H COMME HOPITAL.

Hôpital au bord de la crise de nerf,  Stéphane Mercurio, 2004, 52 minutes.

         Dans un couloir de l’hôpital, la cinéaste réussit à obtenir une déclaration d’un chef de service. Deux phrases, disons 30 secondes, et il part en courant. Cette séquence pourrait prêter à rire, si elle n’était pas en fait significative de l’état de crise dans lequel l’hôpital public essaie de survivre. Comment ne pas être de plus en plus speedé quand il faut sans cesse se battre pour assurer efficacement son métier, dans des conditions matérielles qui le permettent de moins en moins ?

         Le film de Stéphane Mercurio n’est pour le moins pas très optimiste sur l’avenir du système de santé publique en France. Elle suit l’ensemble des activités de l’hôpital de Gonesse, dans la région parisienne, depuis les soins infirmiers jusqu’aux réunions de l’équipe de direction et même du conseil d’administration, en passant par les visites des médecins aux patients. Partout c’est le même constat : le manque de moyens a des conséquences désastreuses sur les services que l’établissement peut fournir, et en bout de course sur la qualité des soins dont les malades peuvent bénéficier.

         Le film débute dans le service des urgences. Ce qui semble ici demander le plus d’énergie pour le personnel, ce n’est pas l’état de santé dans lequel les patients arrivent, c’est de savoir où on va bien pouvoir leur trouver un lit qui leur éviterait de rester dans le couloir. Tâche difficile qui demande de nombreux appels téléphoniques, dans tous les services. C’est que faute de personnel une bonne cinquantaine de lits ont été fermés. Résultat, le service de chirurgie doit héberger des patients qui relèvent de la médecine générale et un spécialiste du poumon doit examiner un malade du foie. Nous ne sommes pas dans une pièce de Molière, et la compétence des soignants, des infirmières aux médecins, n’est jamais contesté. Mais peuvent-ils vraiment, les uns et les autres, remplir leur mission ?

         Depuis une bonne dizaine d’années, les pouvoirs publiques essaient de réduire le coût de la santé en France. En soi, cette politique peut se comprendre et les médecins ne semblent pas y être opposés par principe. Selon le directeur, des économies ont été réalisées et il n’est pas possible d’aller au-delà. D’autre part, le manque de personnel conduit à des situations fondamentalement inacceptables. Une seule infirmière pour trente malades à suivre la nuit ne peut conduire qu’à des catastrophes. Les offres d’emplois recouvrent tout un mur et les rares candidatures sont loin de pouvoir satisfaire les postes existants. La fin du film montre l’arrivée d’un groupe d’infirmières espagnoles, ce qui est rationnel puisque qu’en Espagne elles sont trop nombreuses. Par contre, lorsqu’on annonce que le service d’IRM nouvellement construit au prix d’investissements importants ne va pas ouvrir faute de manipulateurs, ce l’est beaucoup moins.

         Ce film est un cri d’alarme. Il décrit une situation dramatique, sans excès, sans effets de dramatisation. Il ne juge pas. Il se contente de constater.  Mais ce qui est le plus inquiétant c’est que, comme le dit un chef de service dans une réunion, il n’y a peut-être pas de solution.

C’était en 2004. La situation de l’hôpital public s’est-elle améliorée. Force est de constater qu’il n’en est rien. Bien au contraire. Le film de Stéphane Mercurio reste d’une actualité brulante.

L COMME LUTTE OUVRIERE

On va tout péter, Lech Kowalski, 2019, 109 minutes.

Contrairement au titre du film, la première séquence serait presque bucolique. Une partie de pêche au bord d’une rivière. Un pêcheur débonnaire remet à l’eau l’énorme carpe (8 kg) qu’il vient d’attraper.

Contrairement au titre, et malgré quelques plans qui montrent que tout est prêt, l’usine ne va pas exploser.

Contrairement au titre, le film de Lech Kowalski n’insiste pas sur la violence.

Et pourtant…

Et pourtant, la tension est sensible de bout en bout. Et augmente sensiblement au fur et à mesure que le temps passe. Jusqu’au dénouement. Qui d’ailleurs ne résout rien.

