R COMME RÉPONDEUR.

Ce répondeur ne prend pas de message, Alain Cavalier, 1978, 65 minutes.

Voici un film surprenant, déroutant même, surtout pour qui découvre avec lui l’œuvre documentaire d’Alain Cavalier. Un homme qui s’enferme chez lui (il n’y a pas d’autre personnage dans le film), qui vit la tête entourée de bandelettes comme une momie ou comme l’homme invisible et qui repeint son appartement en noir, n’est-ce pas signe de maladie mentale, de folie même ?

Pourtant si le film est vraiment un film noir, un film sur le deuil, la souffrance, la solitude, ce n’est pas un film qui renvoie en quoi que ce soit à une problématique psychiatrique. Si l’on veut l’aborder sans risque de se fourvoyer dans un système d’interprétations contestables, il est indispensable d’en rester à une approche cinématographique. Ce que nous dit le film ne peut être saisi qu’à partir de la façon dont il le dit.

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Ce répondeur… est un film autobiographique, le premier dans l’œuvre de son auteur où il se met lui-même en scène, même s’il faudra attendre Le Filmeur (2005) pour qu’il filme enfin son visage. Ici, on ne voit que ses mains, au mieux une portion de bras ou du dos, en amorce. Le plus souvent il confie le texte dit en off à une autre voix que la sienne. Pourtant, c’est lui, Alain Cavalier, et lui seul, qui est le sujet du film, film devant alors être considéré comme la façon que peut avoir un cinéaste de filmer sa propre vie, ou un épisode particulier de celle-ci.

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Le début du film multiplie les portes qui se ferment, les clés qui tournent dans les serrures. Un enfermement rapide, définitif, en dehors de rapides tentatives vite avortées. Cavalier se rend à deux reprises dans le couloir de l’étage de son immeuble, sonne chez les voisins, en vain. Plus tard dans le film, il prendra l’ascenseur, se rendra dans le hall de l’immeuble et franchira même la porte qui conduit dans la rue, le tout filmé en caméra subjective. Le plan jusque-là silencieux est alors envahi par le bruit d’une voiture qui passe. Cela est-il insupportable ? Et la lumière du soleil trop vive? Toujours est-il que le cinéaste regagne rapidement son appartement. Pour ne plus en ressortir.

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« Elle disait… » : tout le début du film est occupé par ce récit à la troisième personne, le récit d’une souffrance, d’un mal de vivre. « Elle disait… Je ne sais plus quoi faire de moi (…) Je lutte tellement pour ne pas m’en aller (…) Je suis fatiguée de l’intérieur (…) Rien ne va, je vais avoir un accident, je ne vais pas tenir. »

         Des images photographiques se succèdent à l’écran, un paysage désertique de montagne, trois condamnés attachés à des poteaux face à un peloton d’exécution, un charnier. Sur la plaque électrique de la cuisine, des tartines de pain se carbonisent. « Ce devait être comme ça dans les fours crématoires. » Le récit à la troisième personne se poursuit. ‘Elle écrivait…en ce moment je ne suis pas très bien dans ma peau ».

Alors l’irrémédiable se produit. L’homme est allongé sur un lit. On le voit de dos. Il a maintenant la tête entièrement recouverte de bandelettes Une voix de femme fait le récit, en première personne cette fois, de la visite de l’homme à l’hôpital où il assiste à la mort de sa femme.

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Dans l’appartement, l’homme filme les portes, les fenêtres, les canalisations et les compteurs d’eau, une chaise qu’il détruit méticuleusement morceau par morceau. Au début, il commente ce qu’il voit. Puis le silence s’établit, pesant. Il se met à peindre en noir les portes, puis les murs, puis le sol de l’appartement, puis les vitres des fenêtres. L’appartement est plongé dans l’obscurité. Alors il craque une allumette. De petites flammes apparaissent, qui vont grossir. Le film se terminera sur le feu fait avec le bois de la chaise dont on a vu précédemment la dislocation. Comme un feu de camp.

Avec Ce répondeur ne prend pas de message, Cavalier opère une rupture par rapport au cinéma de fiction qu’il a pratiqué jusque-là. Le film est réalisé par le cinéaste lui-même, seul ou avec une équipe réduite au maximum. Il prend une direction autobiographique qui sera approfondie par la suite, et trouvera son aboutissement dans Le Filmeur. Chaque moment de la vie, chaque personne rencontrée, chaque mot prononcé, chaque objet, peuvent être filmés et figurer dans un film. Et le cinéma deviendra un art autobiographique.

P COMME PLEIN PAYS

Le plain pays, d’Antoine Boutet. 2009, 58 minutes.

Un homme seul, qui vit dans la forêt, dans une sorte de cabane où règne un désordre quasi absolu.

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Le film nous fait partager sa solitude.

Il suit d’abord quelques-unes de ses activités ordinaires. Il coupe du bois à la tronçonneuse. Il boit le café.

Solitaire, mais pas muet. L’homme parle beaucoup. In s’adresse au cinéaste derrière sa caméra. Mais il parle surtout pour lui-même. Il marmonne. Ces paroles sont souvent inaudibles. Ou incompréhensible. Des commentaires sur ce qu’il fait. Ou les idées qu’il a dans la tête. Ses théories à lui. Plutôt des délires. Des imprécations. Contre la procréation, qu’il faut empêcher à tout prix. Pour pouvoir annoncer la disparition de l’espèce humaine. Et glorifier Brigitte Bardot, dont il a une image jeune et qu’il transforme en vierge éternelle.

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Il parle, et il chante. Il passe des cassettes sur son vieux lecteur. Il connaît les paroles par cœur. Il peut les anticiper. « La misère au soleil ». Et le plat pays, de Jacques Brel, qu’il transforme en « plein pays » (d’où le titre du film). Sa marque à lui, sa création.

Il possède un tracteur, qu’il utilise dans son travail. Il s’agit de déplacer et d’accumuler d’énormes blocs de rocher. Un travail long, pénible, dangereux, mais qu’il accomplit avec une persévérance exemplaire.

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Mais la séquence essentielle du film, la plus longue, se passe sous terre. Dans des galeries étroites qui mènent à une salle souterraine. Un trajet lui aussi long et pénible. Par moment on a l’impression qu’il ne peut plus avancer, qu’il va rester coincer dans le boyau dans lequel il rampe. La caméra le précède ou le suit. Toujours très proche de lui. Dans la salle, il montre les gravures qu’il a réalisées dans la roche. Il en explique le sens. Pas très compréhensible.

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En voyant le film aujourd’hui, on pense à L’Homme sans nom de Wang Bing. La parole et le chant en plus. Mais on retrouve la même solitude, la même absence de relation sociale. Même si pour le héros de Boutet, le monde n’est pas vide. Le film n’en reste pas aux activités visant à assurer la survie. Nous pénétrons, ou du moins le réalisateur tente de nous faire pénétrer, dans son monde intérieur. Même s’il est particulièrement difficile de ressentir une véritable empathie avec lui. Ce n’est pas qu’il soit filmé comme « une bête de zoo », loin de là. Mais la différence est trop importante. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt du film. Bien au contraire.

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Le film a été primé dans de nombreux festival, du Fid Marseille à Visions de réel à Nyon. Aujourd’hui il provoque encore un choc pour le spectateur.