O COMME OCCUPATION – Allemande.

Le Chagrin et la pitié. Marcel Ophuls. France, 1969, 251 minutes.

         Rares sont les films qui ont été présenté dans l’histoire du cinéma comme ayant eu autant d’influence que Le Chagrin et la pitié. Une influence historique d’abord, tant il aurait contribué à modifier les représentations, et aussi les connaissances, que les français pouvaient se faire de l’occupation allemande en France pendant la seconde guerre mondiale. Une influence politique aussi, et peut-être surtout. Réalisé à la fin des années appelées couramment aujourd’hui les « trente glorieuses », il venait troubler la quiétude d’une population encore majoritairement sous l’emprise de l’aura du Général de Gaulle, libérateur de la France. Montrer concrètement que les français n’avaient pas tous été des résistants, loin de là, que les véritables héros avaient été plutôt rares, n’est-ce pas bousculer l’orgueil d’un pays qui joue l’amnésie et s’accommode très bien de ses lâchetés, voire de ses traitrises. Le film d’Ophuls contribua fortement à briser le mythe d’une France unanime face à l’occupant et tout entière engagée aux côtés de la Résistance. Après lui, le rôle du gouvernement de Vichy, de sa milice et de ceux qui l’avaient soutenu, ne pouvait plus être ignoré. Même si la question juive et la « solution finale » sont peu présentes dans le film, le sort fait aux juifs pendant toute la guerre pouvait enfin éclater au grand jour. La voie était ouverte pour qu’un véritable travail de mémoire soit effectué. En particulier dans le cinéma.

         Le Chagrin et la pitié, composé de deux parties (L’Effondrement et Le Choix) présente un savant mélange d’images d’archive et d’entretiens avec des acteurs et témoins divers des événements.

         Les images d’archives sont composées essentiellement d’images d’origine allemande. Il s’agit d’extraits des actualités officielles, donc des images de propagande destinée à faire accepter la présence de l’armée d’occupation et à développer les thèmes principaux du pouvoir nazi. Dans le film, elles permettent de resituer une chronologie des événements principaux de la guerre, depuis l’offensive allemande, l’exode et la victoire concrétisée par la visite de Paris par Hitler (avec l’image type du Führer au Trocadéro dominant en arrière-plan la Tour Effel), jusqu’à la Libération, issues alors des actualités françaises, concrétisée par la visite de De Gaulle à Clermont-Ferrand et des scènes où des femmes sont tondues en place publique. La totalité de ces images permet en outre, dans le projet du film, de mesurer la teneur de l’idéologie, anti-anglaise et surtout antisémite, à laquelle la population française était soumise. Pétain et Laval y sont présentés comme les sauveurs de la France. Venant de la part des vainqueurs, ces discours ne pouvaient qu’avoir une influence insidieuse sur la population française. C’est une des explications de la résignation passive et de la collaboration active d’une frange non négligeable des français.

         En ce qui concerne les entretiens, le film présente l’originalité de donner la parole successivement aux différentes parties engagées dans le conflit. Du côté allemand, la présence de l’ancien interprète personnel ‘Hitler est assez anecdotique. Plus intéressant, un ancien officier de la Wehrmar, rencontré le jour du mariage de sa fille, et un soldat bavarois, décrivent chacun à sa façon, la vie dans le pays occupé. Etaient-ils nazis ? L’officier s’efforce de faire la différence entre l’armée et la Gestapo. Mais est-il vraiment crédible ? Toujours est-il qu’ils présentent la victoire allemande comme entièrement méritée, l’armée française, peu entrainée et non disciplinée, leur étant nettement inférieure. L’occupation leur paraît alors parfaitement justifiée.

         Pour les anglais, alliés de la France libre, le film n’évoque pas les bombardements allemands sur Londres et les souffrances infligées à la population civile. Il présente des agents anglais opérant en France, qui donnent leur vision particulière du climat de l’occupation, et surtout des « officiels » (Anthony Eden, ancien ministre des Affaires étrangères et Premier Ministre du Royaume-Uni ou Edward Spears, un ancien diplomate), ce qui permet de resituer l’action de de Gaulle à Londres, dont le film ne peut guère être considéré comme réalisé à sa gloire.