Et pourtant les face à face avec les forces de l’ordre sont bien évidemment tendus, puisqu’il s’agit de résister. Mais si violence il y a – et l’intervention de la police ne peut être que violente – elle ne vient pas des ouvriers.

C’est que les ouvriers n’occupent pas de gaité de cœur leur usine. S’ils sont là jour et nuit, c’est que leur emploi est menacé. Et la perspective de se retrouver au chômage, après parfois 30 ans passés dans la  même boite, dans une région où les usines sont plutôt rares, ne peut enthousiasmer personne. Alors, ils se lancent dans la lutte, déterminés à aller jusqu’au bout.

Le film de Lech Kowalski suit cette lutte du côté des ouvriers. A leur côté, nous vibrons aux espoirs ou aux désillusions. La caméra est le plus souvent mobile. Fébrile même parfois. Car le cinéaste s’engage ouvertement à leur côté. Et ses commentaires de la situation, en voix off, montre clairement qu’il prend position. Son film n’est pas une simple description, surtout pas un regard détaché et extérieur. Mais peut-il être une aide à l’action. Ou même une action

 Il y a beaucoup de détermination chez ces ouvriers qui pour la majorité n’ont pas connu d’autres horizon que leur usine. Mais il y a aussi, et de plus en plus de la résignation. Le temps qui passe, et l’incertitude croissante sur l’avenir – un repreneur va-t-il être accepté par la justice ? Et combien de camarades seront licencié ? – ne favorise pas la détente. Ni l’optimisme.

Le film pourrait bien être alors celui de la fin d’un monde. Le requiem des luttes syndicales. L’aveu d’impuissance des ouvriers dans une situation qui leur échappe. A la fin du film, ceux qui reçoivent leur lettre de licenciement garde le sourire. Il faut bien. Mais cela n’enlève pas l’amertume de la défaite.

On va tout péter serait-il le dernier film possible sur les luttes ouvrières ?

B COMME BANDE DESSINÉE.

Avril 50, Bénédicte Pagnot, 2007, 32 minutes.

Brest avril 1950. Des grèves massives dans le bâtiment, dans cette ville en pleine reconstruction après les destructions de la guerre.ne manifestation d’ouvriers gréviste. Une manifestation qui tourne mal. Les manifestants font face à la police. Des coups de feu. Il y aura un mort, un ouvrier. Et de nombreux blessés. Une page noire du mouvement ouvrier français.

Comment garder la mémoire de l’événement ?

Trois éléments vont s’entrecroiser.

Au lendemain de la fusillade, les syndicats font appel à René Vautier qui se rend sur les lieux immédiatement. Le cinéaste est connu dans les milieux militants comme l’auteur de Afrique 50, le premier film anticolonialiste français. Le film est interdit et Vautier poursuivi, car bien sûr il effectue des projections clandestines en milieu ouvrier. Le film qu’il réalise à Brest, Un homme est mort, est aujourd’hui perdu, mais le souvenir des événements de Brest n’est pas effacé pour autant.

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Des années plus tard, deux auteurs de bande dessinée, un scénariste, Chris, et un dessinateur, Etienne Davodeau, vont entreprendre la réalisation d’un ouvrage qui portera le même titre que le film perdu de Vautier, Un homme est mort (Futuropolis). Il s’agit pour eux de rendre compte à la fois des événements de Brest et du travail de Vautier, filmant le jour et projetant le soir ses images aux principaux intéressés.

Bénédicte Pagnot réalise un film où elle nous immerge dans le processus de création de la BD en suivant les deux auteurs dans les différentes étapes de leur travail. Son film rend donc compte par l’intermédiaire de la bande dessinée des événements de Brest et de l’implication d’un cinéaste militant, René Vautier, par rapport à ces événements.

