R COMME RIEN FOUTRE

Volem rien foutre al païs. Pierre Carles, Cristophe Coello, Stéphane Goxe. France, 2006, 107 minutes.

Faisant suite à Attention danger travail, Volem rien foutre al païs (le titre annonce clairement la couleur) reprend et développe une critique systématique du travail sous toutes ses formes, bien au-delà du travail connu dans nos sociétés capitalistes. Dans le travail, quel qu’il soit, pas de bonheur possible. Le travail n’est que contraintes et souffrances. Il n’y a qu’une seule solution, arrêter de travailler. « Rien foutre » n’est pas le signe de paresse ou de fainéantise. C’est la seule façon de retrouver la joie de vivre, de pouvoir enfin se sentir, et d’être effectivement, libre.

         Cette liberté, le film prétend la trouver chez tous ceux qui ont quitté la ville et leur boulot pour partir vivre en communauté dans le sud de la France, en cultivant leur jardin et en élevant des chèvres. Des chômeurs qui ne cherchent pas d’emploi, des RMIstes qui se contentent du minimum que veut bien leur donner la société (« avec le RMI, dit l’un d’eux, je suis le roi du pétrole »), des écologistes qui recherchent de nouvelles façons de préserver la nature. C’est la partie la plus positive du film, montrer comment il est possible de bâtir une maison en paille, d’assurer son autonomie énergétique pour ne plus dépendre d’EDF, de construire des toilettes sèches économisant l’eau et en retirer du fertilisant pour le compost du jardin. Des solutions en apparence si simples que leurs promoteurs s’étonnent qu’elles n’aient pas encore été généralisées.

         Carles apparait relativement peu dans le film, sans doute parce qu’il n’en est qu’un des co-auteurs. Il mène quand même quelques opérations coup de poing qui sont sa marque de fabrique. Les interviews provocatrices de personnalités politiques par exemple. Ici c’est le numéro deux du MEDEF qui en fait les frais, Carles réussissant parfaitement à le mettre hors de lui. La ministre de la défense de l’époque (Michelle Alliot-Marie) fait preuve de beaucoup plus de retenue, se contentant de qualifier la question posée d’absurde et de partir sans cesser de sourire. Dans une ANPE, Carles demande aux personnes présentes si quelqu’un a trouvé du travail grâce à l’agence. Bien sûr, il n’obtienne pas de réponse. Est-ce une preuve de l’inefficacité du service ?

         Pour le reste, le film est une sorte de grand bric-à-brac mélangeant des séquences d’origines diverses, présentées sans grande logique apparente. Des extraits de journaux télévisés, des spots publicitaires, le clip électoral de Sarkozy vantant la France qui travaille. Les effets de télescopage sont garantis. On peut voir aussi une longue séquence de L’An 01, le film de Doillon et Gébé. Les auteurs pratiquent le recyclage à grande échelle d’images dont ils sont les auteurs (les squatters de Barcelone filmée par Christophe Coello dans Squat, la ville est à nous ! ou qu’ils ont trouvées on ne sait trop où, puisque les indications d’origine n’apparaissent en bloc que dans le générique de fin. Toujours est-il que l’on assiste à un long dialogue de sourds, dans un service pour l’emploi britannique, entre un conseiller et un chômeur fier de l’être qui affirme son droit à ne pas travailler. De même, pour les interventions des activistes de « Argent gratuit » en Italie, prônant la « fauche » dans les grandes surfaces et proposant à leurs militants un repas élaboré avec les produits « récupérés ». L’accumulation de ces séquences, dont certaines sont très courtes, est telle que le film a vite un aspect fourre-tout qui, dans le fond, correspond assez bien au foisonnement des idées et des expériences dont il rend compte.

T COMME TRAVAIL – Danger

Attention danger travail. Pierre Carles, Christophe Coello, Stéphane Coxe, 2003, 109 minutes.

         Il existe des chômeurs heureux. Pierre Carles les a rencontrés. Ils sont heureux parce qu’ils ne travaillent plus. La perte de leur emploi a signifié pour eux la liberté. Le commencement d’une nouvelle vie où ils peuvent enfin faire ce qu’ils veulent, lire pour ceux qui aiment la lecture, aller dans les musées ou au cinéma, faire la sieste l’après-midi…Lorsqu’ils travaillaient, ils n’avaient pas le temps pour tout ça. Et le soir ils étaient trop fatigués. Travailler, c’est pas une vie.

         La critique de toutes les formes de travail que développent ces « déserteurs du marché du travail » n’est pas théorique. Elle s’appuie avant tout sur leur vécu et le ressenti qu’ils en avaient. Une critique à fleur de peau, systématique et généralisée. Quelles que soit les tâches effectuées, quelle que soit la place dans l’entreprise, du travail à la chaîne à la responsabilité du chef d’entreprise, dès que le mot travail est prononcé, il soulève un refus viscéral. Tous ils y ont gouté, tous ils y ont été soumis, tous ils en ont soufferts plus qu’il n’est acceptable, pour rien au monde ils se remettraient à travailler.

