L COMME LIP

Les Lip, l’imagination au pouvoir Christian Rouhaud. France, 2007, 118 minutes.

         Lip, le nom de l’entreprise horlogère de Besançon reste ancré dans la mémoire des luttes ouvrières comme un conflit exemplaire. Une grève pour faire face à une restructuration entrainant une cascade de licenciements et une occupation d’usine, classique. Mais il y a bien plus, la prise en main par les ouvriers eux-mêmes et l’organisation d’une gestion coopérative montrant que l’entreprise était viable. Lip c’est le « trésor de guerre », la vente sauvage des montres pour payer les salaires et une grande marche qui revêt une ampleur nationale. Lip c’est une des premières expériences d’autogestion ouvrière, menée par un Comité d’action dépassant les clivages syndicaux et les appartenances politiques. Lip fut un rêve. Un rêve qui est devenu un temps réalité, mais qu’une autre réalité, celle du pouvoir politique incarné par un gouvernement de droite n’a pas accepté. Pour le capitalisme, il fallait impérativement mettre fin à l’expérience Lip et montrer que les travailleurs n’avaient rien à gagner à vouloir entreprendre de telles luttes où ils ne seraient jamais les plus forts.

         L’histoire de Lip, avec ses répercussions sociales et politiques, c’est ce que retrace le film de Christian Rouhaud en mêlant savamment des images d’archives extraites des actualités de l’époque et des entretiens menés avec les principaux protagonistes, essentiellement ceux qui étaient le plus engagés dans la lutte, les leaders ouvriers, tous issus de l’entreprise et non des cadres syndicaux ou politiques. On retrouve donc plus de trente ans après ceux qui étaient mis en avant par l’action et par les médias, de Charles Piaget, le plus connu, à Jean Raguenez, les prêtre-ouvrier, en passant par Raymond Burgy, Rolland Vitto ou Fatima Demougeot parmi beaucoup d’autres. Tous très différents les uns des autres maisn unis dans la lutte. En contre-point, on a aussi le point de vue de Claude Neuschwander, qui prend la direction de Lip de 1974 à 1976, et Jean Charbonnel, le ministre de l’économie de l’époque qui, accusé par son propre camp de vouloir sauver Lip à tout prix perdra son portefeuille ministériel dans l’affaire.

         La confrontation entre les traces audiovisuelles de l’époque et les souvenirs des acteurs est intéressante à plus d’un titre. D’abord, c’est un véritable dispositif cinématographique dans lequel c’est le montage qui donne tout son sens au propos du film. Il ne s’agit pas d’essayer de repérer de possibles défaillances de la mémoire ou des contradictions entre les souvenirs. La prise de recul évidente permet bien plutôt de mesurer les différences dans les personnalités des intervenants, dans leurs parcours avant et après la grève et dans leur place au cœur de l’action. Ce que le film construit, ce n’est pas l’histoire objective de Lip, c’est la vision personnalisée que les acteurs de cette histoire ont de leur action.

         Film de 2007, Les Lip, l’imagination au pouvoir s’adresse essentiellement à la génération de la fin du XX° siècle qui n’a pas connu Lip et pour qui ce genre de lutte ne fait pratiquement pas partie de l’actualité. Le dispositif mis en place par le réalisateur permet ainsi une réflexion sur l’évolution du climat social et de la société dans son ensemble. Lip serait-il encore possible dans la première décennie du XXI° siècle ? Qui serait prêt à mener ce genre d’action et quelle serait ses chances de victoire ?

         L’action des Lip était-elle utopique ? Vu d’aujourd’hui certainement, puisqu’elle n’a pas entrainé de transformation radicale des modalités de travail dans l’entreprise. Du coup, on peut dire que le film de Rouhaud pêche sans doute par son optimisme quelque peu naïf. Mais le cinéma, même engagé, peut-il renoncer à faire rêver ? Les Lip, l’imagination au pouvoir reste un spectacle, le spectacle d’un conflit social quoi finit mal mais qui a pris une valeur réellement exemplaire dans le récit à plusieurs voix qui en est fait.