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Arrivant en dernière position, le film fonctionne en ricochet. Si son point de départ est la bande dessinée, elle aborde du même coup les événements de Brest et la couverture qu’a pu en faire, cinématographiquement et non pas journalistiquement, René Vautier. Son principal intérêt reste cependant dans le travail nécessaire pour la réalisation de la bd, la documentation que réunit le scénariste, les esquisses dessinées des différents personnages, la mise en couleur de l’album jusqu’aux derniers réglages avec l’éditeur. Et puis les hésitations, surtout sur les scènes clés des événements, principalement la mort de l’ouvrier. Sur ce dernier point, Etienne Davodeau nous présente les différentes versions de cette planche cruciale. Comment représenter l’action de la police. Dans quelles circonstances exactes les policiers ont-ils ouvert le feu sur les grévistes ? En l’absence de données incontestables sur les faits, les auteurs vont adopter une position relativement neutre, laissant au lecteur la possibilité de se forger sa propre interprétation.

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Donner la parole aux auteurs d’une œuvre, montrer les difficultés, les contraintes de leur travail, les choix nécessaires, les enjeux éthiques qu’ils peuvent rencontrer, est toujours éclairant. Bénédicte Pingot le fait en allant toujours à l’essentiel et en évitant les propos superflus. La bande dessinée apparait ainsi comme un art plus complexe qu’il pourrait paraître au premier abord. Et puis, avoir redonné vie au film perdu de René Vautier n’est pas son moindre mérite.

B COMME BORINAGE, 1 – 1934

Borinage, Joris Ivens et Henry Storck, Belgique, 1934, 34 minutes.

Egalement connu sous le titre français de Misère au Borinage, ce film est un classique du cinéma concernant la condition ouvrière, en même temps qu’un classique du cinéma militant.

Filmés dans cette région minière du Hainaut en Belgique appelé le Borinage, les ouvriers dont il est question sont ces mineurs dont certains commencent à descendre au fond de la mine dès 15 ans, pour apporter quelques revenus supplémentaires à leur famille. La caméra n’hésite pas à descendre avec eux pour montrer, dans une étroite galerie où l’on ne peut travailler qu’allongé, l’extraction du charbon. Quelques plans suffisent pour dire l’essentiel, la pénibilité du travail, l’insécurité aussi. Un bref plan d’effondrement de la galerie est suivi du long cortège portant les cercueils des victimes.

Le film s’attarde plus longuement sur les conditions de vie des familles de mineurs. La misère, c’est le manque de nourriture, la sous-alimentation des enfants, les conditions de logement précaires où des familles avec un nombre impressionnant d’enfants s’entassent dans une seule pièce, des conditions d’hygiène réduites où l’eau potable est rare. Des conditions matérielles entrainant une arriération mentale des enfants. Un tableau sombre, dans lequel l’espoir semble totalement absent.

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Le film est réalisé après la grande grève de 1932, dont les traces sont encore bien visibles en 1934. Beaucoup de mineurs sont sans travail. Le chômage augmente. Les plus démunis ne peuvent plus payer le loyer des logements, même sans eau et sans électricité, qui appartiennent aux charbonnages. Les expulsions sont de plus en plus nombreuses. Certains n’ont pas de solution, comme cet homme que l’on voit quitter son logis avec un matelas sur le dos, pour l’installer dans un recoin de bâtiment et y faire dormir sa femme et leur bébé. Se pose alors la question de la solidarité et de l’action collective. S’unir pour se défendre et obtenir par la revendication des conditions de vie enfin décente. L’engagement communiste du film est explicite. D’ailleurs son prologue montre une grève et sa répression par la police aux Etats Unis. Ce qui est vécu au Borinage existe dans tous les pays où les patrons font passer leur profit avant toute chose.

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Les plans montrant les gendarmes et la police sont nombreux dans le film. Une des anecdotes les plus connues à propos du cinéma militant prend dans ces conditions tout son sens. Ivens et Storck avaient organisé un défilé de mineurs présenté comme célébrant l’anniversaire de Marx. De grands portraits de l’auteur du Capital ouvraient la manifestation. La police  entreprit alors de la disperser. Ceux qui en donnèrent l’ordre n’avaient-ils pas compris qu’il ne s’agissait au fond que d’une reconstitution pour les besoins d’un film ? Ou bien pensaient-ils que toute manifestation, même fictive, est toujours dangereuse ? Un bel hommage, indirect, au cinéma !

