D COMME DAGUERRE – Rue

Daguerréotypes, Agnès Varda, France, 1974, 81 minutes.

Un film d’Agnès Varda, ce qui veut dire ici un film dont seule Agnès Varda pouvait avoir l’idée et qu’elle seule pouvait réaliser. Filmer la rue Daguerre, dans le XIV° arrondissement de Paris, c’est pour Varda filmer le cadre de vie d’Agnès. Ce qu’elle fera de façon encore plus systématique dans Les Plages d’Agnès et dans Agnès de ci de là Varda, filmant la maison de la rue Daguerre avec cet arbre qu’il faut bien tailler parce qu’il devient trop envahissant mais qui repousse à un rythme impressionnant. Cette maison est le lieu où tous les voyages dans tous les coins du monde finissent toujours par aboutir, le lieu où il faut revenir, pour se poser, se reposer, se ressourcer. Mais un lieu où il faut continuer à faire du cinéma car pour Agnès, il n’est pas possible de vivre sans filmer.

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Partir de la rue Daguerre pour aller explorer le monde (de Cuba à l’île de Noirmoutier en passant pas Los Angeles). Revenir à la rue Daguerre pour, de là, comprendre le monde.

Daguerréotypes est un film de voisinage, de proximité. Et d’intimité. La rue Daguerre, Varda la connaît parfaitement, pour la fréquenter tous les jours. Mais c’est aussi une mémoire collective. La mémoire d’un quartier avec son passé particulier. Et son présent, qui n’a vraiment de sens que mis en relation avec son passé. Pourtant la mémoire qui est ici en jeu n’est pas celle de la nostalgie. C’est au contraire une mémoire vive, une mémoire qui fait vivre, une mémoire de la vie.

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La vie de quartier, ce sont ces petits commerçants, le café du coin, les artisans boulangers ou bouchers, que l’on fréquente tous les jours. Leur rendre visite avec sa petite équipe cinématographique pour les filmer n’est au fond pas très différent de la démarche qui conduit à aller acheter le pain ou le steak de midi. C’est de la même façon une occasion de rencontres, d’échanges sur le quotidien, sur le temps qu’il fait, ou aussi au fil des années, du temps qui passe. Dans ces rencontres, ces boutiques et les métiers qui s’y exercent ont quelque chose d’éternel, de consubstantiel à la vie même. Lorsqu’on y pénètre à la suite de la cinéaste, on se demande bien comment elles pourraient disparaître.

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Les daguerréotypes sont les premières photographies sur plaque du nom de leur inventeur, Daguerre (1787-1851) à qui cette rue du XIV° arrondissement de Paris est dédiée. Que la photographe Agnès Varda y réside ne peut être qu’un fait du hasard objectif cher aux surréalistes ! Devenue cinéaste, Varda filme la rue dédiée à un des inventeurs de la photographie en plans le plus souvent fixes, ce qui de toute façon est aussi imposé par l’exigüité des boutiques où il n’est guère possible de faire de grands mouvements de caméra.

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Aujourd’hui, la rue Daguerre a bien sûr changé, comme toutes les rues de ville, même si elle garde encore une physionomie à l’ancienne. Agnès Varda y réside toujours. Et pour les cinéphiles et les admirateurs de son œuvre elle a en plus l’intérêt de pouvoir y trouver la salle de montage et la boutique de Ciné-Tamaris, la maison de production de Varda, installées dans l’ancienne quincaillerie de Daguerréotypes.

« Comme dans la rue Mouffetard, où j’ai filmé mon Opéra-Mouffe, Daguerréotypes est mon Opéra-Daguerre. » (Agnès Varda).

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S COMME SDF – Paris

Au bord du monde, Claus Drexel, France, 2013, 98 mn

            Le documentaire des SDF. Un film qui leur est entièrement consacré. Un film qui montre leur existence, leurs conditions de vie, ou plutôt de survie. Un film qui montre ce que tout le monde sait, ou devrait savoir, qu’il y a de plus en plus d’hommes et de femmes qui sont à la rue, qui n’ont plus de logement, qui n’ont plus de travail, qui n’ont plus rien. Un film qui fait voir ce que la majorité ne veut pas voir, évite en tout cas de regarder en face.

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            Au bord du monde est réalisé à Paris, entièrement de nuit. Il donne la parole plus particulièrement à un petit nombre de SDF. Les autres, le plus grand nombre, les anonymes, il les filme dormant à même le sol ou sur des cartons, dans tous lieux qui peuvent présenter un minimum d’abri, sous un pont, dans le recoin d’une ruelle, dans les couloirs du métro. Et par tous les temps, surtout quand il fait froid, lorsqu’il pleut ou qu’il neige. Lorsque les corps allongés peuvent paraître n’être qu’un tas de couvertures inertes.

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            Les personnes que nous suivons tout au long du film sont très différentes. Il y a ceux qui semblent bien organisés, celui qui a construit une « cabane » en carton qui est devenu son « chez soi » où il peut recevoir sa fille et fêter Noël avec un sapin, même seul. Il y a aussi celui qui monte sa tente tous les soirs et la démonte tôt le matin, pour ne pas gêner. Il revient presque toujours au même endroit, au pied d’un arbre où il y a un petit espace libre dont il balaie consciencieusement les feuilles. Christine est une vieille femme emmitouflées dans des couvertures de survie, assise sur un rebord de mur devant la grille d’un jardin public. Elle semble passer toute sa vie là, sans bouger. Elle n’a rien avec elle. On ne sait pas comment elle se nourrit. C’est la seule à qui le cinéaste demande pourquoi et comment elle en est arrivée là. En réponse, elle évoque ses enfants qui sont comme elle à la rue, mais elle ne sait pas où. Ces portraits croisés ne visent pas à retracer les itinéraires de ceux qui sont aujourd’hui à la rue. Ils en restent globalement au présent, ce qui est un sujet déjà suffisamment complexe, même si la plupart ont plutôt tendance à l’évoquer sur le mode de la simplicité. Il s’agit avant tout de survivre, non de rêver comment être capable de s’en sortir un jour, mais espérer simplement ne pas totalement sombrer.

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            Si Au bord du monde filme des SDF, il filme aussi Paris. Paris la nuit, avec toutes ses lumières, avec ses monuments qui en font un musée. Mais un Paris vide, comme déserté par ses habitants. En dehors des SDF, il n’y a qu’une ronde de trois policiers. Et des voitures, rien que des voitures qui filent le long de la Seine sans prêter la moindre attention à ceux qui dorment sous les ponts. Un Paris filmé en plans fixes, presque comme des cartes postales. Le contraste recherché avec la misère des SDF est évident, trop évident pour pouvoir susciter une véritable interrogation chez le spectateur. Et si le réalisateur ne visait certainement pas un pur esthétisme, il n’en reste pas moins que la beauté des images peut provoquer une sorte d’anesthésie, ou, du moins, aider à supporter l’image de la misère et de la détresse humaine. C’est toute l’ambiguïté du film.

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