Sophie Audier

Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes, Rodolphe Marconi

 Farrebique, Georges Rouquier

Il a plu sur le grand paysage, Jean-Jacques Andrien

Les Inconnus de la terre, Mario Ruspoli

Je ne veux pas être paysan, Tangui Le Cras

Le Monde selon Monsanto, Marie-Monique Robin

Notre poison quotidien, Marie-Monique Robin

Nouveaux Paysans – Les Semeurs d’espoir, Aurélie Bérard

Paysage imposé, Pierre Creton

Les Paysans, Florence Lazar

Paysans, le mal de terre, Jean-Denis Bonan

Paysan, on y croit dur comme fer, Jean-Pascal Fontorbes

La Pluie et le beau temps, Ariane Doublet

 Profils paysans, Raymond Depardon

Sans adieu,  Christophe Agou

Secteur 545, Pierre Creton

Le Sel de la terre, Georges Rouquier

Symphonie paysanne, Henri Storck

Le Temps des grâces, Dominique Marchais

Les Terriens, Ariane Doublet

Vendanges, Georges Rouquier

La vie moderne, Raymond Depardon

E COMME ECLIPSE.

Les Terriens, Ariane Doublet, France, 1999, 81 minutes.

            Il va faire nuit en pleine jour. L’éclipse de soleil annoncée sera totale, bien visible sur la côte normande où les falaises d’Etretat et de ses environ promettent un spectacle grandiose. La préparation de l’événement occupe la petite communauté rurale de la commune de Valletot sur mer que film Ariane Doublet. Il faut prévoir la distribution des lunettes adaptées pour pouvoir observer la disparition du soleil. Les habitants du village seront prioritaires et s’il en reste, on en donnera aussi aux  touristes. « On va être envahi ». Il faut organiser les parkings et prévoir les emplacements pour ceux qui vont camper. Tout cela se passe dans la bonne humeur. Et puis, ce n’est pas négligeable, c’est l’occasion de gagner quelques sous. Le seul, problème, c’est la météo. Et si le ciel était couvert. S’il pleuvait, on ne verrait rien. Ce serait la catastrophe.

            Les Terriens nous plonge pendant quelques semaines dans la vie calme et paisible de ces paysans normands, éleveurs de vaches à lait et cultivateurs de céréales. D’ailleurs, ils ne veulent pas être appelés des paysans, terme qu’ils trouvent quelque peu péjoratif. Ils préfèrent qu’on parle d’agriculteurs, ce qui est plus professionnel. Le film a ce rythme lent caractéristique de la vie rurale d’avant l’industrialisation de l’agriculture. Si dans une ferme, la traite est électrifiée, dans celle d’à côté elle reste manuelle et on fait toujours le beurre à la main, sur la table de la cuisine. Le boulanger et le facteur font leurs tournées à heure fixe. Et en dehors des périodes de grands travaux (les semailles, la moisson…) on accomplit les tâches quotidiennes à son rythme. Si l’on pouvait partir en vacances plus souvent, ce serait parfait. On se console en regardant l’album photos du voyage à Paris. Il y a combien de temps déjà ? Plus de dix ans ? Il faut bien un événement aussi exceptionnel qu’un éclipse totale de soleil pour introduire de l’inédit dans la vie. On en a beaucoup parlé avant. Le lendemain on en parle encore. Mais très vite, la routine reprend le dessus.

            Le film d’Ariane Doublet n’est pas une approche de la vie rurale rendant compte du travail des paysans et des difficultés que peuvent rencontrer les exploitations. Il s’agit simplement d’instantanés de cette vie, sans prétention d’en tirer des leçons. Le choix de construire le film autour de l’événement-éclipse écarte toute possibilité de regard ethnographique sur les personnes filmées. Visiblement, la cinéaste les connait bien tutoyant la majorité d’entre eux. Elle fait partie de leur monde. Un monde qu’elle filme sans qu’il y ait pour elle la moindre surprise. Du coup, nous avons tout le temps d’admirer les paysages, des champs de blé aux falaises de la côte. Un film qui n’a d’autre prétention que d’être simplement un film rural.

F COMME FORÊT

Le Temps des forêts, François-Xavier Drouet, 2018, 103 minutes.