R COMME REPRISE

Reprise de Hervé Le Roux, 1996

En Hommage au réalisateur qui vient de disparaître.

Ce film est né d’une image. Une image de femme. Une femme qui crie. Seule parmi des hommes, au centre du cadre, elle crie sa colère, sa détermination de ne pas rentrer dans l’usine, de ne pas reprendre le travail, ce travail qui la salit physiquement et la détruit moralement : « Non, je ne rentrerai pas, je ne foutrai plus les pieds dans cette taule »

Cette image a rendu célèbre un petit film d’étudiants en cinéma à l’IDHEC, consacré à la reprise du travail aux usines Wonder à Saint-Ouen en juin 68. En deux plans et 10 minutes, un plan d’ensemble situant la scène et un plan séquence introduisant le spectateur au cœur de l’action, il montre la fin de la grève qui vient d’être votée. Il montre les ouvriers, et les cadres, qui franchissent la porte de l’usine sous l’incitation du chef du personnel. Il s’attarde sur ces hommes qui ne font pas partie de l’usine mais qui sont là parce que c’est leur devoir ou leur fonction, les délégués CGT de l’union locale, le maoïste de service. Il écoute les discussions entre ceux qui crient victoire et ceux qui pensent qu’au fond les ouvriers n’ont pas gagné grand-chose. Mais surtout il fixe cette femme qui crie, sa blouse blanche tranchant dans la grisaille du noir et blanc du film et des vêtements sombres des hommes qui l’entourent. Les mains sur ses épaules, ils essaient de lui faire entendre raison. Sa révolte peut-elle servir à quelque chose ?

Qui était-elle ? Et qu’est-elle devenue ? Fasciné par cette image comme bien d’autres étudiants de mai 68 devenus le public assidu de la Cinémathèque française, Hervé Le Roux décide de partir à sa recherche, presque 30 ans plus tard. Une quête de plus en plus désespérée au fur et à mesure que les pistes qu’elle emprunte se révèlent des impasses. Mais une enquête riche et passionnante sur la vie en usine dans les années 1960, en même temps qu’un regard serein, parce que distancié, sur mai 68, sur ceux qui firent partie des 10 millions de grévistes français et qui reprirent le travail en juin, pas toujours de gaité de cœur. Un film qui n’a rien de militant, qui ne cherche pas non plus à justifier ou à expliquer les positions politiques des uns ou des autres. Il donne simplement la parole à ceux qui ont travaillé dans cette usine de Saint-Ouen, les ouvrières surtout, mais aussi les ouvriers plus qualifiés, presque toutes les catégories d’employés à l’exception des membres de la direction. Un film sur l’usine qui ne rentre pourtant jamais dans les ateliers, mais qui nous dit beaucoup sur ceux qui y travaillent. Ce qui reste encore particulièrement rare dans le cinéma français.

La première information recueillie à propos de la femme qui crie, et qui restera pratiquement la seule, concerne l’atelier où elle devait travailler, l’atelier de fabrication des piles, le plus difficile, le plus salissant, le plus dangereux, le plus épuisant. Beaucoup des ouvrières rencontrées en fournissent une description saisissante. Il n’y a pas de protection et les coupures aux doigts sont fréquentes. Il n’y a pas de douche pour pouvoir se laver de la poudre noire, appelée le charbon, qui colle aux vêtements et au visage, il n’y a pas de pose pour aller aux toilettes (il faut en demander l’autorisation au chef) et les cadences sont toujours plus rapides. Pas besoin de voir ce travail à la chaîne inhumain pour comprendre qu’il est littéralement insupportable. Avant la grève de 1968, l’usine Wonder de Saint-Ouen était d’un autre siècle. « C’était Zola », entend-on plusieurs fois dans la bouche des ouvriers. Rares sont pourtant ceux qui se révoltent. Ceux qui ne peuvent plus supporter partent sans faire de bruit. Ce fut sans doute le cas de la femme qui crie, dont on nous dit à deux reprises qu’elle finit elle aussi, ce jour-là, par rentrer dans l’usine en pleurant. Les syndicalistes rencontrés, ceux qui sont présents dans le film initial, comme ceux qui ont ensuite développé une section à l’intérieur de l’usine, les déléguées du personnel, complètent ce tableau vécu par des éléments plus sociaux, le paternalisme du patron, le rôle des chefs d’atelier et des agents de maîtrise, la place des primes dans les salaires, la haine que tous avaient du chef du personnel traité même de fasciste. Pourtant beaucoup disent avoir aimé leur entreprise, surtout celles qui y sont entré dès 14 ans pour éviter d’aller faire du ménage chez les autres. Celles qui y sont restées parfois une vingtaine d’années ont fini par y vivre comme dans une grande famille.

