V COMME VOYAGE -La Russie en train.

Quelques jours ensemble, Stéphane Breton, 2014, 91 minutes.

Un voyage à travers la Russie. En train. Un voyage long. Interminable. Des jours et des nuits. Combien ? Nous n’en saurons rien. Peu importe le décompte possible dans la chronologie du film. Un voyage sans but ? Comme s’il n’y avait pas de but. Pourquoi le cinéaste a-t-il pris ce train ? Pourquoi voyage-t-il ? Tourisme, affaire, envie de découverte, ou toute autre chose auquel on ne peut penser ? Peu importe. Un voyage pour faire un film sans doute. Le film de Breton est certes un film de voyage puisque nous sommes dans un train qui se déplace. Mais c’est surtout un film sur le voyage.

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Stéphane Breton est ethnologue. Pas étonnant alors qu’il s’intéresse autant aux autres voyageurs, ses voisins de compartiments où ceux qui déambulent dans le couloir. Qui sont-ils ? Où vont-ils ? Breton ne pose pas de questions. Il les laisse évoquer ce qu’ils veulent de leur vie, de leur voyage. Mais peu à peu il se crée quand même une certaine intimité. La durée du voyage abolit inévitablement la distance entre les personnes. Ce n’est pas rien que de vivre ensemble, si près les uns des autres, dans le huis-clos du wagon.

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Tout au long du voyage, il faut bien s’occuper. A son arrivée on installe sa couchette, les draps et les couvertures. Pas facile pour ceux qui ne sont pas habitués. Mais très vite chacun trouve ses marques et les petites  occupations quotidiennes deviennent vite des habitudes : manger, boire du thé, se maquiller pour les femmes, se raser pour les hommes. Un Ukrainien offre du vin de chez lui. Le cinéaste ne peut pas refuser de le gouter. On raconte des blagues, des histoires du passé. Le cinéaste multiplie les gros plans, capte des détails, des pieds qui dépassent des couvertures ou qui cherche des chaussons sous la couchette.

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Et toujours ce paysage enneigé qui défile par les fenêtres. Ce paysage que l’on a découvert dans son ensemble dans l’incipit du film, un long travelling où la musique est in fine recouverte par le bruit du train et où le cadrage nous fait découvrir les rails. Mais une fois dans le train il n’intéresse plus personne et le film aussi l’ignore. On ne quitte le train que dans les gares d’arrêt. Sur le quai c’est parfois la cohue. Les employés vérifient les systèmes de freinage. Il y a même des marchands ambulants. Ce qui permet de faire le plein de nourriture, cornichons, boulettes croquettes, blinis…Les gares d’arrêt font encore partie du voyage.

 Mais le film a bien une fin. L’arrivée dans une dernière gare, filmée dans un long travelling évoquant celui du début. Le sol est toujours enneigé. Mais cette fois nous sommes en ville. Les immeubles défilent devant nous. Et les trains que l’on croise partent eux pour le voyage inverse.

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Le cinéaste ne raconte pas son voyage. Lorsqu’il intervient, en voix off, à la première personne, c’est pour faire le récit de sa rencontre et de ses relations avec son voisin de couchette, un homme bien différent des autres voyageurs. Lui il parle anglais et observe la vie autour de lui avec un petit sourire amusé. Il dira qu’il va chez sa sœur. C’est à peu près tout ce que nous saurons de lui. Mais la façon dont il est filmé, parlant avec les soldats ou racontant en la mimant l’histoire d’une femme saoule, et son rire communicatif, nous le rende inévitablement sympathique. Quelques jours passés ensemble dans ce train ont-ils permis d’en faire un ami ?

E COMME EST -Chantal Akerman

D’Est, Chantal Akerman, Belgique, 1993, 110 minutes.

En dehors du titre, il n’y a aucune indication sur les lieux de tournage. Il n’y a dans le film aucun commentaire, aucun carton, rien d’autre que des images et les sons qui les accompagnent. Il y a bien quelques indices pour nous situer, en Europe de l’Est, en Russie ou en Pologne, après la chute de l’URSS puisque le film date de 1993. On peut reconnaître des uniformes de soldats que l’on aperçoit furtivement. De même il y a bien un peu d’écrit dans le cadre, sur des boutiques et l’on entend quelques bribes de conversation, captées en passant, puisque de toute façon, dans ce film, nous ne faisons que passer.

