A COMME ALLENDE

Salvador Allende, Patricio Guzmán, France-Belgique-Espagne-Mexique-Chili-Allemagne, 2004, 104 minutes

30 ans après le coup d’État qui mit fin tragiquement à sa présidence, Patricio Guzmán consacre un film hommage à Salvador Allende. Un hommage personnel, pour un homme qui a marqué toute la vie du cinéaste. Une vie marquée par l’immense espoir d’une vie plus juste et plus libre que fit naître son élection et que son gouvernement commença à réaliser. Par la souffrance de la terreur et de l’exil qui suivit le 11 septembre 1973 où le rêve s’écroula. Un hommage chaleureux, fervent, nécessaire dans un monde où les pouvoirs cultivent l’oubli. Pour Guzmán, au Chili, il ne devrait pas être possible d’oublier. Tout son travail cinématographique, depuis La Bataille du Chili, est une œuvre de mémoire, une lutte contre l’oubli qui banalise l’horreur de la dictature. Une œuvre de réhabilitation, aussi, d’un homme qui a mené une politique unique dans l’histoire en considérant que c’était uniquement par une voie démocratique qu’il était possible de construire une société où tous les hommes vivraient mieux et seraient plus heureux, à commencer par le plus démunis. « Le passé ne passe pas », dit Guzmán dès le début du film. Cette formule sera aussi sa conclusion.

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         Qui était l’homme Allende ? Guzmán part à la recherche des « poussières d’histoire » qui feront émerger le souvenir, comme ces rares objets personnels du président, ses lunettes, sa montre que le film nous fait découvrir en pré-générique. Puis ce sera les rencontres avec ceux qui l’ont connu, ceux qui ont vécu les trois années de l’expérience du pouvoir de l’Unité populaire. Un parcours biographique, de l’enfance à la mort. Une réflexion politique aussi sur le sens de l’engagement de l’homme et de l’action du président.

         Quel enfant est-il ? Bagarreur répond la fille de sa nourrice. La relation avec ses parents ? C’est surtout son grand-père, fondateur de la première école laïque au Chili et franc-maçon qui l’a marqué explique un de ses amis d’enfance. Son père comptait moins pour lui mais il avait une immense affection pour sa mère. Ses qualités ? Tous s’accordent sur son sens de l’humour, son côté bon vivant et la vitalité dont il débordait.

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De l’énergie, il lui en a fallu dans sa carrière politique et il n’en manquait pas. Guzmán rencontre l’ancien maire de Valparaiso, la ville natale d’Allende, et qui fut son point de départ en politique. À 29 ans, il est élu député et, à 30 ans, il devient ministre de la Santé (il était médecin). Puis sa vie devient une interminable série de campagnes électorales que le film nous montre en détails à partir d’images d’époque. Comme toujours, Guzmán alterne les images actuelles (les rencontres avec les filles d’Allende qui l’accompagnaient dans ses déplacements) et les images d’archives. Parcourant le pays du nord au sud, Allende découvre le pays et surtout ses habitants. Dans ces rencontres il noue des liens forts avec les paysans et les ouvriers. Ces images montrent l’enthousiasme grandissant de toute une population jusqu’au triomphe, après trois tentatives, de l’élection à la présidence de 1970.

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À partir de ce moment, le film est moins centré sur la personne que sur le président et son action à la tête du pays. Si Guzmán évoque rapidement ses grandes réformes (nationalisations des grandes entreprises et réforme agraire principalement), il met beaucoup plus l’accent sur l’opposition de la droite et de la bourgeoisie, de la grève de camionneurs à l’aide financière des États-Unis et au soutien militaire de la CIA. Il filme l’ambassadeur américain de l’époque qui évoque clairement la volonté de Nixon d’en finir avec Allende, par tous les moyens, ce « fils de p… » comme il le désignait. Pour parler du coup d’État, il utilise les images de La Bataille du Chili. D’abord la première tentative avortée, avec cette séquence extraordinaire où un cinéaste argentin, tué par un militaire, filme sa propre mort. Puis ce sont les images du bombardement de la Moneda, que l’on voit en flammes à plusieurs reprises. Le suicide d’Allende est évoqué par un membre de l’Unité populaire présent dans le palais ce jour-là. Des images montrent les militaires évacuant le corps du président dans une ambulance et nous entendons le dernier message d’Allende aux Chiliens.