Dédié « aux forestiers résistants », Le Temps des forêts est un film de combat, un cri de guerre, une véhémente protestation contre une situation inacceptable et qui pourrait être évitée. La forêt française est en danger. Sur tout le territoire national, du plateau de Millevaches à la Montagne Noire en passant par le Morvan, les Landes et les Vosges. Partout c’est l’exploitation du bois qui est en cause, sur le modèle de l’agriculture intensive. Rendement oblige, on coupe de plus en plus et on replante systématiquement une seule essence, le Douglas, qui a l’avantage de pousser très vite. Mais les conséquences de ces plantations monotypes sont catastrophiques : rien de moins que la disparition de la vie. Plus d’oiseaux, des sols morts et partout des engins gigantesques qui laissent d’énormes crevasses dans la terre des « coupes rases ».  Les images d’espaces dévastés ne peuvent que révolter les amoureux de la nature.

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Mais comment s’opposer à ce régime de « mal-forestation ».

Drouet a rencontré un bucheron (en reste-t-il d’autres ?) qui travaille à l’ancienne avec sa tronçonneuse. Lui ce qu’il aime c’est travailler seul, au calme, dans cette nature qu’il aime et qui suffit à son bonheur. La forêt vivante – ce qu’il en reste – est pour lui le dernier endroit où on peut être heureux.

temps de forêts 7

Dans le Morvan il assiste à une réunion de défenseurs de la forêt regroupés au sein du « groupement forestier » qui dénonce ici aussi la monoculture du Douglas.

Dans les Landes, où la sylviculture du pin maritime est traditionnelle, les tempêtes de 1999 et 2009 ont été catastrophiques. Mais c’est l’occasion d’une renaissance de la forêt, à condition qu’on la laisse se régénérer toute seule.

temps de forêts 5

 

Dans les Vosges, le film s’attarde sur le travail des agents de l’ONF (Office National des Forêts). Le forestier va de moins en moins en forêt pour passer de plus en plus de temps devant un ordinateur. Une manifestation devant l’Office montre à quel point leur désespérance est grande. La restructuration entreprise depuis 2002 est perçue comme une attaque contre leur statut de fonctionnaire. Conséquences : 35 suicides de forestiers depuis.

Des données précises, des explications claires, des prises de position sans concession, mais sans sectarisme, Le Temps des forêts est un modèle de film d’utilité publique.

A COMME AGROECOLOGIE.

Souviens-toi de ton futur, Enora Boutin, 2017, 52 minutes.

Il existe des agriculteurs heureux, même en Dordogne. Comme il en existe dans bien d’autres régions de France. Tous ceux qui ont renoncé à utiliser les pesticides et toute forme de chimie. Et qui savent en dénoncer les dangers, pour la santé, des humains et des sols. Et qui montrent par l’exemple qu’ils ne s’en portent pas plus mal. Bien au contraire.

Le film d’Enora Boutin est le portrait de quatre de ces militants de l’agroécologie, un fabriquant de purin végétal, une viticultrice, une famille d’éleveurs de brebis et un couple créateur de jardin. Un échantillon représentatif de la diversité de ces pratiques innovantes, qui d’ailleurs ont la bonne idée de faire boule de neige.

Le film n’est pourtant pas un cours ou une démonstration en bonne et due forme. Il se limite au concret, mais un concret qui parle de lui-même. Les entretiens avec des quatre protagonistes rentrent bien parfois dans le détail et n’hésitent pas à aborder des données spécialisées. Mais l’ensemble s’adresse en priorité aux gens de la ville, ceux qui n’ont qu’une vague idée du travail de la terre et qui ne sont pas toujours très regardant sur la qualité de ce qu’ils mangent. Et s’il s’agit bien d’une forme de militantisme, c’est pour tirer la sonnette d’alarme. Il est grand temps de modifier les habitudes de consommation !

Une pièce à verser donc au débat concernant notre avenir. Un débat de plus en plus nécessaire.

 

 

 

D COMME DOUBLET ARIANE

Une cinéaste ancrée dans un terroir, son terroir, la Normandie, et si proche de ses habitants, les paysans surtout, qui ne veulent pourtant pas être appelés paysans. Ils élèvent des vaches à lait, ils cultivent du blé ou du lin. Ils ont tout pour être heureux. Mais ici comme partout, les mutations profondes qui frappent la région viennent bousculer leurs habitudes, transformer leur façon de vivre et de travailler, les contraindre à s’adapter. Le cinéma d’Ariane Doublet nous les fait connaître, et nous les rend particulièrement sympathiques.

Les terriens (1999).