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La majorité du film est tournée en longs travellings le long de rues enneigées, cadrant les façades d’immeubles ou de magasins et surtout des passants, plus ou moins pressés, et des personnes immobiles, patientes, en longues files d’attente. Certains, parfois, sourient à la caméra qui passe devant eux, tous ne la regardent pas. Lorsque nous sommes dans un appartement, une pièce, séjour ou cuisine, nous ne nous arrêtons pas vraiment non plus. Juste un plan fixe, sur des femmes qui posent, immobiles, et quelques enfants. La longueur du plan, comme pour les travellings extérieurs, nous laisse le temps de détailler la pièce, ou la physionomie de la personne filmée. Puis nous passons à autre chose. Tout le film est monté cut. Il n’y a jamais de transition entre les plans. Un film, après tout, n’est-ce pas d’abord une succession de plans ? Le film de Chantal Akerman est fait de plans. De simples plans qui se succèdent simplement. Un cinéma des plus épuré.

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Si l’on cherche bien, on peut quand même trouver une construction cachée, qui découlerait d’un système d’opposition régissant la suite des plans. Aux travellings s’opposent les plans fixes. Mais si la caméra ne bouge plus, il y a le plus souvent quand même du mouvement (des voitures ou des camions, des passants, entrent et sortent du cadre rapidement) ; il y a aussi des plans fixes, sans mouvement dans le cadre, des portraits figés où le temps s’arrête, et la vie aussi peut-être. Et il en est de même pour les travellings, l’opposition mouvement dans le cadre ou absence de mouvement concernant alors des plans où l’on se promène dans les rues au milieu de la circulation des véhicules, alors que dans les travellings le long des files d’attentes, le plus souvent, les personnes sont immobiles.

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A ces oppositions formelles s’ajoutent des contrastes entre les différents lieux filmés : intérieur/extérieur ; campagne/ville ; jour/nuit. Les travellings concernent le plus souvent les extérieurs, mais Akerman tourne aussi à l’intérieur d’une immense gare où elle filme soit le va-et-vient des voyageurs, soit les salles d’attente où l’on longe la longue série des sièges occupés par ceux qui attendent. En extérieur, nous avons aussi des plans fixes, sur des routes ou des champs, qui eux aussi peuvent être animés de mouvements latéraux de véhicules, ou dans la profondeur de champ, comme ces groupes de marcheurs qui, de dos, s’éloignent de la caméra sur une route enneigée.

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Aux portraits montrant des femmes assises, immobiles dans une pièce, ou tous ces gens qui attendent aux abords d’un arrêt de bus ou de tram, Akerman met en opposition des plans, peu nombreux en fait, où se déroule quand même une action. Une femme coupe du salami et du pain pour faire des sandwichs, des femmes ramassent des pommes de terre dans un champ, un garçon joue du piano et une des dernières séquences (un plan-séquence en fait) montre une violoncelliste exécuter un solo dans une salle de concert. Le plan est délimité par les applaudissements du public hors-champ et les bouquets de fleurs que des mains anonymes offrent à la musicienne. La chaleur de cette séquence ne réussit pourtant pas à effacer la sensation de grisaille et de froid qui se dégage de l’ensemble du film. Même la neige, le plus souvent filmée la nuit ou à la tombée du jour, n’apporte aucune blancheur réelle aux images. Il faut être particulièrement attentif pour déceler au moins un sourire sur un des visages que nous voyons dans les interminables files d’attente.

D’Est est un film que l’on pourrait taxer d’esthétisme, ou de formalisme, s’il ne se dégageait pas de ses images une force qui finit par susciter de l’émotion.

 

I COMME IMMOBILITÉ

L’Attente, Sergueï Loznitsa, 2000, 25 minutes

Portrait, Sergueï Loznitsa, 2002, 28 minutes.

 

Loznitsa est le cinéaste de l’immobilité.