« Je suis certain que mon sacrifice ne sera pas vain. »

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         Le film dresse par petites touches un bilan de la politique menée par Allende pendant sa présidence. Etait-il marxiste ? L’ancien maire de Valparaiso montre que, s’il avait lu Marx et Lénine, il était plutôt du côté d’une pensée anarchiste, rejetant catégoriquement la notion de dictature du prolétariat et la domination d’un parti unique pour conduire la révolution. Le film multiplie les passages de ses discours  où il réaffirme sa volonté de mener à bien le programme sur lequel il a été élu. Ou dénonçant l’action des multinationales, échappant à tout contrôle des Etats, lors de son discours aux Nations Unis où il fut longuement applaudi. Les images de la visite à Santiago de Castro et un extrait du discours qu’il prononça lors d’un meeting dans le stade démontrent son influence en Amérique latine. Mais pouvait-il éviter le coup d’État ? Armer le peuple, le préparer à se défendre alors que l’armée était de plus en plus préparée à intervenir par la CIA ? Sur ce dernier point, Guzmán propose une discussion organisée entre d’anciens militants de l’Unité Populaire. Tous ne sont pas d’accord sur la réponse à apporter à ce douloureux problème. La question reste ouverte.

Film biographique et historique, Salvador Allende inscrit le destin d’un homme hors du commun dans celui de son pays. C’est une pièce importante dans la lutte contre l’oubli que mène, en utilisant les moyens du cinéma, Patricio Guzmán.

I COMME ITALIE TERRE D’ASILE.

Santiago, Italia, Nanni Moretti, Italie, 2018, 80 minutes.

Moretti auteur d’un documentaire : alléchant. Qui plus est, sur le Chili. Sur le Chili d’Allende, ou plus exactement sur le coup d’Etat militaire qui mit fin en septembre 1971 à la Présidence de Salvador Allende, et qui instaura une dictature sanglante menée par le Général Pinochet. Pourquoi pas. Mais on peut se demander quand même qu’est-ce qui a poussé le cinéaste italien à ce retour sur des événements bien connus et qui ont déjà été le sujet de pas mal d’interventions cinématographiques, des films de Carmen Castillo à ceux de Patricio Guzman entre autres.

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Il faut attendre plus de la moitié du film (si l’on n’a lu aucune critique ou présentation du film) pour trouver la réponse à cette question. Car ce film évoquant le Chili d’Allende et le coup d’Etat de Pinochet concerne en fait l’Italie, une Italie qui accueillit, grâce à l’action de son ambassade à Santiago, des centaines de réfugiés essayant de fuir la terreur de la dictature naissante. Beaucoup de ces réfugiés vivent encore en Italie. C’est eux que Moretti a retrouvés, pour leur donner la parole. Et cette parole trouve immédiatement un écho politique considérable dans le contexte actuel de l’arrivée au pouvoir – en Italie et ailleurs en Europe- d’un populisme proche d’une droite extrême, qui fait la chasse aux migrants  et qui refuse d’accueillir sur son sol les réfugiés fuyant la guerre. Car il s’agit d’une parole de paix. Tous décrivant une Italie où il fait bon vivre même si l’on est étranger. Une Italie où il est possible de s’intégrer et d’oublier, non pas son propre pays, mais la terreur instaurée par la dictature qui y sévit. Cette Italie existe-t-elle encore ? Le film de Moretti semble ne pas donner de réponse. Et pourtant tout spectateur qui défend les idées démocratiques la comprendre.

