P COMME PHOTOGRAPHIE – Gilles Caron

Histoire d’un regard. Mariana Otero, 2019, 93 minutes

Gilles Caron, photojournaliste (le film de Mariana Otero dit photoreporter), disparu au Cambodge en 1970, alors qu’il n’avait que 30 ans. Une carrière brève, mais particulièrement remplie. De la guerre des six jours à la guerre du Vietnam, du Biafra à l’Irlande du nord, sans oublier mai 68 et les soirées de première à l’Olympia à Paris. Un travail de photojournalisme qui l’a conduit sur tous les points chauds de la planète. Lui dont tant d’images sont devenues des icônes n’est-il pas lui-même l’icône du photojournalisme ?

Le film que lui consacre aujourd’hui Mariana Otero est bien sûr un hommage posthume à son travail, mais aussi un portrait de l’homme, si tant est que l’on puisse après tant d’années après sa mort percer sa personnalité. C’est aussi une visite de son œuvre, ces milliers de planches-contact et de photos qui peuvent ainsi être affichées plein écran au cinéma.

La première analyse que nous propose le film porte sur la célèbre photo de mai 68 montrant Cohn-Bendit narguant le policier casqué qui lui fait face. En fait, il ne s’agit pas d’une lecture d’image au sens habituel du terme. S’appuyant sur les planches-contact, la cinéaste cherche plutôt à retracer la succession des prises de vue, la façon dont le photographe se déplace pour trouver le bon angle. Un travail qui semble ne rien laisser au hasard.

Pourtant, dans d’autres situations, Mariana Otero insiste sur le sens du placement (quelque peu intuitif, comme inné) qui fait réaliser à Caron des images uniques, sans qu’il en perçoive à priori tout le sens. Ainsi des premiers soldats israéliens devant le mur des lamentations dans la Jérusalem reconquise par l’armée et la présence (non prévue par le photographe) de Moshe Dayan. Plus que les photos ce sont les planches-contact qui sont ici particulièrement importanteset ce sont elles que la cinéaste s’efforce de faire parler.

Pour le faire, Mariana Otero s’entoure de deux ou trois spécialistes (elle sait éviter l’écueil de tant de documentaires où le spécialiste est noyé sous les paroles d’expert). Elle donne aussi la parole aux filles de Caron (une séquence assez brève en fait) et elle se rend en Irlande du nord pour retrouver les lieux des photos de Gilles. Elle retrouve aussi un homme et deux femmes qui se reconnaissent alors qu’ils n’étaient que des enfants –mais des enfants combattants)n lors des émeutes documentées par Caron.

Cette présence de la cinéaste à l’écran est une des marques distinctives du film. C’est elle qui mène l’enquête à partir de son ressenti de l’œuvre de Caron. Elle en fait son ami, s’adressant directement à lui en le tutoyant alors qu’elle ne l’a pas connu de son vivant. Et qu’elle dit avoir découvert ses photos un peu par hasard. Et surtout elle effectue un rapprochement très personnel entre le photographe et sa propre mère. Comme lui, celle-ci est disparue bien trop tôt. Comme lui, elle était une faiseuse d’images, étant peintre. Mariana Otéro lui a consacré un film, Histoire d’un secret, dont le titre fait écho avec celui consacré à Gille Caron. Une continuité exemplaire dans l’œuvre de la cinéaste.

P COMME PHOTOGRAPHIE – Filmographie.

Abbas by Abbas de Kamy Pakdel

À la recherche de Vivian Maier de  John Maloof

Annie Leibovitz : life thought a lens de Barbara Leibovitz

Camera kids de Ross Kauffman et Zana Briski

D’Agata – Limites de Franck Landron

Daguerréotypes d’Agnès Varda

 Dora Maar, entre ombre et lumière de Marie-Ève de Grave

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 En pays d’Arles : Lucien Clergue photographies de Jean-Marie Drot

Femmes photographes de guerre de Sigrid Faltin

 Gilles Caron Le conflit intérieur de Séverine Lathuillière

 Henri Cartier-Bresson: The Impassioned Eye de Heinz Bütler

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 Histoire de la photographie de Patrick Jeudy

 Histoire de ma vie racontée par mes photographies de Boris Lehman

  Images du monde et inscription de la guerre d’Harun Faroki

Journal de France de Raymond Depardon et Claudine Nogaret

#JR – L’Art sans frontières de Serge July et Daniel Albin

McCullin de  David Morris et Jacqui Morris

Nadar, le premier des photographes de Michèle Dominici

Nouvelle Vision, la photographie expérimentale des années 20 de Stan Neumann

Le Paris des photographes de François Reichenbach

Paysages manufacturés, de Jennifer Baichwal

Peter Lindbergh – Women Stories de Jean-Michel Vecchiet

Photographie et Société – 1) Images de la réalité – 2) Réalité de l’image de Teri Wehn-Damisch

Les Primitifs de la photographie (1850-1860) de Stan Neumann

 

Reporter de Raymond Depardon

Robert Capa, l’homme qui voulait croire à sa légende de Patrick Jeudy

 Robert Doisneau, le révolté du merveilleux de Clémentine Deroudille.