Dans deux de ses courts-métrages documentaires, au moins,  il construit des cadres d’une fixité absolue. Aucun mouvement de caméra, aucun mouvement devant la caméra. Immobilité sans avant ni après. La durée des plans est fondamentalement indéterminée, c’est-à-dire qu’ils pourraient durer encore et encore. Il n’y a aucune raison de passer d’un plan à l’autre. Sauf qu’il s’agit bien d’une immobilité cinématographique et non d’une simple succession de vues photographiques.

Dans L’Attente, Loznitsa trouve dans le sommeil l’incarnation de cette immobilité. Un sommeil profond, sans rêve, sans soubresauts cauchemardesques. Un sommeil qui n’est que réparation d’une fatigue accumulée. Un sommeil qui n’est pas forcément le signe de la nuit.

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Nous sommes dans une salle d’attente d’une improbable gare. Tous les voyageurs dorment. La caméra s’arrête sur chacun d’eux. Montrant leurs poses endormies. Qui assis raide et droit ; qui avachi sur son siège ; qui la tête sur les genoux. Aucun ne bouge. Ou bien le basculement des têtes se fait au ralenti. L’image est grise, presque sans nuance. Comme auréolée de brouillard.

Ce sommeil filmé est pure temporalité. Mais un temps sans déroulement, sans succession, sans renvoi en arrière ni projection dans l’avenir. Un temps qui ne passe pas. S’il s’agit de voyageur, ils finiront bien par partir. Mais ce déplacement reste purement hypothétique. Le train, le voyage, est totalement absent, un hors-champ qui n’existe pas.

Une temporalité qui est celle de l’éternité ; le sommeil éternel.

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Avec Portrait, les choses sont plus compliquées.

Il s’agit bien de filmer des poses immobiles, des hommes et des femmes, debout ou assis, seuls ou à deux ou même trois. Tous en extérieurs, dans leur contexte habituel de vie.

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De menus mouvements montrent qu’il ne s’agit pas d’images photographiques filmées, une jupe ou des herbes légèrement agitées par le vent, un homme qui reprend immédiatement la pose rompue une fraction de seconde…L’opposition entre l’immobilité et le mouvement va s’amplifier tout au long du film.

D’abord la construction du film devient vite évidente. Trois parties séparées par un écran noir. Trois parties indiquant le temps qui passe, les saisons qui se succèdent, l’hiver avec sa neige, le printemps bien peu verdoyant dans ces images en noir en blanc, l’été où l’on verra des fleurs épanouies. Et surtout, entre chaque série de portraits, la caméra se met en mouvement. Un panoramique sur la campagne, un travelling suivant le cours du fleuve. Ça bouge dans la nature, là où les hommes restent immobiles, comme pétrifiés, statufiées. Mais des statues vivantes, respirantes, avec des battements de paupières. Une vie – des vies – qui se fond parfaitement dans la nature environnante, une nature dont la vie justement a bien été présente tout au long du film dans la bande son, avec son souffle de vent, ses cris d’oiseaux et d’animaux de la ferme.

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L’immobilité ne serait-elle pas problématique ? Le film ne vise-t-il pas à la remettre en question ?

Les dormeurs de L’Attente ne se réveillent pas, les portraiturés de Portrait ne retourne pas au travail. Le fleuve coule toujours.

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F COMME FOLIE (Russie)

La Colonie, Sergueï Loznitsa, Russie, 2001, 79 minutes.

Une grande bâtisse, vue comme à travers un brouillard. L’image s’éclaircit peu à peu pour devenir parfaitement nette. C’est le premier plan du film de Sergueï Loznitsa, La Colonie, avant que le titre s’inscrive sur fond noir. Ce bâtiment nous ne le reverrons plus dans le film.

Nous sommes dans une ferme, à l’extérieur des bâtiments (grange ou étable) de la ferme. Tout le film sera tourné en extérieur, à l’exception cependant d’une longue séquence, de repas collectif pris à l’intérieur d’un réfectoire. En dehors des hommes qui vont et viennent dans cet espace rural, il y a des vaches qui sortent d’une étable et partent, en petit troupeau désordonné, dans les prés.

