M COMME MILITANTISME – communiste

L’homme que nous aimions le plus, Danielle Jaeggi, 2017, 86 minutes.

Une histoire familiale. Ou plutôt l’histoire de la relation d’une fille avec son père. Un père énigmatique, entouré de mystères. Tel du moins que le voit la petite fille dès 6 ans. Pourquoi s’enferme-t-il dans son bureau pour de longues communications téléphoniques ? Et lorsque son ami Reynold vient à la maison, rien ne filtre de leurs longs entretiens à huis-clos. Pourtant « Noldi », comme le surnomme la famille Jaeggi, est séduisant, sympathique et admiré de tous. Il n’empêche, la cinéaste ne connaîtra jamais exactement l’ensemble de ses activités.

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François Jaeggi et Reynold Thiel sont amis depuis longtemps. Pratiquement inséparables. Leur première expérience militante en commun, ils l’ont vécue en Espagne, dans les brigades internationales. Ensuite, c’est la Résistance en France. Mais François est obligé d’aller dans un sanatorium et ne peut suivre son ami dans sa lutte contre le nazisme. A la libération ils vont s’engager dans le Parti communiste suisse. Ils vont quitter leurs professions (la médecine pour François, la musique pour Reynold) et pour répondre aux vœux du Parti, ils fondent une entreprise chargée de faire du commerce avec les pays de l’est, un commerce clandestin parce qu’interdit. Ce sera l’essentiel de leur militantisme, sous les ordres d’un « chef » basé à Paris.

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Le film retrace alors l’histoire de cet engagement. La cinéaste retrouve dans les archives les rapports des filatures dont a fait l’objet son père. Ses moindres faits et gestes sont consignés. Même les plus anodins. La Suisse est certes un pays libre, mais les citoyens sont étroitement surveillés. François est fiché « communiste notoire ». Effectivement, son engagement semble sans faille. Comme celui de Reynold. Pourtant François prendra peu à peu ses distances avec le Parti et finira par rompre avec lui. Reynold lui, aura des ennuis avec la justice et connaîtra une fin dramatique, mais sans rapport avec le communisme puisqu’il sera victime d’un accident d’avion.

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L’enquête que mène la cinéaste pour connaître le plus en détail possible les activités de son père et de ses amis n’est pas présentée comme concernant le Parti communiste lui-même. Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit. Elle met clairement en évidence la culture du secret qui existe dans son fonctionnement. Se penchant sur deux cas particuliers, elle montre comment ils ne sont au fond que des pions, comment ils doivent obéir aux ordres qui leur sont donnés et comment l’intérêt du Parti et de la cause communiste doit dominer l’ensemble de leur vie. Mais ce dévouement absolu a ses limites. Et si son père fini par y renoncer, on sent bien que la cinéaste l’a toujours considéré comme une chaîne, véritable entrave à la liberté. Dès qu’elle dépasse les sentiments de sa petite enfance (un mélange de curiosité, d’attirance et de crainte vis-à-vis de son père et de son ami) on ne peut qu’être frappé par la dimension ironique du titre de son film. Elle ne cite pas directement Staline. Mais l’ombre du dictateur soviétique parcourt tout son film. Un film dont le propos dépasse l’aspect familial de son point de départ pour devenir une pièce importante de l’histoire du militantisme communiste en Europe pendant la guerre froide.

Prix du film d’histoire, Pessac 2018

T COMME TRIPTYQUE

Triptyque russe, François Caillat, 2018, 78 minutes.

François Caillat est un inventeur de formes nouvelles. Son dernier documentaire en est la preuve éclatante. Un film d’une exubérante créativité.

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Comme le titre l’indique, le film est un triptyque, à l’image de certaines œuvres picturales. Il présente donc trois parties, successives, chacune traitant de façon spécifique un même thème. Ici il s’agit de la construction dans les années 30 d’un canal, le Belomorkanal, reliant la mer Blanche et la mer Caspienne, une œuvre monumentale qui doit célébrer la puissance de l’URSS et donc être tout à la gloire de Staline. Pour le construire, il sera fait appel à des condamnés, extraits de leur prison ou du Goulag, avec la promesse de voir leur peine diminuée s’ils se montraient particulièrement efficaces dans leur travail. Un travail particulièrement pénible, on creuse à la pelle, et dans des conditions horriblement dures, surtout en hiver (on est au-delà du cercle polaire). Froid, faim, mauvais traitements, la construction du canal se soldera par un nombre incalculable de morts. Difficile de dire combien exactement : 10 000, 20 000 ou plus de 60 000 ? Mais des morts dont on ne parle pas, ni sous Staline, ni après jusqu’à aujourd’hui. Des morts qui n’ont pas de sépulture. Des morts oubliés, dont il ne reste plus aucune trace dans le paysage tout au long du canal.

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Première partie « Vive le canal Staline ».

Il s’agit du court métrage de propagande réalisé en URSS et diffusé par l’intermédiaire des Partis communistes dans le monde occidental. Un film muet où les cartons intermédiaires sont en français. Le ton est bien sûr particulièrement grandiloquent. Tout y est à la gloire de Staline. Le travail acharné de ceux qu’on ne désigne pas comme des condamnés. Les arbres sont coupés par milliers. On creuse, on casse des pierres, on évacue de la terre en brouettes… Les fondus-enchaînés se succèdent pour montrer l’acharnement au travail. Et la rapidité de l’avancement du chantier. Malgré le froid mortel de l’hiver. Jusqu’à l’inauguration du canal par Staline lui-même, filmé comme toujours, de profil en légère contre-plongée.

Il y a une grande audace de la part du cinéaste de commencer son propre film par ces images en noir et blanc, imitant presque les films muets burlesques hollywoodiens, et cela sans avertissement, sans présentation, sans commentaire. Une façon cependant particulièrement efficace de plonger le spectateur dans l’expectative. Que sera la suite ?