Le film de Moretti est un film d’interviews, presque exclusivement. Des prises de parole de chiliens, des cinéastes d’abord (Patricio Guzman, Carmen Castillo…), puis des ouvriers et d’anciens militants de l’Unité Populaire qui a porté Allende au pouvoir. Une partie du film tournée au Chili, avant de revenir en Italie, dans cet itinéraire qu’évoque le titre et qui a été celui des réfugiés rencontrés aujourd’hui bien loin de leur pays.

 

Un film donc bien simple dans sa forme et sa construction. Comme s’il était totalement inutile pour le cinéaste d’introduire quelque effet cinématographique que ce soit. Si la parole de ceux qui sont interviewés est suffisamment forte, pourquoi ne se suffirait-elle pas à elle-même ? Et tant pis pour ceux qui aimeraient un peu plus de dynamisme…

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Le film se déroule selon une logique chronologique banale. Dans un premier temps on nous parle, souvent avec enthousiasme, du Chili d’Allende et des espoirs que sa politique a fait naître. Quelques extraits de discours et une foule qui l’acclame suffisent à montrer son assise populaire. Et ceux qui en parlent aujourd’hui restent convaincus que ce programme (qui n’est pas présenté concrètement, car le film ne prend pas le temps de rentrer dans les détails) représentait une avancée sociale décisive pour son pays, en particulier au niveau de l’éducation.

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La deuxième partie est consacrée au coup d’état et à la terreur militaire qui suivit. Nous revoyons alors les images bien connues du bombardement par l’aviation du palais présidentielle, les arrestations de militants et leur internement dans le stade national. Les descriptions des interviewés deviennent ici plus précises. Le vécu douloureux qu’ils rapportent n’ayant rien perdu de son acuité.

Cette partie débouche alors sur l’évocation du rôle de l’ambassade d’Italie à Santiago, les réfugiés décrivant comment ils ont réussi à franchir le mur d’enceinte. Par contre la vie à l’intérieur de ce refuge, en attendant les visas permettant de quitter le Chili, ne fait pas l’objet de beaucoup de déclarations. On sent simplement que la vie n’y était sans doute pas très gaie, ce qui se comprend aisément. Peut-être que Moretti a pensé, comme beaucoup de cinéphiles en voyant son film, à L’Ambassade de Chris Marker, et qu’il n’était pas utile alors d’ajouter quoi que ce soit de plus.

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Enfin, une dernière partie en vient à ce qui est au fond l’essentiel du film, cette évocation par les réfugiés chiliens de la façon dont ils ont été accueillis en Italie, à bras ouverts a-t-on l’impression. En tout cas ils ont pu retrouver dans ce « beau pays », où ils pensaient même trouver une politique proche de celle d’Allende, le gout de vivre. Beaucoup qui croyaient repartir rapidement en fait sont restés et incarnent aujourd’hui la réussite d’une intégration basée sur la cohabitation des deux cultures, chilienne et italienne.

Santiago, Italia ne restera sans doute pas dans les annales des documentaires créatifs et novateurs au niveau formel. Mais la vision optimiste du problème des réfugiés qu’il nous propose est bien réconfortante !

N COMME NOSTALGIE – Guzman

Nostalgie de la lumière, Patricio Guzmán, France-Chili-Espagne-Allemagne-États-Unis, 2010, 90 minutes.

Le désert d’Atacama, au sud du Chili, est réputé pour la pureté de son air. Ne contenant aucune trace d’humidité, il est particulièrement propice à l’observation des étoiles. De puissants télescopes y ont été installés et les astronomes du monde entier viennent y étudier le ciel. Le sol de ce désert aride ne contient, lui, aucune trace de vie. Pas d’animaux, pas d’insectes. C’est pourquoi il a conservé presque intacts les restes de civilisations passées et les archéologues côtoient les astronomes sur ce vaste territoire. Tous étudient le passé, cherchant à comprendre notre origine et le déroulement du temps jusqu’à nous.

