V COMME VALPARAISO.

A Valparaiso, Joris Ivens. Chili, France, 1963, 26 minutes.

         Coincée entre le Pacifique et les Andes, Valparaiso est une ville mythique, mythique par son non (« Vallée paradis »), par son port, par ses collines.  Le film d’Ivens nous fait entrer dans ce mythe, il nous le montre de l’intérieur. Mais en même temps il prend ses distances par rapport à ce que cela implique, par rapport aux images convenues, sur la mer, les bateaux, les marins. Le film commence par ces images. Mais très vite il prend de la hauteur. Un travelling ascendant nous élève dans les collines, découvrant les habitations et réduisant le port à une lointaine profondeur de champ vue en plongée.  Le film est alors tout entier construit sur cette opposition entre le bas et le haut, le port et les collines, la richesse et la pauvreté. Plus on monte dans les collines, plus on la rencontre cette pauvreté, malgré l’apparence d’un peuple toujours souriant. En haut, au sommet, comme le dit le commentaire, on rencontre « les pauvres des pauvres ».

         Ville scindée verticalement, Valparaiso ne peut vivre que par les moyens de liaison entre ses deux parties, les escaliers et les ascenseurs. On retrouve ici aussi l’opposition entre ceux qui peuvent payer pour ne pas avoir à gravir les épuisants escaliers. Ivens filme les incessants va et vient des ascenseurs. Et il s’arrête sur tous ceux que les escaliers essoufflent, même si les gosses prennent visiblement un grand plaisir à descendre à toute vitesse sur les rampes. Le cinéaste aussi fait des va et vient entre le haut et le bas, la pêche et les poissons, le linge qui sèche au vent, et le manque d’eau à mesure qu’on grimpe vers le sommet. Ivens filme à ce propos la réunion du « conseil des citoyens » qui essaient de trouver des solutions. A Valparaiso n’est décidément pas un film touristique. 

Les deux premiers tiers du film sont en noir et blanc. Des images souvent très belles, très contrastées. Une façon pour Ivens d’éviter les cartes postales. Et puis subitement, la couleur fait irruption. A l’occasion d’une bagarre dans un bar lors d’une partie de cartes, le sang surgit. Le rouge envahit l’écran. C’est alors que sont évoqués les malheurs « de ce peuple pacifique », les tremblements de terre et l’oppression coloniale espagnole. Pourtant la fin du film proposera d’autres couleurs, le bleu en particulier, le bleu du ciel avec ses cerfs-volants et de la mer, toujours.

Le commentaire du film est écrit par Chris Marker, ce qui veut dire qu’on n’a pas affaire à un commentaire traditionnel. D’ailleurs le générique indique « texte de Chris Marker ». Et en effet, sa dimension littéraire est évidente. Bien sûr, il y a bien une correspondance entre ce texte et les images. Lorsqu’il évoque les ascenseurs, nous voyons effectivement des ascenseurs. Mais comment ne pas les voir, alors qu’ils sont si importants dans la vie des habitants de la ville. Mais, comme pour d’autres aspects de la ville, le texte de Marker, dit plus que les images, ou plutôt, il dit autre chose. « Avec le soleil, la misère n’a plus l’air d’être la misère ».

Ivens et Marker voient dans ce peuple chilien un peuple paisible, un peuple ami. Rien dans le film ne laisse présager la tragédie qui ensanglantera le pays dix ans plus tard.

C COMME CHILI – Présidence Allende.

Les Enfants des mille jours, Claudia Soto Mansilla et Jaco Biderman, 2013, 90 minutes.

