S COMME SOUDAN – Camp

Au loin des villages. Olivier Zuchuat. France, 2008, 75 minutes

         Des femmes courbées en deux balaient le sol soulevant un nuage de poussière qui envahit l’écran. Nous sommes dans un camp de réfugiés. Un camp comme il en existe tant d’autres dans le monde, surtout en Afrique. Des populations déplacées à cause de la guerre. Des villages entiers qui fuient les massacres, les viols, les violences de toutes sortes, souvent loin, très loin de leurs habitations. Des habitations brulées, détruites, où ils ont tout laissé, où ils ont tout perdu.

         Au loin de villages est réalisé au Soudan, dans le camp de Gouroukoum, où se réfugient, parce qu’ils ne peuvent aller ailleurs, l’ethnie Dajo, victime du conflit du Darfour auquel ils sont pourtant totalement étrangers puisqu’ils sont tchadiens. Mais leurs villages ont été systématiquement attaqués par les Janjaweeds, comprenons des bandes armées qui font régner la terreur dans la région. Ils n’ont aucun moyen de se défendre. Ils ne peuvent que fuir. La situation politique de la région est complexe. Le film ne cherche pas à l’expliquer. Son propos est plutôt de montrer la vie d’une population déplacée dans un camp de réfugiés, un camp particulier mais qui renvoie à tous ceux qui existent dans le monde dans la mesure où la tragédie que vivent ces populations est partout la même.

         Le camp, nous ne le visitons pas de l’intérieur. La caméra ne pénètre pas dans les cases pour y filmer la vie matérielle, la cuisine, les conditions d’hygiène, l’éducation des enfants. Le cinéaste évite par là tout risque de voyeurisme. Le camp, il nous en propose une vue d’ensemble par un long travelling réalisé au-delà de la limite du camp matérialisé par une palissade en plante sèche. Se succèdent ainsi les cases, les tentes, les habitations de fortune, des espaces vides. Un camp qui est ainsi perçu dans son immensité. C’est la bande son qui prend en charge la vie du camp. Un brouhaha perçu en bruit de fond, lointain, où se détache parfois le chant d’un coq, ou âne ou le cri d’un enfant. La population, elle, est filmée en plans fixes, des déplacements à dos d’ânes, des groupes de femmes qui remplissent des sauts d’eau, une distribution de vivre. Des plans qui nous permettent de découvrir un paysage sec, aride, poussiéreux, qui semble n’offrir aucune ressource malgré l’existence d’un champ à proximité du camp.

         La parole de ces déracinés est recueillie dans des déclarations d’hommes et de femmes faisant le récit de leur malheur dans une prise de vue frontale, toujours la même. Ils sont assis face à la caméra, devant un fond neutre. Il n’y a pas de questions, il ne s’agit pas d’une interview ou d’un entretien. Ce ne sont pas non plus des cris de révolte ou des appels au secours explicites, même si bien sûr ces paroles nous interpellent fortement. Ces paroles prennent la forme de constats. Des femmes décrivent les massacres dont furent victimes leurs maris ; un homme fait le récit de l’attaque des villages et énumère dans une longue litanie le nom des victimes et leur village d’origine ; un autre raconte son arrivée dans le camp, comment ses agresseurs l’ont laissé pour mort après lui avoir crevé les yeux. Dans un autre plan, un enfant commente le dessin qu’il a réalisé d’une scène de guerre.

         Existe-t-il encore un avenir pour tous ces réfugiés ? Au début du film, un groupe de femmes pleurent les fils assassinés. Dans une des dernières séquences, des hommes discutent longuement de la possibilité de mariage d’une jeune fille. Tous n’ont qu’un espoir, revenir vivre paisiblement dans leurs villages.

Voir l’abécédaire d’Olivier Zuchuat

C COMME CAMPS – en Chine

Les Âmes mortes, Wang Bing, Chine, 2018, 8h 26.

Un film monumental, hors normes. Comment éviter cette première réaction, ces premiers mots si répétés qu’ils finissent par tomber dans la banalité. Et pourtant…

Et pourtant, la dernière œuvre de Wang Bing ne peut que nous surprendre une fois de plus. Par sa durée d’abord (plus de 8 heures) qui rappelle inévitablement le film qui a fait connaître le cinéaste en Europe, A l’ouest des rails (2003) et ses 551 minutes. Les âmes mortes sont diffusées en France en trois parties (2h46 ; 2h44 ; 2h56), ce qui est une bonne chose et peut éviter un effet de saturation qui guette certainement les spectateurs non habitués à la longue durée documentaire chère à  Wiseman en particulier.