         Les français sont bien évidemment les plus nombreux. Et là aussi la parole est donnée aux deux côtés. La collaboration est représentée par René de Chambrun, gendre de Pierre Laval, ou Christian de la Mazière, ancien membre de Division Charlemagne, qui combattit sur le front en tant que Waffen-SS. La résistance est quantitativement plus importante dans le film. Des personnalités connues d’abord, Georges Bidault, ancien ministre, ancien membre du Conseil national de la Résistance, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, le colonel « Gaspard » chef du maquis d’Auvergne, Jacques Duclos pour le Parti Communiste Français, ou Pierre Mendes-France qui raconte son procès à Clermont-Ferrand et sa condamnation pour désertion. Réussissant à s’évader de prison il gagne Londres et rencontre de Gaulle. Mais aussi des résistants auvergnats, plus anonymes, qui ont visiblement tout l’estime du cinéaste. Enfin, des habitants de Clermont-Ferrand (un exploitant de cinéma, un pharmacien, un commerçant, des enseignants, une coiffeuse…) ont aussi la parole. Ils représentent la population non officiellement engagée, souvent indécise et plutôt attentiste, mais dont on sent bien où allait globalement sa sympathie, même si aucun ne l’avoue clairement.

Cette palette de personnages extrêmement variée constitue une des grandes nouveautés du film. A quoi on peut ajouter le style des interviewers, Marcel Ophuls lui-même, bien qu’il soit peu présent à l’image, et surtout André Harris que l’on voit beaucoup plus à côté de ses interlocuteurs, souvent incisif et insistant pour aller au-delà des questions convenues.

         Destiné à la télévision, le film fut refusé sur intervention du pouvoir gaulliste, qui se sentait quelque peu mal à l’aise. Il sortit pratiquement clandestinement dans une salle du quartier latin à Paris deux ans plus tard. L’énorme succès qu’il rencontra alors, grâce essentiellement au bouche à oreille, montre qu’il correspondait parfaitement à une volonté assez commune d’aborder la période de l’occupation en dehors des versions officielles, en se situant plus prêt de la réalité historique que des mythes.

P COMME PALESTINE – Histoire

Le char et l’olivier, une autre histoire de la Palestine, Roland Nurier.2019, 101 minutes.

L’histoire de la Palestine, depuis la naissance du sionisme à la fin du 19° siècle, jusqu’à aujourd’hui. Aucun des événements les plus connus parce que les plus médiatisés (la Guerre des six jours ou les deux intifada par exemple) ne sont laissés de côté. Mais aussi  le quotidien du peuple palestinien, dans sa douleur de peuple chassé de sa terre, et de peuple opprimé, vivant dans une misère inimaginable, à Gaza en  particulier, ou dans des camps de réfugiés, au Liban, en Jordanie ou en Syrie.

Une histoire de guerre, d’occupation et de résistance. L’histoire d’un pays qui est l’histoire de la souffrance d’un peuple.

L’histoire d’une guerre, que les médias occidentaux s’obstinent à ne considérer que comme un « conflit ». Une guerre interminable. Pour laquelle aujourd’hui les perspectives de paix durable semblent plus éloignées que jamais.

Le film que nous propose Roland Nurier est un documentaire pédagogique qui se déclare ouvertement didactique. Il se propose d’expliquer, et pas simplement de rappeler les faits, même si le déroulement des événements est présenté avec une grande précision et une grande rigueur. Mais il s’agit surtout de dénoncer les idées fausses, celles que véhiculent souvent sans le moindre scrupule les médias, ou celles que les plus forts – les gouvernements israéliens successifs – diffusent  à l’appui de leurs intérêts. Il s’agit de dénoncer non seulement les approximations mais aussi les contre-vérités volontaires destinées à brouiller les pistes et à façonner dans un seul sens l’opinion publique. Un film qui est donc un combat. Un film qui prend systématiquement position au côté des Palestiniens. Et qui dénonce la politique de l’Etat d’Israël, n’hésitant pas à l’accuser de crimes de guerre et de pratiquer l’apartheid. Un film en somme beaucoup plus politique qu’historique. Où l’histoire est au service de la politique.