         Mille jours, c’est la durée de la présidence Allende, depuis son élection en 1970 jusqu’au 11 septembre 1973, jour de son suicide dans le palais présidentiel de la Moneda bombardé par les avions de la junte militaire. Quarante ans après, il est grand temps de réaliser un inventaire aussi complet que possible de cette période marquante de l’histoire du Chili mais pratiquement oubliée par les chiliens, du moins les plus jeunes. Les enfants des mille jours se donne pour tâche de raviver la mémoire de ceux pour qui la page de l’Unité Populaire est définitivement tournée  comme de ceux qui l’ayant connue sont restés traumatisés par le coup d’Etat qui y mis fin et la répression sauvage qui suivi, au point d’en être presque amnésiques. Le film donne donc la parole aux acteurs de ces mille jours, ceux qui ont été directement impliqués dans cette période historique. Cela ne garantit pas en soi l’impartialité de leurs témoignages. Mais après tout, le film ne vise pas à établir un bilan objectif de la présidence Allende. Il se présente plutôt comme un ensemble de témoignages personnels d’homme et de femmes dont l’engagement politique à gauche est clair. Certains n’hésitent pas à porter aux nues de façon inconditionnée l’expérience de l’unité populaire. Tous s’opposent au libéralisme à la Thatcher mis en place sous Pinochet. Le film s’ouvre sur une vidéo montrant les manifestations de joie des partisans de Pinera, premier président de droite élu depuis le retour de la démocratie. Leur slogan « Communistes, pédés, Pinochet est vengé » montre qu’il existe encore des nostalgiques de la dictature.

         Les témoignages que recueillent les auteurs du film sont d’abord ceux d’anciens dirigeants et des responsables politiques de l’Unité Populaire comme le père de Claudia Soto. Ils opèrent un retour sur l’action du gouvernement Allende et les réformes engagés, que ce soit la réforme agraire, la nationalisation du cuivre ou le développement de l’éducation. Des actions que leurs initiateurs défendent encore aujourd’hui comme représentant une avancée considérable sur la voie de la justice et du progrès social. A cela s’ajoute des récits plus personnels, comme celui du chauffeur particulier d’Allende parsemés d’anecdotes concernant plus l’homme que sa pensée politique. Le tout est loin d’être inintéressant, mais se limitant à un seul point de vue, le film ne peut guère prétendre à la vérité historique.

         Les entretiens et les images d’archives de l’époque où figurent en bonne place des extraits de discours d’Allende, sont entrecoupés tout au long du film par des images de l’hommage national rendu au musicien et poète Victor Jara, tué par la dictature. Son cercueil est veillé des nuits durant avant d’être conduit par une foule impressionnante à sa dernière demeure. Des images qui se veulent une preuve de la survie de l’esprit de l’Unité Populaire.

A COMME ABECEDAIRE – Patricio Guzman

Le cinéaste chilien le plus connu, à travers son œuvre documentaire étroitement imbriqué dans l’histoire de son pays, de l’expérience d’un socialisme démocratique sous la présidence de Salvador Allende au coup d’état de Pinochet et à la répression qui le conduisit à l’exil.

Allende

Démocratiquement élu, il met en route un train de réformes considérables. Jusqu’au coup d’état de 1973

Amérindiens

De tout temps massacrés, il ne reste que quelques rares survivants en Patagonie.

Archives

Celles de l’Unité populaire, du soutien du peuple à Allende sous sa présidence. Celles aussi du coup d’état et de la répression.

Armée

Elle mit en action tous les moyens dont elle pouvait disposer dans le putsch de 1973.

Assassinat

                La dictature élimine systématiquement les opposants.

Archéologie et Astronomie

Dans le désert d’Atacama l’exploration des étoiles et la recherche des restes des civilisations passées.

Bourgeoisie

 « L’insurrection bourgeoise » titre la première partie de la Bataille du Chili

Bouton

De la nacre au fond de l’océan.

Camionneurs

Une grève, dirigée ouvertement contre le gouvernement d’Unité populaire, tentant de bloquer l’économie du pays.

Chili

Son pays, auquel se réfère toute son œuvre.

CIA

Le rôle actif des américains dans le coup d’état de Pinochet n’est plus à prouver.

Cosmos

Des images d’étoiles de toute beauté

Cordillère

Si importante dans la géographie du Chili et pourtant elle reste inconnue, donc mystérieuse.