Après 1968, le travail a repris à l’usine Wonder de Saint-Ouen. Elle survivra pendant une dizaine d’année avant sa fermeture et quelques péripéties dont sa reprise par Bernard Tapie. Le film de Le Roux n’est pas nostalgique. Il ne retrouvera pas la femme tant cherchée. Elle restera une icône du mouvement ouvrier. Une icône que le cinéma gardera à jamais vivante.

 

V COMME VELIB (grève)

On ira à Neuilly Inch’Allah, de Medhi Ahoudig et Anna Salzberg.

La mise en scène d’une grève ? Pas Vraiment. Sa mise en images alors ? Pas non plus. Les grévistes on ne les voit pas. Mais on les entend. Une mise en son donc. Et quel son ! Une bande son des plus travaillée. Pas étonnant, les auteurs de ce film sont des gens de radio.

Un film donc où la bande son occupe la première place, c’est plutôt rare. Une importance du son qui permettrait presque de couper les images. Tout le contraire de la télévision, où on peut souvent être tenté de ne garder que les images, dans la plus part des retransmissions sportives par exemple. Pourtant les images sont quand même importantes. Même si elles sont décalées, ou sans rapport direct avec le son. Ou plutôt elles tirent leur importance de ce décalage même. Trop souvent, à la télé encore, le son est rajouté aux images, ou ne fait que les suivre, des éléments sonores qui sont à la traine des images. Ici, elles ne nous expliquent rien, mais nous font vivre ce que ce court métrage de 20 minutes veut montrer, une manifestation en vélo de grévistes de la société Vélib, dans Paris, depuis le centre de Paris jusqu’à Neuilly.

Le film commence la nuit. Les images sont donc sombres, presque noires. Les seules lumières viennent des lampadaires, des quelques vitrines de magasins encore éclairées ou des véhicules qui circulent devant la caméra. Car celle-ci est elle-même embarquée dans un véhicule et elle filme les rues devant elle. Tout le film fonctionnera sur le mode de ce travelling, parfois latéral cependant. C’est que le film suit un itinéraire dans Paris, celui emprunté par les manifestants en grève, même si cet itinéraire est en fait effectué indépendamment de cette manif. Nous ne sommes pas dans du cinéma direct. Il ne s’agit nullement de proposer une captation sur le vif de la manifestation.

Itinéraire spatial, le film est aussi un itinéraire temporel. Le jour se lève peu à peu. Les images deviennent grises, puis de plus en plus claires. On pourrait se croire dans une simple promenade dans Paris, de l’Hôtel de ville à l’Arc et triomphe et à la défense, en passant par la rue de Rivoli, la place de la Concorde et les Champs Élysées. Mais la bande son nous dit qu’il ne s’agit pas de cela, que ceux qui font, ou ont fait, ce trajet, n’étaient pas des touristes, mais des travailleurs en colère décidés à faire entendre à leur patron leurs revendications.

Comme les images deviennent de plus en plus lisibles avec le lever du jour, la bande son devient de plus en plus audible. Dans la nuit on n’entend que quelques ronflements de moteurs assez étouffés, des bribes de conversations à peine intelligibles ou des fragments de slogans revendicatifs sans continuité. Puis ceux-ci deviennent de plus en plus proches, repris en chœur, de plus en plus insistants. Et les bruits de la ville, en particulier des sirènes d’ambulance ou de voiture de police occupent de plus en plus le premier plan sonore. Des prises de parole sur le mode de réponse à une interview exposent le pourquoi de la grève et la situation de ces travailleurs qui sont bien décidés à aller jusqu’au bout de leur action, même si la police dans un premier temps leur interdit de remontrer les Champs Élysées faute d’autorisation. Ils sont bien décidés à aller jusqu’à Neuilly, même si arrivés là, le patron ne les recevra pas.