Les moyens cinématographiques mis en œuvre sont plutôt classique. Le commentaire de l’auteur donne dès les premières séquences l’objectif poursuivi. Notons cependant qu’il tient une place assez réduite dans l’ensemble du film, s’effaçant le plus souvent pour laisser la parole à un groupe d’experts, historiens ou journalistes, français ou américains, mais aussi palestiniens et israélien, à condition qu’ils ne soient pas les porte-parole d’un pouvoir.  Le montage de leurs différentes déclarations fait qu’elles se répondent systématiquement pour former un discours unique dont la résultante est la condamnation de l’État d’Israël , mais aussi de ceux qui le soutiennent, en première ligne les États-Unis.  A quoi s ‘ajoutent quelques cartes et des images d’archives, surtout pour la période la plus proche de nous, les bombardements de Gaza en particulier.

Au total, un film particulièrement utile, voire indispensable, tant le problème de l’avenir de la Palestine et des Palestiniens devrait mobiliser l’ensemble de ceux qui sont épris de liberté et de justice.

P COMME PRENDRE POSITION

Aucun cinéaste documentariste ne peut rester insensible à la misère du monde. Il s’agit alors pour eux de dénoncer l’injustice, l’oppression, la dictature, la maltraitance, les violences de toutes sortes faites aux femmes et aux hommes, à des groupes particuliers et même à des peuples. Mais il s’agit aussi par leurs films de soutenir les luttes, les revendications, les révoltes. Essayer donc  de sensibiliser, de populariser, d’appeler à l’aide et à l’action. Beaucoup de documentaristes donnent la parole à ceux que l’on n’entend jamais, les oubliés de l’histoire, les faibles, les pauvres, les plus démunis. Et  à tous ceux qui sont différents, qui ne vivent pas comme  la majorité, ceux que l’on montre du doigt et qui sont mis au ban de la société.

Documenter le réel, c’est toujours prendre position.

Des films de combat, de contestation, de résistance. Mais beaucoup explorent aussi des formes de vie nouvelles, et espèrent – préparent – un avenir meilleur.

Pour chaque entrée nous donnons quelques exemples, parmi les plus significatifs, sans viser l’exhaustivité. Des « classiques » et des films tournés dans le feu de l’actualité.

Banlieues et les quartiers « difficiles »

  •                    Clichy pour l’exemple de Alice Diop
  •                    Chronique d’une banlieue ordinaire de Dominique Cabrera
  • De cendres et de braises de Manon Ott
  •                   Goutte d’Or à cœur de Daniel Bouy et Nathalie Perrin

Bénévolat associatif

Donner de son temps, sans compter, pour aider les autres.

  •                    Tant que nos cœurs battront de Eléonore Dumas

Contestation, sous toutes ses formes.

Filmer les manifestations, les jets de pierre sur les CRS, comme en mai 68, et les charges de la police, les lancés de grenade, les gaz lacrymogènes, les lances à eau. La violence donc. Mais aussi les marches silencieuses parfois et les défilés joyeux où les slogans rivalisent d’originalité

        Mai 68

  • Grands soirs et petits matins de William Klein
  • Les révoltés de Michel Andrieu et Jacques Kebadian

En Amérique latine

  • L’heure des brasiers de Fernando Solanas
  • La bataille du chili de Patricio Guzman

Le printemps arabe

  •                    Tarhir, place de la libération de Stefano Savona

         Nuit debout

  •                    L’assemblée de Mariana Otero

         Les gilets jaunes

  •                    J’veux du soleil de Gilles Perret et François Ruffin

         En Espagne

  •                    Vers Madrid de Sylvain George

Ecologie

De plus en plus d’actualité. Mais il est si dur de changer les habitudes et de s’opposer aux intérêts économiques des multinationales. Le pouvoir politique finira-t-il, aux delà des bonnes intentions, à passer à l’action ?