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Sans être muet (il y a bien une bande son et l’on entend beaucoup de bruit de la campagne), le film est particulièrement silencieux. Il n’y a que très peu de dialogue. Comme si les hommes que le cinéaste filme n’avaient pas besoin de communiquer entre eux. Ou bien s’ils échangent quelques mots, on ne les entend pas vraiment, des grommellements tout au plus. Un film où le silence est roi, un film calme, serein, sans heurts, sans difficulté d’aucune sorte. Une vie simple, répétitive, sans la moindre violence. Même le taureau qui stationne devant la porte de la cantine dans l’attente d’un morceau de pain – et qu’il faut bien faire partir de là – ne sera chassé qu’avec un bâton qui semble le caresser plutôt que le frapper. D’ailleurs il faut pas mal de temps pour qu’il se décide à quitter les lieux.

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Un film en noir et blanc où toutes les personnes filmées se ressemblent. Sont-elles interchangeables ? En tout cas rien ne sera dit de leur identité, de leur histoire. Ni qui ils sont. Ni ce qu’ils font là. Le générique de fin nous apprend que nous sommes dans un institut neuropsychiatrique. Rien de plus. On n’assiste pas à des soins. Il semble qu’il n’y a pas de personnel médical. Il n’y a que dans le réfectoire où l’on voit des personnes qui distribuent des verres ou du pain à ceux qui sont assis à table.

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Le film se termine par une longue séquence de portraits. Des hommes et une femme, filmés en gros plan. Des visages qui se succèdent, des plans fixes  -comme tout le film d’ailleurs – montés cut. Des visages vieux, ridés, souvent édentés, qui se ressemblent tous. Certains esquissent un  sourire, un rictus plutôt.

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Toutes ces personnes filmées, c’est surtout la scène du réfectoire qui nous conduit à les considérer comme des pensionnaires d’un établissement où ils passent leur vie. Ils ne semblent aucunement enfermés, internés, privés de liberté. Il n’y a d’ailleurs dans le film qu’une seule barrière en bois qu’un homme referme, mais elle semble plutôt interdire le passage aux vaches qu’aux hommes. Et l’on imagine que la campagne environnante est si vaste qu’il doit être hors de question de tenter d’y fuir. Pour passer le temps on vaque à quelques menues occupations, couper du bois, déplacer du foin avec une fourche ou l’éparpiller sur le sol. Ce qui nécessite bien une certaine organisation. Mais rien de plus.

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Un  film qui ne traite pas de la folie – ou de la maladie psychique. Un film où la folie est entièrement hors-champ, c’est-à-dire dans l’imaginaire du spectateur. Elle y a alors une présence insistante, une présence qui subsiste bien après la fin du film.

 

N COMME NORD

Lumière du nord de Sergueï Loznitsa, 2008, 51 minutes.

De quel nord s’agit-il ? Le film ne le dit pas en dehors du fait que c’est un nord où on parle russe. On dira qu’il s’agit du grand nord, du vrai nord donc, du nord entièrement blanc, recouvert d’une neige glacée qui semble ne devoir jamais fondre. Un nord froid, très froid mais où le cinéaste filme les foyers rougeoyants à l’intérieur des poêles à bois. Des foyers qu’il faut alimenter encore et encore.

La vie des gens du nord, toujours chaudement vêtus, nous l’approchons par petites touches jusqu’à ce repas final en famille, le jour de Pâques, un repas traditionnel où l’on boit de la vodka et où l’on mange ces œufs décorés l’après-midi par un petit groupe de fillettes. Les deux petites filles de la maison, nous les avons vues le matin au réveil, l’une à côté de l’autre sous les épaisses couvertures, se frottant les yeux de sommeil. Nous les avons suivies dans leur rapide toilette du visage et leur coiffure avec de si beaux rubans. Au détour d’une conversation téléphonique, nous apprenons qu’elles viennent  de l’orphelinat, où elles ne retourneront pas. Peu à peu, elles finissent par appeler Maman, celle qu’au début elles qualifiaient de Tante.