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Cette recherche des traces du passé, des femmes la font aussi à leur manière dans le désert d’Atacama. Elles creusent le sol avec de petits instruments, espérant y trouver quelques membres ou même seulement quelques os humains qui pourraient leur permettre d’identifier un mari ou un fils disparus. La dictature militaire a en effet établi là un de ses plus grands camps de concentration et nombre de Chiliens y ont été éliminés sous la torture.

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La recherche des « disparus de Pinochet » est un travail de mémoire d’une importance capitale dans ce pays qui aurait tendance à occulter son passé récent. Un travail que le cinéma doit faire de son côté avec ses armes propres. Patricio Guzmán est celui qui s’est engagé avec le plus de détermination dans cette voie, mettant en œuvre toutes les ressources de l’art cinématographique. Car son film est un véritable poème visuel, transcendant les contingences historiques dans une vision cosmique nous transportant aux frontières de l’univers comme il nous invite à plonger dans les profondeurs de l’âme humaine.

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Dès les premiers plans, nous ne pouvons qu’être fascinés par la beauté des images. Guzmán filme en gros plans les engrenages des télescopes qui, en de lents mouvements, ouvrent les portes qui donnent accès aux étoiles. Le film recèle bien d’autres surprises visuelles : les images de galaxies ou de constellations lointaines aux couleurs énigmatiques, les vues du sol aride de l’espace du désert qui se perd à l’horizon. Comme ces plans où une poussière d’étoiles d’une blancheur de neige envahit l’écran et nous propulse dans un autre monde.

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Poème visuel, Nostalgie de la lumière n’en est pas moins un documentaire qui nous plonge dans les méandres de l’histoire du Chili. Le cinéaste l’énonce dès l’ouverture du film. Ce qui l’intéresse, c’est d’essayer de comprendre comment un pays qui était « un havre de paix » a pu sombrer dans la pire des barbaries. La contemplation des étoiles ne doit pas être perçue comme une échappatoire, une manière d’oublier des réalités trop terre à terre. Bien au contraire, la vision du ciel est un appel pressant à ne rien laisser dans l’oubli, un appel à ramener à la lumière les périodes les plus sombres du passé. Comme ce prisonnier des militaires qui éprouve dans la vision des étoiles au-dessus des barbelés, un sentiment de liberté. Les militaires eux ne pouvaient qu’interdire les cours d’astronomie.

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Dans le film de Guzman, le désert est habité, illuminé par la lumière d’étoiles bien plus lointaines et plus anciennes que notre soleil. Les astronomes et les archéologues que nous y rencontrons n’ont au fond qu’un seul message à transmettre : ce n’est que dans le souvenir du passé que nous pouvons trouver le sens de notre avenir.

G COMME GUZMAN PATRICIO-Lumière.

Un film en images, Nostalgie de la lumière, Patricio Guzman, 2010, 90 minutes.

Un poème visuel où la beauté des images est fascinante.

Les télescopes.

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Les étoiles.

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Le désert d’Atacama.

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L’archéologie.

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Le camp de concentration de Pinochet.

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Les femmes et leur recherche.

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S COMME SANTA FE.

Rue Santa Fe, Carmen Castillo, France-Belgique-Chili, 2007, 163 minutes.

Le 5 octobre 1974, l’armée chilienne donne l’assaut à la maison de la rue Santa Fe où vivent dans la clandestinité depuis plus de 10 mois Miguel Enriquez, le dirigeant du Mir (Movimiento de Izquierda Revolucionaria – Mouvement de la gauche révolutionnaire) et sa compagne, Carmen Castillo. Miguel est tué, les armes à la main. Carmen, enceinte, est blessée par l’explosion d’une grenade. Trainée dans la rue par un soldat, elle sera sauvée par un voisin qui appelle une ambulance et la fait conduire à l’hôpital. Elle perdra son enfant, mais pourra quitter le Chili de la dictature quelques jours après, pour un long exil dans différents pays d’Europe, et finir par s’installer à Paris. Le 5 octobre 1974 est la date déterminante du film et la maison de la rue Santa Fe le lieu qui cristallise tous les souvenirs de la cinéaste.