  •                    Tous cobayes ? de Jean-Paul Jaud

         Contre l’emploi des pesticides

  •                    Le monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin

         Alerte sur le nucléaire

  • Brennelis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre de Brigitte Chevet.

         La pollution et les déchets

  • Polluting Paradise de Fatih Akin

Femmes et l’égalité homme-femme

Les luttes féministes et les espoirs de changement.

  • La domination masculine de Patric Jean
  •                    Histoires d’A de Charles Belmont et Mariette Issartel
  •                    Le procès du viol de Cédric Condon
  •                    L’homme qui répare les femmes de Thierry Michel
  • Cinéma Woolf d’Erika Haglund

Génocide

Les nazis et l’extermination des juifs d’Europe, les khmers rouges, le Rwanda, mais aussi les arméniens et les communistes en Indonésie. Sans oublier le Goulag et les camps de la révolution culturelle en Chine.

  •                    Shoah de Claude Lanzman
  •                    S 21 de Rithy Panh
  • L’acte de tuer de Joshua Oppenheimer
  •                    Après, un voyage dans le Rwanda de Denis Gheerbeant
  • Le fils du marchand d’olive de Mathieu Zeitindjioglou
  • Les Ames mortes de Wang Bing

Guerres  contemporaines.

Dénoncer les guerres c’est montrer les destructions, la souffrance des civils, les bombardements aveugles, les tireurs solitaires et la mort omniprésente.

         Algérie

  •                    Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi
  •                    Octobre à Paris  de Jacques Panijel

Palestine

  • Cinq caméras brisées de Emad Burnat
  • Samouni road de Stéfano Savona
  • Derrière les fronts. Résistance et résilience en Palestine de Alexandra Dops

Syrie

  •                    Eau argentée de Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan
  •                    Still recording de Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub
  •                    Pour Sama de Waad Al-Katead et Edward Watts

         Irak

  •                    Home land, Irak année zéro de Abbas Fahdel

Handicapés

  • Tant la vie demande à aimer de Damien Fritsch
  • Les vies dansent de Fanny Pernoud

Immigrés et réfugiés.

Les parcours de migration. De frontières en frontières, en proie à la voracité des passeurs.

  •                    Fuocoammare, par-delà Lampédusa de Gianfranco Rosi
  • La mécanique des flux deNathalie Loubeyre
  •                    68 minutes de 69 jours de Egil Haaskjold Larsen
  • Des spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannari

         L’accueil. En passant outre au délit de solidarité.

  •                    Défi de solidarité de Caroline Darroquy et Anne Richard.
  •                    Les réfugiés de Saint Jouin de Ariane Doublet
  •                    Libre de Michel Toesca

La jungle de Calais. Pour dénoncer les conditions de vie inhumaines qui sont celles de ceux qui sont bloqués là et tentent malgré tout de passer en Angleterre. Et son démantèlement  avec de gros moyens policiers.

  •                    Qu’ils reposent en révolte de Sylvain George
  • L’Héroïque lande (la frontière brule), Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, 2018.
  •                    Les enfants de la jungle de Thomas Dandois et Stéphane Marchetti

Luttes ouvrières.

Les grèves, les manifestations, L’histoire des révolutions et leurs échecs.

  •                   Le fond de l’air est rouge de Chris Marker
  •                    Entre nos mains de Mariana Otero
  • L’esprit de 45 de Ken Loach
  • Reprise de Hervé Le Roux
  • On a grévè de Denis Gheerbrant
  • On va tout péter de Lech Kowalski

Médias

  •                    Pas vu pas pris de Pierre Carles
  •   Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre

Minorités et différences

Les luttes LGBT. Contre l’homophobie sous toutes ses formes.

  •          Mes parents sont homophobes  de Anelyse Lafay-Delhautal
  • Couteau suisse de François Zabaleta

Les Roms . Des conditions de vie particulières.