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Plus avant dans le film nous assistons à quelques scènes de la vie quotidienne, des fragments de vie qui doivent se répéter tous les jours. Le bois que l’on met dans le feu du poêle, les allers et retours du camion ou du scooter des neiges, la lessive que l’on rince dans un trou aménagé dans la glace, couper du bois à la tronçonneuse ou donner du foin aux vaches. Ou bien des scénettes plus surprenantes comme ce chien qui refuse de manger dans la gamelle que lui porte son maître. Tout ceci sans le moindre commentaire, sans la moindre parole, comme si le froid les rendait inutiles. On ne parle d’ailleurs que très peu en famille. Ou bien seulement avec les enfants, ou la vodka aidant sans doute, au repas de fête le jour de Pâques.

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Le film s’est d’ailleurs ouvert sur un long pré-générique, silencieux en dehors du bruit de moteur, un trajet en voiture filmé depuis l’avant du véhicule pour montrer la route enneigé qui défile devant nous. D’où vient-il et où va-t-il ? Peu importe. Aucune parole, aucune indication n’est utile. Quelques plans se succèdent avec le même cadrage, mais qui nous font passer du jour au crépuscule et à la nuit. Nous croisons un autre véhicule et deux ou trois voitures sont arrêtées sur le côté. Celle dans laquelle est placée la caméra s’arrête. On entend le bruit d’une portière et c’est le noir. Au matin le soleil brille sur la neige.

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Ce film est disponible dans le volume 1 de la collection de DVD dirigée par Stéphane Breton, L’Usage du monde.

 

R COMME REVOLUTION RUSSE (Cinéma)

L’utopie des images de la révolution russe, Emmanuel Hamon, 2017, 1H 28.

Le cinéma russe aurait-il été aussi créatif qu’il l’a été dans les années 20 s’il n’était pas devenu soviétique, s’il n’avait pas été porté par l’enthousiasme déclenché par la révolution de 17, s’il n’avait pas essayé de mettre sa puissance créative au service des idéaux de cette révolution ? La réponse qui ressort du film d’Emmanuel Hamon à cette question est clairement négative. Et il le montre en images.

Organisé à partir de la fiction d’une actrice qui aurait vécu cette époque, L’utopie des images de la révolution russe est une mine d’extraits de films tournés à partir de 1918. Des extraits d’une excellente qualité visuelle et dont le commentaire souligne la dimension expérimentale, inventant sans cesse, notamment en ce qui concerne les pratiques de montage. L’histoire d’une période particulièrement féconde qui, au-delà des noms les plus connus – Maïakovski et Eisenstein – nous fait découvrir nombre de ces jeunes cinéastes, contribuant à faire sortir leurs œuvres de l’oubli.

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Tout commence avec Lev Koulechov, qui connaît un grand succès populaire avec Les extraordinaires aventures de Mr West au pays des soviets. Théoricien du montage dans le cadre de l’effet qui porte son nom, il est aussi animateur d’un atelier-école que fréquenteront la plupart des jeunes cinéastes qui se distingueront par la suite, comme Boris Barnet auteur en 1927 de La jeune fille au carton à chapeau, ou bien Abram Room dont le film Trois dans un sous-sol se caractérise par sa centration sur une problématique féminine. Tous ces films sont le fruit d’une liberté totale de création, liberté qui sera remise en cause, c’est bien connu, dans les années 30 par le pouvoir stalinien.

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Le poète Maïakovski, dont les activités cinématographiques sont moins connues que son travail littéraire, est omniprésent dans cette période révolutionnaire et peut être considéré comme l’inspirateur principal des jeunes cinéastes. Mais celui qui occupe la plus grande place dans le film d’Emmanuel Hamon, c’est S M Eisenstein. De La Grève au Pré de Bejine, en passant bien sûr par Le Cuirassé Potemkine et Octobre, nous retrouvons avec plaisir les séquences les plus célèbres. Le portrait du cinéaste est quant à lui particulièrement détaillé, notamment en ce qui concerne ses relations avec les autorités, à son retour de son séjour au Mexique.

Le film d’Emmanuel Hamon est consacré aux fictions, ce qui explique la place très réduite qu’y occupe Vertov, considéré pourtant comme un des plus grands inventeurs de formes dans ce cinéma des années 20. Il est tout juste fait mention du Ciné-œil et du Kino Pravda, mais aucune image de L’Homme à la caméra ne nous est proposée.