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Deuxième partie « Yourii Alekseïevitch Dmitriev »

Le cinéaste entreprend un voyage sur les lieux du canal en compagnie d’une jeune fille parlant russe. Là il rencontre, au milieu des bois, un homme étonnant et qui attire donc son attention. Qui est-il ? Que fait-il ? Quelles sont ses activités. L’homme, petite barbiche et treillis qui semble militaire, accepte d’être filmé et conduit ses deux invités dans la forêt, à condition de ne pas montrer la présence d’une caméra. Ici il serait dangereux d’être repéré comme réalisant un film. Qu’est-il donc si important de tenir caché ? L’homme est-il un simple chasseur (il évoque la présence d’ours) ? Mais il se met à creuser la terre, dans un endroit particulier qu’il a repéré. Il creuse méthodiquement, professionnellement, longuement. Et finir par déterré un os humain, un membre, un crane qu’il identifie comme celui d’un homme jeune. De quoi est-il mort ? Il n’y a aucune trace de violence sur ce crane. Mais il a simplement été enfoui sous la terre, comme tant d’autres. Yourii Alekseïevitch Dmitriev s’est donné pour tâche de retrouver ces traces, ces fosses communes où les corps des travailleurs du canal ont été entassés. Avec quel objectif ? La vérité historique ? Dénoncer une fois de plus le stalinisme ? Sans doute. Mais ce qui compte pour lui, c’est que ces morts ne soient pas oubliés pour toujours.

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Troisième partie « Le bruit de la terre ».

Un poème visuel et musical. A la grande beauté formelle des images correspond parfaitement la puissance d’une musique qui est une véritable création et non une musique de film. Concrètement, images et musique, musique et images, ne font qu’un. Des images qui dans les premiers instants de cette partie du film sont simplement réalistes, les bois, les herbes, les feuillages…Mais peu à peu, de façon presque imperceptible, ces images s’animent en quelque sorte. Des surimpressions d’images deviennent de plus en plus visibles, jusqu’à devenir dominantes. On reconnait alors les images du film de la première partie, en particulier les images finales où un homme et une femme entreprennent une danse traditionnelle russe devant un cercle de travailleur. La boucle est bouclée. Le canal a été construit pour la gloire de Staline. Les morts que cela a coutés sont oubliés. Reste à continuer le travail de mémoire entrepris par quelques-uns.

Prix Bernard-Landier du jury Lycéen, Festival international du film d’histoire, Pessac, 2018.

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R COMME ROI (de Roumanie)

La Guerre du roi film de Trevor Poots, 2016.

Ce film se donne comme objectif de réparer un oubli de l’histoire (des historiens ?), en mettant en lumière le rôle joué par le roi Michel 1° pendant la seconde guerre mondiale. Un rôle qui, selon le film, est loin d’être négligeable, puisqu’il aurait permis d’écourter la guerre d’environ 200 jours. Le film insiste sur le courage et la détermination de ce jeune roi de 19 ans, lorsqu’il accède au trône. Un hommage qui permet de comprendre l’histoire de ce jeune pays, pris en quelque sorte en tenaille entre l’Allemagne nazie (dont il est dans un premier temps un des alliés importants, surtout à cause de ses ressources pétrolières systématiquement utilisées par la machine de guerre hitlérienne) et les forces alliées, américaines et anglaises d’un côté et soviétiques de l’autre. Le roi est l’artisan de la rupture de son pays avec Hitler. Entreprise périlleuse couronnée dans un premier temps de succès, mais qui ne sera guère récompensée, puisque à Yalta, la Roumanie sera purement et simplement abandonnée aux mains de Staline. Le roi lui, devra abdiquer et s’exiler.

Le film utilise les moyens traditionnels du film historique, images d’archives et commentaires actuels par des spécialistes, historiens spécialistes de la guerre ou de la Roumanie, essentiellement anglophones. Mais le plus, et ce qui justifie le film, c’est le long entretien accordé par le roi, vieillissant mais parfaitement maître de ses souvenirs dans son exil suisse. Il fait donc le récit de son action, ce qui bien sûr est bien plus éclairant que tous les commentaires surajoutés par le cinéaste aux images. S’il y a un contraste particulièrement parlant entre les images de ce jeune roi pendant la guerre , plongé au cœur de l’histoire, et celle du même personnage aujourd’hui, alors qu’il est totalement hors des affaires politiques du monde et oublié de l’histoire, il n’y a cependant aucun décalage dans ses propos par rapport à la ligne adoptée par le film. Son discours actuel n’est aucunement une prise de distance par rapport à son action pendant la guerre. Il n’y a d’ailleurs dans le film aucune allusion à la Roumanie d’aujourd’hui , ni  sur le « règne » de Ceausescu. Mais peut-on lui reprocher de se centrer exclusivement sur l’histoire de ce roi et de son action pendant la guerre ?

Dernier point à souligner dans la réalisation du film : le recours à la reconstitution. De brèves séquences, jouées par des acteurs, mettent en scènes des moments décisifs de l’histoire dont on retrace le cours. Une tentative pour le réalisateur de donner un côté dramatique à son film en introduisant une sorte de suspens, peu opérant en fait, vu la brièveté des séquences. Si cette pratique rompt la monotonie qui guette bien des films historiques dans l’alternance systématique images d’archives / commentaires spécialisés, elle reste quand même relativement superficielle, donnant tout au plus au film un habillage fictionnel. Il aurait peut-être été plus pertinent de creuser le décalage temporel que permettait la présence du roi aujourd’hui par rapport aux images d’archives.

 Film sélectionné, en compétition documentaires, au festival international du film d’histoire de Pessac,  novembre 2016.