  •          Toto et ses sœurs de Alexander Nanau
  •             Spartacus et Cassandra de Ioanis Nuguet

Paysans et désertification des campagnes

  •                   Profil paysan de Raymond Depardon
  • Sans adieu de Christophe Agou
  •                  Il a plu sur le grand paysage  de Jean-Jacques Andrien

Prisons

  •                    Etre là de Régis Sauder
  •                    A côté, de Stéphane Mercurio
  •                    Sur les toits de Nicolas Drolc
  •                    La liberté de Guillaume Massart

SDF et sans papiers

Dans les rues, sous les ponts pour dormir, ou être accueilli dans un centre, s’il y a de la place.

  •                    Au bord du monde de Claus Drexel
  •                   300 hommes de Emanuel Gras et Aline Dalbis
  • L’abri de Fernand Melgar
  • Le bon grain et l’ivraie de Manuela Frésil

Travail

         L’aliénation par excellence, surtout en usine, à la chaîne.       

  • Attention danger travail de Pierre Carle, Christophe Coello et Stéphane Goxe
  • J’ai (très) mal au travail de Jean-Michel Carré
  • Entrée du personnel de Manuela Frésil
  • Los herederos de Eugenio Polgovsky
  • Volem rien foutre al païs dePierre Carle, Christophe Coello et Stéphane Goxe

O COMME OCCUPATION – Palestine.

Derrière les fronts. Résistance et résiliences en Palestine, Alexandra Dols, 2017, 113 minutes.

Comment peut-on vivre dans un pays occupé ? Comment peut-on supporter – accepter – l’humiliation de la perte de liberté. Ne plus être maître chez soi. Ne plus être chez soi dans son propre pays. Supporter la limitation de ses mouvements, de ses déplacements, de l’accès à son travail. Etre voué à l’arbitraire des décisions des soldats aux check points, ces contrôles incessants où le bon vouloir des soldats a force de loi. Comment supporter les brimades  incessantes de ces contrôles où il faut à chaque fois prouver son identité et surtout ne pas déplaire aux soldats. Comment supporter – ne pas être totalement  effondré, étouffé,  sous le joug d’une armée étrangère qui dépouille tout un peuple de sa terre, de son identité ?

Si la question est clairement posée dans le film d’Alexandra Dols, la réponse qu’elle apporte, que ses interlocuteurs palestiniens apportent – ne l’est pas moins. Ne pas se résigner, résister.

Filmant en Palestine, la vie quotidienne en Palestine, Alexandra Dols filme la réalité de l’occupation de la Palestine par l’armée israélienne. Elle filme la souffrance du peuple palestinien. Ces femmes et ces hommes, ces enfants aussi, qui subissent, dans leur corps et dans leur tête, l’occupation israélienne.

Le fil rouge du film, notre guide en Palestine occupée, c’est Samah Jabr, psychiatre de son état, et dont toute la réflexion, et toute l’activité, est centrée sur les effets, les répercutions, de l’occupation sur les esprits – et la pensée – des Palestiniens. Car pour elle, le plus important ce ne sont peut-être pas les effets directs de l’occupation sur tout un peuple, mais plutôt, les effets psychiques, invisibles, qui transforment les individus en asservis, ces femmes et ces hommes qui ne peuvent plus se vivre autrement qu’asservis, dominés, vaincus. Être occupé, c’est bien sûr être physiquement privé de liberté. Mais c’est surtout ne plus se vivre libre. C’est perdre, comme l’a montré avec force Jean Jacques Rousseau, ce fondement même de l’être humain qu’est la liberté.

Tout au long du film nous suivons Samah Jabr. Nous la suivons dans ses déplacements en voiture, de check points en check points, Nous la suivons dans ses interventions  à l’université, dans des groupes de parole qu’elle anime, dans des séances de thérapie individuelle aussi. Nous l’écoutons parler de l’occupation, de son vécue de femme occupée, toujours avec une grande retenue, mais aussi beaucoup d’émotion. Car cette occupation, elle la vit dans tout son être, elle la subit dans tout son être, dans sa pensée et dans son corps.