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Rue Santa Fe est un film autobiographique. La cinéaste évoque en voix off les différentes étapes de sa vie. Sa vie commune avec Miguel, une vie heureuse, malgré le danger incessant de la répression violente orchestrée par le régime de Pinochet. « C’est peut-être cela le bonheur, dit-elle, chaque seconde vécue comme si ce devait être la dernière ». Elle se filme revenant à Santiago de son lieu d’exil, retrouvant ses anciennes amies, militantes comme elle, et sa famille, son père et sa mère, ses frères et sœurs pour de longues discutions sur ces vies hors du commun. Elle retrouve la maison de la rue Santa Fe, interroge les voisins. Quels souvenirs ont-ils gardé de la journée du 5 octobre dont ils ont été les témoins impuissants. Tous se souviennent de cette femme enceinte, blessées mais sauvée par l’initiative de l’un d’eux qui défie les militaires pour la faire hospitaliser. Carmen retrouve cet homme et leur rencontre est bien sûr très émouvante. Elle voudrait racheter la maison, en faire un lieu de mémoire, un centre cultuel destiné au peuple. À la fin du film, elle se rendra compte que ce projet personnel ne concerne pas vraiment les jeunes militants qui ont repris l’action politique et la contestation sociale. Les commémorations de l’assassinat de Miguel Enriquez sont un vibrant hommage populaire. Mais les actions quotidiennes en faveur des pauvres, dans la ligne des idées du MIR, sont autrement plus importantes. Carmen se contentera de faire poser une plaque évoquant Miguel devant la maison de la rue Santa Fe.

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Film personnel, faisant le récit d’une vie de militantisme et d’exil, Rue Santa Fe est aussi un film politique retraçant l’histoire d’un parti, le MIR, indissociable de celle d’un pays où les espoirs révolutionnaires de la présidence Allende furent brusquement anéantis par la dictature militaire. Beaucoup de films, à commencer par ceux de Patricio Guzmán, se battent contre l’oubli qui semble gagner le Chili depuis le retour de la démocratie. Aucun n’avait pénétré aussi profondément la ferveur révolutionnaire incarnée par le MIR. Pourtant ce regard sur une époque révolue interroge aussi le présent. A quoi une vie de militantisme, avec tant de morts autour de soi, tant de souffrances dans les tortures, à quoi cela a-t-il mené ? Les jeunes générations ne sont pas tendre avec leurs aînés. Les filles des militants exilés revenus clandestinement au Chili pour reprendre la lutte révolutionnaire, en les laissant en Europe, ne leur pardonnent pas cet abandon. Pourtant si c’était à refaire, aucun n’hésiterait à s’engager à nouveau. S’il y a de la nostalgie dans le film de la part de la cinéaste, elle n’a rien de pessimiste. Qui pourrait penser que la lutte contre la pauvreté et l’injustice sociale n’a plus de sens ? « Tant que nous serons en vie, nos morts ne seront pas morts ».

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P COMME PATAGONIE

Zona Franca de Georgi Lazarevski

La Patagonie, la pointe extrême du Chili, le bout du bout du monde, le pays du détroit de Magellan. Un paysage vide, en dehors de glaciers qui se jettent dans la mer. Là rien ne pousse, ou pas grand-chose. Et pourtant, c’est un  pays qui vit. Où les habitants font plus que survivent puisqu’ils se révoltent. Un pays aussi qui a son titre de gloire : « plus grand centre commercial ». Et qui a su trouver de nouvelles sources de revenus dans l’afflux des touristes, qui arrivent là par cars entiers, à la recherche d’un dépaysement que tout semble garantir. Tout cela ne pourrait donner lieu qu’à des clichés. Ce qu’évitent systématiquement le film de Georgi Lazarevski. Ou plutôt, si les clichés sont bien présents, c’est pour mieux les déjouer. Non pas les disqualifier frontalement. Mais les inquiéter en quelque sorte, presque sournoisement. Sans en avoir l’air. Grâce à une construction du film qui ne nous conduit jamais là où on l’attendait.