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 Le Sel de la terre de Wim Wenders

 Le siècle de Cartier-Bresson de Pierre Assouline

 To Sang Fotostudio de Johan van der Keuken

Une photographie de la maison de Alain Fleischer

War Photographer de James Nachtwey

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P COMME PHOTOGRAPHIE – Salgado

Le Sel de la terre, Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado, Brésil-France, 2014, 110 minutes.

« Un voyage avec Sebastião Salgado », dit le sous-titre du film. Dès l’ouverture, Wim Wenders annonce son admiration pour le photographe brésilien, né en 1944. Le film va nous présenter son œuvre, immense, et sa vie, faite de voyages pour la réalisation de projets photographiques liés à la souffrance des hommes.

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Le film est une coréalisation de Wenders et Juliano Ribeiro Salgado, le fils aîné de Sebastião. Ce qui se traduit visuellement par l’alternance de séquences en noir et blanc et de séquences en couleurs. Ces dernières, dues au fils du photographe, présente les grandes étapes de sa vie, son installation en France, après avoir quitté le Brésil de la dictature, son mariage avec Lélia qui aura une place considérable dans sa carrière, la naissance d’un petit frère handicapé…. Des images anciennes, puisées dans les archives familiales. Mais Juliano est aussi cinéaste (il a réalisé de nombreux documentaires pour la télévision après une formation à la London Film School). Pour Le Sel de la terre, il suit son père dans ses derniers projets photographiques, en Papouasie Nouvelle-Guinée, en particulier, ou dans la forêt amazonienne, où il filme le travail de prise de vue au milieu des groupes d’indigènes avec qui, ne se contentant pas de les photographier, il tisse des relations étroites.

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Wenders, de son côté, filme les photographies de Salgado, en plan fixe, sans mouvement de caméra, sans effet particulier en dehors de l’apparition sur certaines d’entre elles du visage du photographe qui commente son travail, les conditions d’élaboration et de réalisation de ses projets, des projets toujours longuement mûris et mis en œuvre aussi dans la durée. Le film suit chronologiquement ces projets qui ont donnés lieu à des expositions et à la publication de livres, depuis les impressionnantes vues des mines d’or à ciel ouvert au Brésil où des milliers d’hommes à moitié nus gravissent des échelles avec un sac de terre sur les épaules. Salgado s’est ensuite très souvent rendu en Afrique, photographiant la sécheresse au Sahel, la famine au Soudan, la guerre au Rwanda. Il en ramène des images très dures, à la limite du supportable, des cadavres d’enfants réduits à l’état de squelette. Il photographiera aussi la guerre en ex-Yougoslavie et les puits de pétrole en feu au Koweït lors de la première guerre d’Irak. Ces images là, tout aussi saisissantes sont un magnifique hommage au travail des pompiers canadiens appelés sur les lieux. Salgado dit avoir été très éprouvé par la misère qu’il a côtoyée en Afrique. Au point d’arrêter la photographie. Il se ressource alors dans la ferme de ses parents dans le Nordeste du Brésil. La sècheresse y a aussi détruit la forêt. Mais Leila entreprend de replanter des arbres, un pari un peu fou qui n’était pas gagné d’avance. Son succès redonne espoir à Salgado qui entreprend alors un de ses grands projets, Genesis. Le photographie part sur les traces des origines de l’humanité, aux Galápagos d’abord, en Antarctique ensuite où il fera de magnifiques photos de baleines, entre autres. Le film s’achève ainsi sur une note d’espoir : la dégradation de la planète n’est pas irréversible.

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Susan Sontag, en particulier, a reproché à Salgado d’esthétiser la souffrance et la mort dans une sorte de fascination malsaine. Le film n’évoque absolument pas ce débat. Il se contente d’insister sur le rôle de témoin du photographe. Un photographe dont il souligne le souci constant d’humanité.

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