Le cinéma soviétique des années 20 peut certes être considérés comme utopique au point de vue politique. Il n’en reste pas moins un des exemples les plus marquants des aspirations révolutionnaires de cinéastes engagés dans l’Histoire de leur temps.

Festival International du Film d’Histoire, Pessac, 2017.

 

 

 

 

L COMME LIBERTÉ

Officiellement ce ne sont pas des prisons. Mais si les internats neuropsychiatriques en Russie ne sont pas entourés de murs et de grilles, ce sont quand même des lieux de privation de liberté. Ceux qui y sont enfermés sont étiquetés « fous ». En conséquence, ils sont privés de leur « capacité civique ». En clair ce ne sont plus des citoyens. Ils ne pourront ni trouver du travail, ni se marier, et pour les femmes il leur est interdit d’avoir des enfants. Dans l’incipit du film, le cinéaste a demandé à quelques unes de ces femmes quel est leur plus grand rêve. Il n’y a que deux réponses : rencontrer le grand amour et être libre. Être libre surtout. Mais un tel rêve peut-il se réaliser ?

Le film d’Alexander Kuznetsov n’est pas une plongée au cœur de ce type d’institution. Il ne nous en montre pas le fonctionnement administratif, ni le travail de ceux qui y ont trouvé un emploi, ni le vécu quotidien de ceux qui sont enfermés là. Quelques plans pour dresser le décor suffisent. Car son projet est tout autre. Il va suivre pendant plusieurs années deux jeunes femmes, Katia et Yula, qui vivent ici depuis leur enfance parce qu’elles ont été rejetées par leurs parents et diagnostiquées « folles ». Elles ont donc vécues en orphelinat avant d’arriver à l’internat où elles sont « condamnées » à passer leur vie. Devenues adultes, elles entreprennent les longues procédures qui pourraient leur redonner leur capacité civique et la liberté qui va avec. Un combat pour la liberté donc, un combat incertain, difficile, oppressant même tant les représentants de l’administration semblent souvent insensibles aux conditions humaines des cas qu’ils ont à examiner. Nos deux jeunes filles ont pourtant de la chance. Elles sont soutenues par le directeur de leur internat et leurs compagnes d’infortune leur manifestent une sympathie sans faille. On les sent néanmoins si fragiles face à la grande machinerie bureaucratique… Leur désir de liberté n’en est que plus remarquable.

Ce Bref manuel de libération est une parfaite illustration de l’idée rousseauiste selon laquelle la liberté est un bien inaliénable, qu’il faut être fou pour y renoncer. Sans liberté, pas de vie possible. La première qualité rendue indispensable dans la lutte de libération personnelle est donc la persévérance. Surtout ne pas se résigner. Même après un premier rejet de sa demande, comme c’est le cas de Yula. Elle devra attendre quatre longues années avant d’obtenir enfin gain de cause. Elle devra à nouveau affronter les tests sensés évaluer son niveau intellectuel, les entretiens psychologiques jugeant de ses capacités sociales et affectives et surtout faire face au juge tout puissant dont les questions ne peuvent que déstabiliser. Le film ne montre pas ces quatre années d’attente où il faut se reconstruire pour affronter à nouveau toutes ces épreuves. Mais la joie communicative, lorsque enfin Yula devient libre est un grand moment de cinéma.

Un manuel de libération n’est-il pas quelque chose d’aberrant en soi ? La liberté ne serait-elle pas une caractéristique fondamentale de l’humanité qu’il faille lutter pour la conquérir ? Mais si les hommes sont assez fous pour priver d’autres hommes de leurs droits fondamentaux d’homme dès la petite enfance, alors ce manuel a une valeur inestimable, celle de redonner du sens à la notion d’humanisme.

Bref manuel de libération, un film d’Alexander Kuznetsov, France, 2016, 80 minutes.

Ce film a obtenu le prix du jury Régionyon, (long métrage le plus innovant), et le prix interreligieux (long métrage de la Compétition Internationale qui met en lumière des questions de sens et d’orientation de la vie) au festival Visions du réel, Nyon, 2016.