Coup d’Etat

Celui du 11 septembre 1973 restera gravé dans les mémoires comme un des plus sanglants de l’histoire du continent.

Démocratie

Le premier pays en Amérique latine à instaurer le socialisme démocratiquement.

Désert

Celui d’Atacama,  au nord du Chili, réputé pour la pureté de son air. Ce qui favorise l’observation du ciel et des étoiles.

Dictature

Celle de Pinochet fut sanglante, d’un autoritarisme féroce, écrasant par tous les moyens toute tentative de résistance.

Elections

Celle de mars 73 conforte la base électorale de l’Unité populaire. La droite qui a cru les gagner se dirigera alors presque ouvertement vers la solution du coup d’Etat pour reprendre le pouvoir.

Exil

En Espagne et en France, comme beaucoup de ceux qui avaient soutenu Allende.

Histoire

L’Histoire du Chili toujours au cœur de son cinéma.

Justice sociale

Un rêve incarné par Salvador Allende

Lumière

L’obscurantisme de la dictature peut-il être vaincu ? Premier temps du triptyque de la mémoire

Mémoire

Un devoir : lutter contre l’oubli. Le cinéma doit être mis à son service

MIR

Mouvement de la Gauche révolutionnaire. L’extrême gauche chilienne.

Montagne

                La Cordillère bien sûr. Troisième temps du triptyque de la mémoire

Océan

En Patagonie, l’évocation du rapport qu’entretiennent les Chiliens avec l’eau. Deuxième temps du triptyque de la mémoire.

Peuple

Filmé avec beaucoup d’empathie pendant la présidence d’Allende, dans d’immenses manifestations de soutien

Pinochet

Poursuivi par la justice après la chute de la dictature. Mais il ne sera jamais jugé.

Politique

Au Chili plus qu’ailleurs, le cinéma ne peut être que politique.

Répression

Pendant la dictature, et même après, toutes les manifestations sont systématiquement réprimées.

Révolution

                Avec Allende, elle prend un visage démocratique

Stade

Celui de Santiago, où furent parqués ceux que l’armée arrêtait après le coup d’état.

Télescope

                Le plus grand du monde, installé dans le désert d’Atacama, pour observer le ciel.

Torture

                Systématique dans les prisons de la dictature.

Triptyque

La lumière, l’océan, la montagne. Les trois temps successifs d’un cinéma de la mémoire particulièrement poétique

Unité Populaire

                La réunion de toutes les forces de gauche qui portèrent Allende au pouvoir en 1970.

Valparaiso

La ville natale d’Allende.

C COMME CHILI – Cordillère.

La cordillère des songes, Patricio Guzman, 2019, 85 minutes.

Après le désert du nord et l’exploration des étoiles, après l’océan du sud et les fonds sous-marins, la montagne du nord au sud ou du sud au nord, la découverte de l’épine dorsale – ou la colonne vertébrale, selon des clichés habituels – du Chili, un triptyque donc pour ne rien oublier de l’histoire douloureuse de ce pays que le cinéaste a quitté il y a plus de quarante ans, pour vivre en exil.

Nous survolons donc la Cordillère des Andes, les sommets enneigés se détachant sur un ciel d’un bleu pur, avec parfois quelques trainées nuageuses seulement. Une vision aussi de la chaine montagneuse vue dans la profondeur de champ avec en premier plan la ville, la capitale en vue aérienne également. Et dans la quotidienneté des habitants de Santiago, cette  immense photo –ou fresque peinte – sur le mur d’une station de métro. La montagne est omniprésente donc dans le film de Patricio Guzman, mais au fond elle lui reste inconnu, impénétrable, inaccessible. Et dans son souvenir d’exilé elle est réduite à des images bien fades sur les boites d’allumettes.

Pourtant, survoler la Cordillère permet au cinéaste de se pencher sur son passé – et sur le passé de son pays.