Prétexte du film, l’éclipse de soleil, annoncée comme pouvant être magnifique sur la côte normande du côté d’Etretat ; un spectacle que les habitants du petits village de Valletot-sur-Mer ne veulent surtout pas manquer. D’ailleurs ils ont tout prévu. Comme la distribution des lunettes adaptées pour pouvoir observer la disparition du soleil. Les habitants du village seront prioritaires et s’il en reste, on en donnera aussi aux  touristes. « On va être envahi ». Il faut organiser les parkings et prévoir les emplacements pour ceux qui vont camper. Tout cela se passe dans la bonne humeur. Et puis, ce n’est pas négligeable, c’est l’occasion de gagner quelques sous. Le seul problème, c’est la météo. Et si le ciel était couvert. S’il pleuvait, on ne verrait rien. Ce serait la catastrophe.

En dehors de l’effervescence due au caractère exceptionnel de l’événement, le film nous montre la vie calme et paisible de ces agriculteurs. Si dans une ferme, la traite est électrifiée, dans celle d’à côté elle reste manuelle et on fait toujours le beurre à la main, sur la table de la cuisine. Le boulanger et le facteur font leurs tournées à heure fixe. Et en dehors des périodes de grands travaux (les semailles, la moisson…) on accomplit les tâches quotidiennes à son rythme. Si l’on pouvait partir en vacances plus souvent, ce serait parfait. On se console en regardant l’album photos du voyage à Paris. Il y a combien de temps déjà ? Plus de dix ans ? Il faut bien un événement aussi exceptionnel qu’un éclipse totale de soleil pour introduire de l’inédit dans la vie. On en a beaucoup parlé avant. Le lendemain on en parle encore. Mais très vite, la routine reprend le dessus. Un film sur la ruralité, simple, mais très parlant.

Les Bêtes (2001)

La vie au jour le jour d’une clinique vétérinaire, dans ce pays d’élevage mais où aussi les animaux domestiques ont leurs petits et gros problèmes. Un chien a avalé un caillou et un autre une épingle ! Ils vont être opérés après que la radio ait révélé l’emplacement de l’objet. Mais la clinique, c’est aussi l’occasion de donner les bons conseils à ces amoureux des animaux qui ne font pas toujours leur bonheur, ni le leur. L’enjeu est clair : un mois de difficultés pour douze ans de tranquillité, ou un mois de laisser faire pour douze ans d’enfer ! Le vétérinaire doit aussi être psychologue.

Dans les fermes, le c’est bien différent. Aider les vaches à mettre bas est un travail physique et éprouvant, surtout lorsque le petit veau est mort. Les fermiers appellent généralement le vétérinaire en dernière limite et l’intervention en urgence n’a pas toujours des chances d’être efficace. Le vétérinaire fait quand même son possible, ausculte, fait des piqures, ouvre même le ventre de la bête pour inspecter ses organes. Il est pourtant des cas où tout cela ne servirait à rien et il n’y a pas d’autre solution que l’euthanasie, ce qui n’est jamais fait de gaité de cœur. Les éleveurs et le vétérinaire que nous suivons dans ses tournées se connaissent de longue date. Il y a entre eux une connivence et une grande confiance. Presque de l’amitié. N’ont-ils pas tous les mêmes origines, la vie à la ferme ? Et le même amour des animaux !

Les sucriers de Colleville (2003)

Il y a aussi des usines en Normandie Exemple la sucrerie de Colleville. Sauf que l’usine est condamnée à fermer. L’arrêt de la production de sucre et la mise au chômage de l’ensemble du personnel est inévitable dans le contexte économique de ce début de XXI° siècle où la France commence à se désindustrialiser, où les restructurations se multiplient, fermant les usines même si elles font des bénéfices. Le seul problème c’est de savoir quand. A la fin de la « campagne » actuelle ? Après les travaux de nettoyage qui doivent commencer dès que retentit la sirène annonçant la dernière betterave écrasée. Une sirène qui sonne longuement dans la cour de l’usine. Une sirène qui a remplacé le clairon d’antan, mais qui perpétue la tradition, tous les ans, à la fin de la campagne de betterave. La campagne que le film suit, c’est la 99°. Les ouvriers de Colleville auront-ils l’occasion de fêter la centième ?