Le film retrace l’histoire de l’occupation israélienne de la Palestine, depuis la Naqba – la « catastrophe » où tout un peuple a perdu sa terre et s’est vu chassé de ses maisons, jusqu’à aujourd’hui en passant par les deux intifada. Une histoire évoquée par des images d’archives et de longs textes qui s’impriment sur l’écran. Des rappels historiques nécessaires pour comprendre le vécu actuel des palestiniens. Est-il encore possible d’espérer qu’un jour la Palestine sera libre ? « Je ne verrai peut-être pas de mon vivant la Palestine libre, dit cette femme universitaire qui a connu la prison israélienne, mais je suis convaincue qu’un jour la Palestine sera libérée. »

Les prison israéliennes, beaucoup de Palestiniens les ont connues et les connaissent encore. Il suffit pour être emprisonné d’être soupçonné de terrorisme ou de soutenir la résistance palestinienne. Une longue séquence décrit avec beaucoup de précision grâce à des planches dessinées les « techniques » de torture utilisées par les geôliers israéliens. Mais la violence explicite de l’occupation réussira-t-elle à briser la soif de liberté de tout un peuple ?

R COMME RÉSISTANCE – Palestinienne

Cinq caméras brisées, Emad Burnat et Guy Davidi, France-Israël-Palestine, 2011. 90 minutes.

Le cinéma peut-il rendre compte de la vie quotidienne des Palestiniens, de leur vie professionnelle et familiale, sans évoquer en même temps la situation faite à leur peuple depuis qu’il y a des « territoires occupés » ? Le film du Palestinien Emad Burnat et de l’Israélien Guy Davidi répond clairement par la négative. Le conflit israélo-palestinien est non seulement le contexte historique et politique de la vie de tout habitant de la Cisjordanie. Il est leur vie même, il est leur quotidien, chaque instant, chaque acte de leur vie. Le sens de Cinq Caméras brisées est de dire que dans la situation actuelle, le peuple palestinien n’a pas de vie « privée ».

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Emad est agriculteur. Il n’est pas cinéaste, mais il le deviendra par la force des choses. Avant 2005, il cultivait des oliviers, comme tous les agriculteurs de son village, Bil’in. En 2005, tout bascule. L’État d’Israël décide de construire un mur sur la commune pour séparer le village de la colonie juive qui doit s’implanter sur ce territoire, privant les Palestiniens de l’accès aux oliveraies. Alors le village tout entier va se révolter, ne pas accepter cette spoliation. Tous les vendredis sont organisées des manifestations pacifiques mais qui deviendront de plus en plus violentes du fait de la répression exercée par l’armée israélienne qui n’hésite pas à tirer sur des hommes, femmes et enfants non armés, qui n’hésite pas à blesser et à tuer.

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En 2005, à la naissance de son quatrième enfant, Djibril, Emad achète une caméra, sans projet autre que de filmer sa famille et son fils. Mais la situation du village et de ses habitants va le pousser à en faire un tout autre usage. Manifestant parmi les manifestants, il filme régulièrement et avec persévérance les manifestations. Ce qui n’est pas sans danger, comme le prouve le fait que ses caméras seront successivement détruites dans les heurts avec l’armée israélienne.

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Le film retrace la chronique de cette lutte, mais en même temps il montre comment cette lutte se répercute sur la vie familiale d’Emad. Mais pour lui, il n’est pas question de renoncer. Comme aucun habitant de Bil’in ne renonce aux manifestations. Les filmer est alors un acte de résistance. C’est la force du film de montrer comment cet acte de résistance est à la fois personnel et collectif, familial et historique. Il nous place au cœur des manifestations, au plus près des soldats. En même temps, il nous ouvre l’intimité de la vie d’une famille palestinienne en temps de guerre. Une famille qui devient le symbole de la lutte de tout un peuple.

A COMME AMOUREUSES

Où sont nos amoureuses ? Robin Hunzinger, 2006, 52 minutes.