Une œuvre qui ne peut que nous interpeler et nous secouer par son sujet, les « camps de travail » visant la rééducation des « droitiers » c’est-à-dire tous les opposants, de près ou de loin, au régime maoïste, et cela bien avant la révolution culturelle, même si celle-ci fut le somment de cette pratique. Des camps de travail qui étaient vite devenus des camps de la mort, comme Wang Bing l’avait déjà montré dans son film de fiction, Le Fossé, et dans cet autre documentaire, consacré à un seul personnage, madame Fengming, (Fengming, chronique d’une femme chinoise, 2007, 183 minutes), qui se retrouve épouse d’un « droitier », donc « droitière » elle-même et pour cela envoyée comme lui dans un camp. Elle en reviendra, mais lui non. Devant la caméra de Wang Bing, elle avait décrit avec force détails, l’humiliation de l’accusation,  la faim dans le camp, la mort de son mari et ses souffrances interminables.

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Et puis nous retrouvons ici cette façon unique de filmer. Dans les entretiens,  les cadrages en plans poitrines des personnages, ce qui permet de les situer dans des éléments simples de décor –la pièce où ils vivent. Les plans longs –ce qui est parfaitement cohérent avec la durée totale du film – qui nous impliquent directement, nous spectateurs –comme le réalisateur lui-même – dans le récit fait par les personnages et dans les actions qui jalonnent le cours du film. Les déplacements souvent très rapides de la caméra, portée non pas à l’épaule mais devant les yeux par le cinéaste lui-même. Des mouvements de course, presque  désordonnés, sans but immédiatement apparent, et qui ne sont pas loin de nous donner le vertige. Un vertige qui de toute façon correspond inévitablement à celui provoquée par la folie mortifère de la dictature.

Les Âmes mortes est une entreprise de grande envergure pour retrouver les survivants des camps  ainsi que les traces matérielles qu’ils ont laissés, mais que le temps et les autorités ont en grande partie effacées. Les survivants, ceux qui en sont revenus mais qui restent marqués à jamais, sont interrogés, le plus souvent chez eux, seuls ou en couple. Leurs souvenirs sont toujours précis –sauf pour retrouver les noms de leurs compagnons d’infortunes qui eux n’en sont pas revenus. Ils détaillent donc les causes et les conditions de leur arrestation, les conditions de vie, ou plutôt de survie,  dans les camps, des conditions dont le film ne cherche pas à montrer l’horreur – quelles images le pourraient-elles ? Mais l’horreur est bien là, sous nos yeux, dans ces récits qui se suivent avec une étrange continuité malgré les différences de voix. Mais toutes ces voix sont calmes, posées, comme sans haine, insistant sur l’essentiel. Il est difficile d’imaginer témoignage plus rigoureux.

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Pour les traces, Wang Bing est parti les chercher dans le désert de Gobi, là où était construit le complexe de Jiabiangou. De la déportation elle-même il ne reste semble-t-il rien. Que les os des morts qui n’ont pas trouvé de sépulcre. Le cinéaste filme le sol aride, le sable nu, en marchant, en courant. L’image se fige un bref instant sur les os qu’elle découvre, un membre, un crane, et repart. Une  recherche qui parait interminable. Mais le désert a bien changé. Toute une partie est cultivée. Un berger nous guide. Wang Bing l’interroge pour l’aider à reconstituer le mieux possible la configuration de l’espace du camp. Mais la vie a repris le dessus. Deux enfants viennent en riant au-devant de la caméra pour être filmer. Comme partout dans le monde.

S’il y a bien des éclairs de vie dans le film, c’est quand même la mort qui domine, omniprésente dans les récits des survivants. Pas étonnant alors que Wang Bing consacre dans le premier épisode une longue séquence à l’enterrement de l’un d’eux. Un enterrement qui suit toute les traditions. Le discours (en gros plan) du fils ainé qu’il termine péniblement en s’effondrant en sanglots. Puis le cercueil est hissé dans la montagne, posé sur une vielle charrette tirée, et poussée, par les hommes. A chaque tournant de ce sentier de terre étroit les roues donnent l’impression qu’elles vont glisser et que le cercueil va dégringoler dans le ravin. La cérémonie se termine, au milieu des pétards et des sanglots, par la lente et difficile descente du cercueil dans le trou creusé dans la terre.

Les Âmes mortes. De Gogol à Wang Bing. De la Russie à la Chine.Toute l’histoire des malheurs de la l’humanité.