Cette incertitude est alimentée par les calculs et hypothèses pour savoir s’il y aura un repreneur et jusqu’à quand l’usine peut tourner comme si de rien n’était. Il faut alors faire semblant de travailler, ou accomplir des tâches qui n’ont plus d’utilité. A moins de passer le temps à jouer aux cartes. Une remise en cause de toutes les habitudes de vie. Et un avenir des plus incertains. Quitter sa maison, une région, le pays de Cau, que l’on aime, avec la mer tout près qui permet de prendre des vacances ? Les saisonniers sont habitués aux changements. Mais les autres ? Ceux qui travaillent là depuis plus de 25 ans ; ceux qui n’ont connu que cette usine, qui y sont rentrés parce que leur père y travaillait déjà ?

Des rencontres émouvantes avec ces ouvriers qui ne se prennent pas pour des stars devant la caméra, mais qui saisissent cette occasion unique de dire ce qu’ils ont sur le cœur.

La pluie et le beau temps (2011)

La mondialisation en Normandie c’est en particulier la présence de la Chine. La France produit 40% du lin mondial. La moitié vient de Normandie. Grâce à son climat, et au savoir-faire de ses agriculteurs. Un seul client : la Chine. On comprend l’importance des contacts qui doivent exister entre les représentants des deux pays. Les français trouvent les chinois souvent énigmatiques. Les chinois pensent avoir rendu les agriculteurs français « heureux ». Preuve cette « blague » que l’un d’eux raconte à la caméra avec un évident plaisir et une pointe d’orgueil. « Avant le paysan français vendait son lin à l’Italie. Il circulait à vélo. Maintenant qu’il vend son lin à la Chine, il va voir ses parcelles en Mercédès. »

Ariane Doublet filme le côté Normand de l’aventure, ceux qui cultivent le lin et qui font beaucoup d’effort pour satisfaire leurs clients chinois, et un documentariste chinois, Wen Hai, filme en Chine, essentiellement les filatures qui transforment le lin en vêtement qui seront pour une grande part vendus en Europe. De grands complexes où les ouvrières sont venues ici de très loin, parce que dans leur province il n’y a pas de travail. De la cantine aux chambres collectives où elles regardent la télé, elles semblent ne pas avoir beaucoup de distraction. L’usine, c’est douze heures par jour. L’une d’elle s’est fiancée avant de venir ici. Elle n’a vu son futur mari que deux fois. Lui aussi a dû quitter leur province.

Pour les agriculteurs Normands, les mutations sont importantes. Ils doivent se mettre à l’informatique et apprendre l’anglais.

 

La Terre en morceaux (2015)

Un plan d’ensemble vu d’hélicoptère : à droite un champ qui vient d’être labouré, à gauche un lotissement avec ses maisons en construction, toutes identiques. Ce premier plan du film dit tout et pose la question fondamentale. Le lotissement ne finira-t-il pas de recouvrir totalement le paysage.

Ariane Doublet donne la parole à ceux qui cultivent encore la terre, une terre qui devient un bien très convoité, par toute sorte de promoteurs dont l’agriculture est bien sûr le dernier des soucis. Et le sort des agriculteurs aussi. Une situation inquiétante à bien des niveaux.

Les jeunes, issus de famille paysanne ou finissant leurs études dans les écoles spécialisées peuvent-ils s’installer ? Non seulement les problèmes financiers sont importants, mais encore faut-il trouver une ferme, et des terrains. Devenir agriculteur aujourd’hui est un véritable combat. Comme ceux qui occupent la « ferme des Bouillons », propriété du groupe Auchan qui cherche bien sûr à les expulser. Un combat dont on ne verra pas toutes les étapes, seulement le dénouement heureux. La ferme est déclarée sur une zone non constructible et ne peut pas être démolie. Une victoire qui n’a rien de définitive, mais qui est quand même réjouissante.

Le film donne aussi la parole au « côté adverse », de l’aménageur-bâtisseur qui cherche des espaces nouveaux pour les lotissements où viendront faire construire de jeunes couples fuyant la ville mais ne voulant pas s’isoler en campagne au maire d’une petite commune pour qui l’important c’est d’augmenter la population pour augmenter les revenus fiscaux.et ses adjoints. Nous suivons aussi les grands travaux d’un projet d’aménagement d’une zone d’activité. Artisanale ou industrielles, les zones foisonnent. Toutes les communes en veulent. Au détriment chaque fois des terres agricoles.

De « gâchis » (un mot qui revient souvent)  en erreurs (on a construit là où on n’aurait jamais dû construire), l’avenir ne s’annonce pas très rose : «une agriculture sans agriculteur ».

Le film tire la sonnette d’alarme. Qui l’entend aujourd’hui ?

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