         Bien sûr sans travailler il faut savoir vivre de peu. Le RMI (avant le RSA), les allocations, ça ne permet pas de partir en vacances au Maroc. De toute façon, le salaire des ouvriers non plus. Alors ils trouvent le moyen de s’en sortir, le système D, et surtout ils savent ne pas succomber aux sirènes de la consommation à outrance, faire la part des besoins superflus et de l’essentiel. Même si certains reconnaissent que parfois c’est dur, ils se sont tous inventé une nouvelle forme de vie où l’argent n’est pas une motivation. Et ils ne se considèrent pas comme des assistés. Ils ont assez souffert dans le travail avant le chômage, pour que l’Etat leur doive bien ça. Et puisque il n’y a pas de travail pour tout le monde…

         Attention danger travail propose une série de portraits de ces chômeurs heureux. Ils évoquent avec beaucoup d’entrain leur vie actuelle, reviennent sur leur itinéraire et envisagent l’avenir avec une grande sérénité. Sans travailler bien sûr. Chaque portrait est introduit par un carton les présentant par leur initiale et une formule choc qui résume ce qu’ils sont. « D. rescapé de la guerre économique » ; « V. ou l’ingratitude de la jeunesse » ; « J. ex ouvrière, chômeuse et enfin heureuse » ; « P. chômeur militant » ; P. viré de l’usine et enfin tranquille » ; « F. en préretraite anticipée » ; « Y. ancien chef d’entreprise et chômeur épanoui ». Des portraits présentant des situations variées mais animés du même amour de la vie.

         Entre chaque portrait, le film propose en contre-point des séquences à la gloire du travail, le travail vu par ceux qui le considèrent comme la valeur suprême de notre société, à l’image du discours de Jean Pierre Raffarin, alors premier ministre, intervenant à l’assemblée générale du Medef. Il n’y a pas de doute possible, les patrons aiment le travail et comme tous les hommes politiques que Carles interviewe, ils ne comprennent pas comment on peut ne pas partager cet amour. D’autres séquences nous plongent dans des entreprises où tout est fait pour que les employés travaillent de façon efficace, en essayant de leur faire aimer ce qu’ils font. Chez Domino’s pizza, il faut respecter les normes à la lettre, la bonne longueur de cheveux et ne pas oublier de sourire à tout instant. Dans une entreprise de vente par téléphone, le « superviseur » vérifie à chaque instant tout ce que font les employés les encourageant à faire toujours plus. Et l’équipe qui aura réalisé le meilleur score de vente en fin de journée gagnera…des places de cinéma ! Des situations presque caricaturales, et qui ne manqueraient pas de soulever l’indignation de ceux qui ont réussi à fuir ce monde déshumanisant.

         L’indignation, c’est bien aussi ce que vise la séquence consacrée au travail à la chaîne. Sur un montage rapide d’images de travail en usine de construction automobile, un ouvrier en voie off évoque sa souffrance. « Au bout de cinq ans, j’ai mal aux mains…mes mains sont bouffées…j’ai du mal à écrire… » On comprend qu’il n’ait plus envie de revenir à l’usine. Mais peut-il le faire ?

P COMME PATRON

C’est le film du moment. Le succès du moment. Un succès qui tient au plaisir que procure le film. Le plaisir de voir le plus faible triompher du plus fort. Et pour les victimes du système, il est extrêmement jouissif de voir un grand patron roulé dans la farine.

Dans le film de François Ruffin, François Ruffin est omniprésent. Le nouveau superhéros de notre époque. La scène du film est un ring. A droite Bernard Arnaud, à gauche François Ruffin. Fakir contre LVMH. Robin des bois s’attaque au CAC 40. Le combat bien sûr est inégal. Mais la victoire ne peut pencher que du bon côté. Une vision somme toute plutôt simpliste de la lutte des classes. Mais le film cherche plus à faire rire qu’à proposer une analyse politique. Un moment de détente dans un monde où ceux qui ne sont pas du bon côté de la barrière n’en ont pas si souvent l’occasion.

Caméra cachée, détournement d’archives, les moyens mis en œuvre par Ruffin placent d’emblée son film dans le genre de l’activisme cinématographique. Pas vraiment de l’agit-prop. La référence serait plutôt du côté de Michael Moore pour la volonté de faire rire, mais sans la jovialité du personnage, On penche alors plutôt du côté de Pierre Carles pour son style plus sérieux. Mais face à la grosse machinerie de la télévision, Carles n’avait guère de chance de triompher. L’exploit de Ruffin n’en est que plus remarquable. Entendons, faire un film qui soit un vrai succès public. Un film qui fera plus d’entrées au final que tous ceux de Carles réunis. Il ne lui manque plus qu’à obtenir une palme D’or. Comme Moore…

Merci Patron ! un film de François Ruffin.