Le destin de deux femmes. Retracer le destin de deux femmes nées dans les premières années du XX° siècle. Raconter leur rencontre, leurs études, leur amour, leur séparation. Rechercher des documents, lettres et journaux intimes, des photos et films familiaux, des archives historiques aussi. Retrouver les faits, les commenter, les mettre en perspective, avec la grande Histoire.

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Deux jeunes femmes libres, modernes, cultivées, passionnées et passionnantes. Leur vie, pendant l’entre-deux guerres, auraient pu être une réussite exemplaire, exemplaire de liberté et de bonheur. Mais les difficultés professionnelles (enseignantes elles ne sont pas nommées dans la même ville et doivent attendre les vacances pour se retrouver). Mais les désirs aussi, différents (Emma a un amant, ce que Thérèse accepte tout à fait, mais lorsqu’elle se marie, c’est la rupture).

Pendant la guerre, la seconde, l’une s’engage, l’autre pas. Le film devient alors un hommage à Thérèse, cheffe d’un réseau de résistants en Bretagne. Arrêtée par la Gestapo, elle mourra sous la torture. Sans avoir parlé.

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Une grande partie du film, pourtant, faisait la plus grande place à Emma, le récit étant plutôt rédigé de son point de vue (puisque les lettres qui ont été retrouvées sont les siennes, et de même pour ses deux journaux intimes). Le récit, en voix off, est écrit en première personne (c’est celui de la propre fille d’Emma). Il comporte de longs extraits des lettres et des journaux où Emma parle de sa vie mais aussi de sa relation avec Thérèse. Une relation qui deviendra difficile. Mais qui restera comme illuminé par leur amour. Le film ne prononce pas le mot homosexualité, volonté sans doute de respecter le voile de pudeur que l’époque mettait sur cette relation. Mais tant de choses sont dites avec franchise, avec poésie aussi. Emma écrivait très bien.

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Les photos, les extraits de films de l’époque, en noir et blanc bien sûr, et souvent non restaurés (les striures sont bien présentes), contrastent avec les images en couleur montant les lieux actuels de cette histoire d’amour, la montagne, la mer, les champs, les petites villes où elles ont travaillé. Le tout est monté avec une grande rigueur, ce qui n’exclut pas une élégance très raffinée. On en oublierait presque le côté parfois un peu trop « commentaire de documentaire » de la voix off.

Un film où dominent les sentiments, mais sans effusion sentimentale.

Un film sur une banale histoire d’amour (quoique, resituée dans son époque, la banalité soit toute relative).

Un film sur la vie, des vies, souvent malmenées par l’Histoire. Mais des destins que le réalisateur rend exemplaires.

Un film centré sur la réflexion, mais particulièrement riche en émotions.

où sont nos amoureuses

A COMME ARGENTINE – Kollas.

A ciel ouvert, Inès Compan, France, 2010, 94 minutes.

Connaissez-vous les Amérindiens Kollas ? Le film d’Ines Compan nous les fait découvrir en s’immergeant dans leurs communautés Des communautés qui ont bien du mal à survivre, à préserver leur mode de vie ancestral, l’élevage de lamas et de moutons sur les hauts plateaux du nord-ouest de l’Argentine. Un mode de vie menacé par les attaques de la société industrielle toujours à la recherche de gains jusque dans cette province perdue de Jujuy et ses paysages quasi-désertiques – le film nous fait profiter pleinement de leur beauté. Mais les Kollas trouveront-ils les moyens de résister ?

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L’industrie s’incarne ici sous les traits d’une société canadienne, la Silver Standard, qui vient d’ouvrir une mine à ciel ouvert pour exploiter un filon de minerai d’argent. Les Kollas se voient ainsi dépouillés d’une partie de leur terre et de leurs pâturages traditionnels. Ils craignent aussi pour la qualité de leur environnement et surtout de la possibilité de s’alimenter en eau, une eau déjà bien rare et que le détournement de la rivière au profit de la mine rendra définitivement hors de portée.