Son propre passé, c’est d’abord et toujours – uniquement pourrait-on dire – le coup d’état de 1973, un coup d’état sanglant, impitoyable. Certains sont restés dans le pays et ont vécus tant bien que mal sous la dictature de Pinochet. Guzman lui, a eu la possibilité de partir pour venir vivre en France. Etait-ce le bon choix.

Le passé de son pays  c’est d’abord et uniquement, le coup d’état de 73. La douleur toujours présente. Le souvenir ineffaçable. Les images toujours aussi traumatisantes : le stade national par exemple. La cordillère des songes, le film, comme les précédents de Guzman, se doit de revenir, encore et encore sur ce passé.

Pour rendre compte de la vie sous la dictature, Guzman rencontre quelques-uns de ceux qui l’ont vécue, des artistes, des écrivains. Et un cinéaste, Pablo Dalas, qui a consacré sa vie à filmer les manifestations contre Pinochet et la répression qui s’abat sur les manifestants. Il reçoit Guzman dans son studio, au milieu de ses innombrables cassettes, des images brutes qui seront autant d’archives indispensables dans l’avenir.

La cordillère des songes est le dernier volet du triptyque inauguré avec Nostalgie de la lumière et poursuivit avec Le Bouton de Nacre. Guzman peut-il maintenant se tourner vers un autre horizon, d’autres projets, loin du Chili peut-être. Mais comment l’actualité immédiate de son pays pourrait-elle le laisser indifférent ?

P COMME PINOCHET

Le Cas Pinochet, Patricio Guzman, Chili-France-Canada-Belgique, 2001, 114 minutes

La Bataille du Chili retraçait dans ses trois épisodes les événements qui ont conduit le Chili à la dictature militaire, mettant fin à trois ans de présidence Allende. En 2001, une autre bataille s’ouvre, juridique celle-là. Pinochet peut-il être poursuivi et condamné pour les actes de torture qui lui sont imputés ?

cas pinochet 5

Le film de Patricio Guzman va suivre les procédures engagées, au Chili par le juge Guzman et en Espagne par le juge Garzon. Mais c’est à Londres que tout se joue. Le juge Garzon a demandé l’extradition de Pinochet vers l’Espagne pour y être jugé. L’ancien dictateur s’était en effet rendu en Grande Bretagne pour un voyage privé et y avait séjourné plus que prévu pour subir une intervention chirurgicale. De votes en annulation de votes, la bataille juridique connaît bien des rebondissements, ce qui créerait certainement un certain suspens si l’on ne connaissait à l’avance le dénouement de l’histoire. Pinochet ne sera pas extradé. Il ne sera donc jamais jugé. Son retour triomphal au Chili sera l’occasion d’une manifestation enthousiaste de la part de ses partisans. Les victimes des tortures et les familles des disparus et des assassinés par la junte militaire devront eux continuer à combattre pour que tous ces sévices ne soient pas purement et simplement oubliés. Si la droite demande de tourner la page et de pardonner, le film de Guzman s’engage dans un travail de mémoire nécessaire pour redonner leur dignité à tous ceux qui ont souffert de la dictature.

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Le film s’ouvre sur de magnifiques paysages de montagnes au nord du Chili. Pourtant ceux qui sont venus là, sur ces terres désolées, ne font pas du tourisme. Le juge Guzman coordonne un ensemble de fouilles destinées à retrouver les restes des disparus qui avaient été internés en ces lieux éloignés de tout. Les familles présentes suivent avec une grande émotion ces travaux, conscientes que ce retour douloureux sur le passé est un devoir à la fois familial et national.