P COMME PAUVRETÉ

La pauvreté existe aux États-Unis, jusqu’en Californie, Si certains ne le savaient pas, ou voulaient l’oublier, ou faire comme si ce n’était qu’une vague idée inconsistante, le cinéma documentaire est là pour nous le rappeler. Avec force.

La pauvreté, c’est d’abord le manque d’argent, cette « nouvelle forme d’esclavage ». Sans argent, on n’est rien, même pas un « citoyen normal », peut-être même pas un être humain. Mais la pauvreté c’est aussi le manque de logement, et le manque de travail. Le plus souvent, ceux qui sont présents dans le film vivent en foyer d’accueil pour SDF. Ou dorment dans leur voiture, lorsque c’est la dernière chose qu’il leur reste. Pas très pratique pour trouver un emploi. Lors d’un entretien, quelle adresse donner pour avoir la réponse ?

L’argent, ils en parlent tous comme ce qui manque le plus. Sans argent ils ne peuvent rien faire. Se loger, s’habiller, se nourrir. La faim existe aussi dans le pays le plus riche du monde. Pour les plus jeunes, élever ses enfants devient alors particulièrement difficile. Mais tous ceux qui nous parlent ici, de tout âge et de toute couleur, ont tous les mêmes problèmes. Comment survivre en n’ayant rien, à côté de ceux qui eux ne manquent de rien ? Deux monde qui vivent l’un à côté de l’autre, de chaque côté d’une même rue parfois, mais qui n’ont aucun contact, aucune relation. Deux mondes qui s’ignorent totalement. Les riches n’ont pas à exclure les pauvres. Ils sont exclus par la force des choses, automatiquement. D’ailleurs certains avouent s’être livrés à des trafics, la drogue surtout. Et avoir fait de la prison. Un milieu auquel ils voudraient ne plus avoir affaire. Mais dans les quartiers où ils vivent, les gangs sont partout, la violence est omniprésente, les meurtres quotidiens. Il faut s’estimer heureux dit un homme, de pouvoir rentrer chez soi sans avoir été la cible de coups de feu.

Tout ceci, cette vie de déchéance où il faut constamment lutter pour ne pas sombrer totalement, ceux que le film a rencontré en parlent sans colère, sans haine, sans révolte. Ils n’accusent personne, pas même le destin. On a l’impression que parler à la caméra leur fait quand même du bien, les aide à exister, à être encore quelqu’un . Ici ils peuvent encore sourire.

Le film ne nous présente pas ces prises de parole de façon classique, comme une suite d’interviews ou de fragments d’entretiens, se succédant à l’écran de façon indépendante. La cinéaste met au point un dispositif original, en apparence tout simple, mais qui se révèle au fond particulièrement élaboré. Il s’agit d’une sirte de diaporama où des photos sont affichées sur fond noir, des vignettes où les personnes sont toutes cadrées de façon identique, vue frontale en plan poitrine. Les photos apparaissent et disparaissent souvent rapidement, parfois elles restent affichées plus longtemps. Elles sont toujours alignées, une ligne horizontale où elles figurent plus ou moins nombreuses, Lorsque la ligne est complète, il y a jusqu’à douze photos. Mais à d’autres moments, la ligne peut être réduite à deux images, ou même une seule. La tailles des vignettes varie alors en fonction de leur nombre à l’écran. Dans le cas où il y a une seule photo, plus grande donc, et ainsi une seule personne à l’écran, celle-ci se présente, décline son nom et son âge et ses passe-temps favoris. Lorsque nous sont présentées plusieurs photos simultanément, les prises de parole ne sont jamais continues. Le montage fait se succéder des fragments de discours, petites phrases, expressions ou même de simples mots, mais qui peuvent se répéter d’un interlocuteur à l’autre. Il ne s’agit nullement d’un dialogue, mais ces fragments se répondent, se complètent, pour former un seul discours, un discours polyphonique où parfois d’ailleurs les mêmes mots sont prononcés simultanément par plusieurs personnes. Des mots importants, les plus importants sans doute. Le film élabore ainsi un discours unique dont l’auteur est pluriel, l’ensemble des personnes dont les photos apparaissent à l’écran. Un seul corps souffrant, aux visages multiples mais intégrés, fondus, dans une seule totalité. La pauvreté ainsi n’est plus un concept abstrait, ine idée générale. Et la cinéaste n’a pas besoin de la définir. Il suffit que ceux qui la connaissent si bien l’expriment telle qu’ils la vivent.

Long Story short de Natalie Bookchin, États-Unis, 2016, 45 minutes.

Présenté en compétition internationale au festival du cinéma du réel 38° édition, ce film a obtenu le Grand prix du cinéma du réel.

%d blogueurs aiment cette page :