Les clichés ce sont d’abord les paysages. Magnifiques comme il se doit. Mais on ne les approche le plus souvent qu’à partir du regard des touristes. Un regard qui passe presque exclusivement par le viseur ou l’écran d’un appareil photo ou mieux d’un téléphone portable. Une pratique ici poussée à l’extrême. Qui nous dit que, décidément, la relation simple et authentique de l’homme à la nature est définitivement perdue, puisque même là, dans une région la plus éloignée possible du monde moderne, les effets de la mode, ou des comportements imposés par elle, se font terriblement sentir. Au point même  de devenir les seules activités possibles.

Ensuite donc, les touristes. Étrangers pour la majorité. Avec semble-t-il une forte proportion d’asiatiques, chinois et japonais, comme partout en Europe et dans l’ensemble de la planète. Ils sont relativement jeunes, parfois même avec des enfants en bas âge. Bien équipés au niveau vestimentaire et surtout technologiques. Et le cinéaste ne se prive pas du plaisir de les filmés alignés devant les glaciers qu’ils mitraillent de façon continue, sans s’arrêter pour jeter un seul petit coup d’œil en dehors du viseur de leur appareil. Et s’ils s’arrêtent parfois d’appuyer sur le déclencheur, c’est pour regarder les clichés qu’ils viennent de faire, avant de continuer, sans doute sans aucune modification de cadrage ou d’autres paramètres de l’image. A vrai dire on ne s’attendait pas à trouver autant de ces spécimens du touriste universel dans ces régions si reculées. Leur présence ici nous dit clairement que la véritable découverte du monde devient de plus en plus inaccessible. Qu’elle n’est vraiment pas à la portée de tout le monde.

Et les habitants du coin ?

Certains essaient simplement de tirer quelques petits profits de la situation et ils auraient bien tort de ne pas le faire. Mais il reste quand même quelques irréductibles attachés à leur terre et aux activités qui ont toujours été les leurs. L’exemple type que propose le film c’est ce chercheur d’or que nous rencontrons à plusieurs reprises, tamisant l’eau d’un ruisseau ou négociant dans la bijouterie locale la vente des quelques pépites qu’il a réussi à découvrir. Et puis nous passons quelques moments chez lui, dans la cabane qui lui sert de chez lui. Des instants de calme et de sérénité que semble ne semble pouvoir venir troubler.

Et pourtant, le trouble va surgir là où on ne l’attendait pas. Le gouvernement du Chili ayant décidé d’augmenter le prix du gaz sans prévenir quiconque, les habitants de Magellan vont se révolter, n’acceptant pas d’être une fois de plus considérés comme négligeables. Et pour se faire entendre, ils vont bloquer avec leurs camions les accès à la ville, et ainsi enfermer dans cette vaste prison à ciel ouvert la masse des touristes qui d’ailleurs mettent un certain temps à comprendre ce qui leur arrive.

Et voilà le film qui pourrait bien se transformer en reportage sur un conflit social, avec ses affrontements entre les parties opposées et ses négociations plus ou moins officielles. Sauf que tout cela est filmé avec un détachement évident. Le cinéaste n’a sans doute pas anticipé ce qui allait se passer lorsqu’il s’est rendu dans cette région si éloignée des remous politiques de la capitale. Et de toute façon, il ne fait partie ni de la communauté autochtone, ni du groupe des touristes. Alors, il se laisse porter par les événements, filmant les réactions des uns et des autres comme elles viennent, sans idée préconçue et sans parti-pris. Il ne se pose pas en enquêteur qui voudrait nous faire comprendre le fond des choses. Il reste un cinéaste attentif aux réalités humaines. Et c’est cela qui fait tout le prix du cinéma documentaire.

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