Cette nécessité de ne pas laisser les années noires de la dictature dans l’oubli, le film de Guzman la prend en charge en donnant la parole aux victimes survivantes et aux familles des disparus. Des confessions filmées en gros plan, sans effet particulier, racontant l’horreur, les torture, les viols, les exécutions d’une balle dans le dos ou sur la tempe. Des discours calmes, même s’il n’est pas toujours possible pour tous de retenir les larmes. Nul désir de vengeance non plus dans ces interventions qui rappellent simplement des faits concrets que certains voudraient minimiser. À côté de la froideur des procédures judiciaires, le film se situe ainsi au cœur de la réalité humaine.

cas pinochet 8

Le Cas Pinochet n’est pas le film le plus connu de Guzman. Pourtant il marque une étape importante dans le travail de mémoire qu’il effectue de film en film. Montrant comment la justice internationale peut, même si elle ne réussit pas totalement à propos de Pinochet, ne pas laisser impunis les crimes d’une dictature, son cinéma est une leçon d’humanisme et un cri en faveur de la liberté.

A COMME ALLENDE

Salvador Allende, Patricio Guzmán, France-Belgique-Espagne-Mexique-Chili-Allemagne, 2004, 104 minutes

30 ans après le coup d’État qui mit fin tragiquement à sa présidence, Patricio Guzmán consacre un film hommage à Salvador Allende. Un hommage personnel, pour un homme qui a marqué toute la vie du cinéaste. Une vie marquée par l’immense espoir d’une vie plus juste et plus libre que fit naître son élection et que son gouvernement commença à réaliser. Par la souffrance de la terreur et de l’exil qui suivit le 11 septembre 1973 où le rêve s’écroula. Un hommage chaleureux, fervent, nécessaire dans un monde où les pouvoirs cultivent l’oubli. Pour Guzmán, au Chili, il ne devrait pas être possible d’oublier. Tout son travail cinématographique, depuis La Bataille du Chili, est une œuvre de mémoire, une lutte contre l’oubli qui banalise l’horreur de la dictature. Une œuvre de réhabilitation, aussi, d’un homme qui a mené une politique unique dans l’histoire en considérant que c’était uniquement par une voie démocratique qu’il était possible de construire une société où tous les hommes vivraient mieux et seraient plus heureux, à commencer par le plus démunis. « Le passé ne passe pas », dit Guzmán dès le début du film. Cette formule sera aussi sa conclusion.

salvador allende

         Qui était l’homme Allende ? Guzmán part à la recherche des « poussières d’histoire » qui feront émerger le souvenir, comme ces rares objets personnels du président, ses lunettes, sa montre que le film nous fait découvrir en pré-générique. Puis ce sera les rencontres avec ceux qui l’ont connu, ceux qui ont vécu les trois années de l’expérience du pouvoir de l’Unité populaire. Un parcours biographique, de l’enfance à la mort. Une réflexion politique aussi sur le sens de l’engagement de l’homme et de l’action du président.

         Quel enfant est-il ? Bagarreur répond la fille de sa nourrice. La relation avec ses parents ? C’est surtout son grand-père, fondateur de la première école laïque au Chili et franc-maçon qui l’a marqué explique un de ses amis d’enfance. Son père comptait moins pour lui mais il avait une immense affection pour sa mère. Ses qualités ? Tous s’accordent sur son sens de l’humour, son côté bon vivant et la vitalité dont il débordait.

salvador allende 3

De l’énergie, il lui en a fallu dans sa carrière politique et il n’en manquait pas. Guzmán rencontre l’ancien maire de Valparaiso, la ville natale d’Allende, et qui fut son point de départ en politique. À 29 ans, il est élu député et, à 30 ans, il devient ministre de la Santé (il était médecin). Puis sa vie devient une interminable série de campagnes électorales que le film nous montre en détails à partir d’images d’époque. Comme toujours, Guzmán alterne les images actuelles (les rencontres avec les filles d’Allende qui l’accompagnaient dans ses déplacements) et les images d’archives. Parcourant le pays du nord au sud, Allende découvre le pays et surtout ses habitants. Dans ces rencontres il noue des liens forts avec les paysans et les ouvriers. Ces images montrent l’enthousiasme grandissant de toute une population jusqu’au triomphe, après trois tentatives, de l’élection à la présidence de 1970.