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Le film suit avec une grande précision ce combat du pot de terre contre le pot de fer, un combat dont l’issue ne fait dès le départ pas de doute, tant les Kollas, comme tant d’autres communautés amérindiennes sont considérés comme négligeables par les autorités. Et puis la firme canadienne a tous les moyens pour ne pas être inquiétée. Elle pratique une politique d’intéressement, proposant des emplois aux moins contestataires et des sommes d’argent aux autres. Elle réussit à diviser les membres des communautés et à maîtriser ainsi la contestation naissante.

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Car une bonne partie des Kollas n’entendent pas renoncer si facilement à leurs droits. La cinéaste recueille leur volonté de préserver ce qui a toujours été leur mode de vie. Et la qualité de l’air qu’ils respirent et de l’eau qu’ils boivent. Elle filme les réunions où les plus combattants prennent la parole pour essayer de mobiliser et de préparer les négociations avec l’entreprise sans être au départ en position d’infériorité. Mais beaucoup semblent résignés.

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Pourtant les Kollas ne baissent pas les bras. Le film s’ouvre sur une action choc, le blocage de la route qui traverse la région. Une situation tendue. Les camionneurs déclarent comprendre les revendications – l’école promise depuis des années n’a toujours pas vue le jour. Mais il leur faut aussi respecter leurs horaires. Les manifestants obtiennent qu’un représentant de l’administration – pas le gouverneur tout de même – vienne les écouter. La fin du film nous montrera l’école en construction. Signe de victoire ? Pas complètement. La mine est en pleine activité. L’avenir des Kollas reste bien incertain.

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F COMME FORÊT

Le Temps des forêts, François-Xavier Drouet, 2018, 103 minutes.

Dédié « aux forestiers résistants », Le Temps des forêts est un film de combat, un cri de guerre, une véhémente protestation contre une situation inacceptable et qui pourrait être évitée. La forêt française est en danger. Sur tout le territoire national, du plateau de Millevaches à la Montagne Noire en passant par le Morvan, les Landes et les Vosges. Partout c’est l’exploitation du bois qui est en cause, sur le modèle de l’agriculture intensive. Rendement oblige, on coupe de plus en plus et on replante systématiquement une seule essence, le Douglas, qui a l’avantage de pousser très vite. Mais les conséquences de ces plantations monotypes sont catastrophiques : rien de moins que la disparition de la vie. Plus d’oiseaux, des sols morts et partout des engins gigantesques qui laissent d’énormes crevasses dans la terre des « coupes rases ».  Les images d’espaces dévastés ne peuvent que révolter les amoureux de la nature.

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Mais comment s’opposer à ce régime de « mal-forestation ».

Drouet a rencontré un bucheron (en reste-t-il d’autres ?) qui travaille à l’ancienne avec sa tronçonneuse. Lui ce qu’il aime c’est travailler seul, au calme, dans cette nature qu’il aime et qui suffit à son bonheur. La forêt vivante – ce qu’il en reste – est pour lui le dernier endroit où on peut être heureux.

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Dans le Morvan il assiste à une réunion de défenseurs de la forêt regroupés au sein du « groupement forestier » qui dénonce ici aussi la monoculture du Douglas.

Dans les Landes, où la sylviculture du pin maritime est traditionnelle, les tempêtes de 1999 et 2009 ont été catastrophiques. Mais c’est l’occasion d’une renaissance de la forêt, à condition qu’on la laisse se régénérer toute seule.

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Dans les Vosges, le film s’attarde sur le travail des agents de l’ONF (Office National des Forêts). Le forestier va de moins en moins en forêt pour passer de plus en plus de temps devant un ordinateur. Une manifestation devant l’Office montre à quel point leur désespérance est grande. La restructuration entreprise depuis 2002 est perçue comme une attaque contre leur statut de fonctionnaire. Conséquences : 35 suicides de forestiers depuis.

Des données précises, des explications claires, des prises de position sans concession, mais sans sectarisme, Le Temps des forêts est un modèle de film d’utilité publique.