salvador allende 6

À partir de ce moment, le film est moins centré sur la personne que sur le président et son action à la tête du pays. Si Guzmán évoque rapidement ses grandes réformes (nationalisations des grandes entreprises et réforme agraire principalement), il met beaucoup plus l’accent sur l’opposition de la droite et de la bourgeoisie, de la grève de camionneurs à l’aide financière des États-Unis et au soutien militaire de la CIA. Il filme l’ambassadeur américain de l’époque qui évoque clairement la volonté de Nixon d’en finir avec Allende, par tous les moyens, ce « fils de p… » comme il le désignait. Pour parler du coup d’État, il utilise les images de La Bataille du Chili. D’abord la première tentative avortée, avec cette séquence extraordinaire où un cinéaste argentin, tué par un militaire, filme sa propre mort. Puis ce sont les images du bombardement de la Moneda, que l’on voit en flammes à plusieurs reprises. Le suicide d’Allende est évoqué par un membre de l’Unité populaire présent dans le palais ce jour-là. Des images montrent les militaires évacuant le corps du président dans une ambulance et nous entendons le dernier message d’Allende aux Chiliens.

« Je suis certain que mon sacrifice ne sera pas vain. »

salvador allende 2

         Le film dresse par petites touches un bilan de la politique menée par Allende pendant sa présidence. Etait-il marxiste ? L’ancien maire de Valparaiso montre que, s’il avait lu Marx et Lénine, il était plutôt du côté d’une pensée anarchiste, rejetant catégoriquement la notion de dictature du prolétariat et la domination d’un parti unique pour conduire la révolution. Le film multiplie les passages de ses discours  où il réaffirme sa volonté de mener à bien le programme sur lequel il a été élu. Ou dénonçant l’action des multinationales, échappant à tout contrôle des Etats, lors de son discours aux Nations Unis où il fut longuement applaudi. Les images de la visite à Santiago de Castro et un extrait du discours qu’il prononça lors d’un meeting dans le stade démontrent son influence en Amérique latine. Mais pouvait-il éviter le coup d’État ? Armer le peuple, le préparer à se défendre alors que l’armée était de plus en plus préparée à intervenir par la CIA ? Sur ce dernier point, Guzmán propose une discussion organisée entre d’anciens militants de l’Unité Populaire. Tous ne sont pas d’accord sur la réponse à apporter à ce douloureux problème. La question reste ouverte.

Film biographique et historique, Salvador Allende inscrit le destin d’un homme hors du commun dans celui de son pays. C’est une pièce importante dans la lutte contre l’oubli que mène, en utilisant les moyens du cinéma, Patricio Guzmán.

I COMME ITALIE TERRE D’ASILE.

Santiago, Italia, Nanni Moretti, Italie, 2018, 80 minutes.

Moretti auteur d’un documentaire : alléchant. Qui plus est, sur le Chili. Sur le Chili d’Allende, ou plus exactement sur le coup d’Etat militaire qui mit fin en septembre 1971 à la Présidence de Salvador Allende, et qui instaura une dictature sanglante menée par le Général Pinochet. Pourquoi pas. Mais on peut se demander quand même qu’est-ce qui a poussé le cinéaste italien à ce retour sur des événements bien connus et qui ont déjà été le sujet de pas mal d’interventions cinématographiques, des films de Carmen Castillo à ceux de Patricio Guzman entre autres.

santiago italia 4

Il faut attendre plus de la moitié du film (si l’on n’a lu aucune critique ou présentation du film) pour trouver la réponse à cette question. Car ce film évoquant le Chili d’Allende et le coup d’Etat de Pinochet concerne en fait l’Italie, une Italie qui accueillit, grâce à l’action de son ambassade à Santiago, des centaines de réfugiés essayant de fuir la terreur de la dictature naissante. Beaucoup de ces réfugiés vivent encore en Italie. C’est eux que Moretti a retrouvés, pour leur donner la parole. Et cette parole trouve immédiatement un écho politique considérable dans le contexte actuel de l’arrivée au pouvoir – en Italie et ailleurs en Europe- d’un populisme proche d’une droite extrême, qui fait la chasse aux migrants  et qui refuse d’accueillir sur son sol les réfugiés fuyant la guerre. Car il s’agit d’une parole de paix. Tous décrivant une Italie où il fait bon vivre même si l’on est étranger. Une Italie où il est possible de s’intégrer et d’oublier, non pas son propre pays, mais la terreur instaurée par la dictature qui y sévit. Cette Italie existe-t-elle encore ? Le film de Moretti semble ne pas donner de réponse. Et pourtant tout spectateur qui défend les idées démocratiques la comprendre.

Le film de Moretti est un film d’interviews, presque exclusivement. Des prises de parole de chiliens, des cinéastes d’abord (Patricio Guzman, Carmen Castillo…), puis des ouvriers et d’anciens militants de l’Unité Populaire qui a porté Allende au pouvoir. Une partie du film tournée au Chili, avant de revenir en Italie, dans cet itinéraire qu’évoque le titre et qui a été celui des réfugiés rencontrés aujourd’hui bien loin de leur pays.

 

Un film donc bien simple dans sa forme et sa construction. Comme s’il était totalement inutile pour le cinéaste d’introduire quelque effet cinématographique que ce soit. Si la parole de ceux qui sont interviewés est suffisamment forte, pourquoi ne se suffirait-elle pas à elle-même ? Et tant pis pour ceux qui aimeraient un peu plus de dynamisme…

santiago italia

Le film se déroule selon une logique chronologique banale. Dans un premier temps on nous parle, souvent avec enthousiasme, du Chili d’Allende et des espoirs que sa politique a fait naître. Quelques extraits de discours et une foule qui l’acclame suffisent à montrer son assise populaire. Et ceux qui en parlent aujourd’hui restent convaincus que ce programme (qui n’est pas présenté concrètement, car le film ne prend pas le temps de rentrer dans les détails) représentait une avancée sociale décisive pour son pays, en particulier au niveau de l’éducation.

santiago italia 3

La deuxième partie est consacrée au coup d’état et à la terreur militaire qui suivit. Nous revoyons alors les images bien connues du bombardement par l’aviation du palais présidentielle, les arrestations de militants et leur internement dans le stade national. Les descriptions des interviewés deviennent ici plus précises. Le vécu douloureux qu’ils rapportent n’ayant rien perdu de son acuité.

Cette partie débouche alors sur l’évocation du rôle de l’ambassade d’Italie à Santiago, les réfugiés décrivant comment ils ont réussi à franchir le mur d’enceinte. Par contre la vie à l’intérieur de ce refuge, en attendant les visas permettant de quitter le Chili, ne fait pas l’objet de beaucoup de déclarations. On sent simplement que la vie n’y était sans doute pas très gaie, ce qui se comprend aisément. Peut-être que Moretti a pensé, comme beaucoup de cinéphiles en voyant son film, à L’Ambassade de Chris Marker, et qu’il n’était pas utile alors d’ajouter quoi que ce soit de plus.

santiago italia 7

Enfin, une dernière partie en vient à ce qui est au fond l’essentiel du film, cette évocation par les réfugiés chiliens de la façon dont ils ont été accueillis en Italie, à bras ouverts a-t-on l’impression. En tout cas ils ont pu retrouver dans ce « beau pays », où ils pensaient même trouver une politique proche de celle d’Allende, le gout de vivre. Beaucoup qui croyaient repartir rapidement en fait sont restés et incarnent aujourd’hui la réussite d’une intégration basée sur la cohabitation des deux cultures, chilienne et italienne.

Santiago, Italia ne restera sans doute pas dans les annales des documentaires créatifs et novateurs au niveau formel. Mais la vision optimiste du problème des réfugiés qu’il nous propose est bien réconfortante !