Le film se termine avec l’entrée du véhicule porteur de la caméra dans un tunnel. L’image devient noire. Mais le son de la grève nous parvient encore, de plus en plus étouffé, comme si nous nous éloignions des travailleurs.

Film diffusé sur la plateforme Tënk

O COMME OUVRIERS

We the workers de Huang Wenhai, Chine, 2017, 174 minutes.

Un film sur les ouvriers en Chine, leur vie, leur travail, leurs difficultés, leurs luttes. Un film qui montre leur situation dans ce pays « communiste » qui s’est converti à l’économie de marché. Une situation qui n’a pas l’air d’être très différente de celle des ouvriers du monde capitaliste.

Le pré-générique du film confie aux images le soin de planter le décor. Des images pratiquement en noir et blanc, dans un épais brouillard. Un chantier, immense. Avec des engins tout aussi démesurés. On construit, on soude, on martèle. Les ouvriers sont éclairés par les étincelles et les éclairs des soudures. Des travellings en suivant les engins. Des panoramiques permettant de découvrir leur taille. Des vues en plongées presque verticales sur les ouvriers au travail. Des plans longs pour nous faire ressentir la fatigue, la pénibilité. La nuit le travail ne s’arrête pas. Quand on se retrouve à la sortie de l’usine, pour ceux qui ont terminé leur journée, c’est le calme soudain. Les ouvriers partent en silence,  par petits groupes à travers des espaces vides. On les retrouve dans leur chambre, plusieurs dans la même pièce avec des lits superposés. Il n’y a pas de vie de famille. Beaucoup sont des « immigrés », venant d’autres régions de la Chine.

Les images du travail des ouvriers sont pratiquement absentes de la suite du film, sauf dans la dernière séquence commençant par des ouvriers travaillant à la chaîne. De longs plans cadrant les visages portant un masque. Celui d’une femme surtout. Ces femmes, jeunes, tout juste majeures,  que l’on retrouvera dans leur chambre collective, regardant la télé. Comme pour les hommes que l’on a vus précédemment, leur vie de travail ne laisse place à rien d’autre.

S’il faut attendre la fin du film pour entrer dans une usine, c’est qu’il est dans sa plus grande partie consacré à un tout autre travail, celui de la défense des ouvriers, ceux qui entreprennent des mouvements de revendication, allant jusqu’à la grève, ceux qui sont licenciés ou que les patrons forcent à démissionner. Bref tout ceux qui, sans appui d’aucune sorte, sont des victimes du système et de la recherche de la rentabilité. Nous suivons donc ces défenseurs des ouvriers, des avocats, des juristes pour la référence aux lois, au cours d’incessants déplacements – les plans de circulation sur les autoroutes sont nombreux – et pendant d’interminables discutions en réunion où il s’agit d’élaborer des stratégies de lutte. Car l’enjeu est d’éviter à tout prix la résignation. Il faut donc redonner du courage, de la combativité, pour que personne, surtout pas les grévistes ne baisse les bras. Pas facile, dans un contexte où on apprend que le taux de suicide chez les jeunes ouvriers ne cesse d’augmenter. Pas facile non plus alors que la police, la « sécurité » nous dit-on est omniprésente et où les faits de violences sont nombreux. Le cinéaste filme  d’ailleurs longuement un ouvrier qui raconte comment il a été « tabassé » par de gros-bras, dont il laisse supposer qu’ils pouvaient être tout autant au service des patrons que des autorités elles-mêmes.

Dans tout le film, les ouvriers et leurs défenseurs ne parlent guère de la lutte des classes. Leurs discours opposent pourtant systématiquement les ouvriers aux patrons et même à l’État et à la société. Et les images nous montrent un monde déshumanisé, avec les grands immeubles des villes, des bâtiments qui semblent vides, sales, tristes, sans âme. Des images peu flatteuses de la Chine nouvelle. Pourtant, la longue grève des ouvriers d’une usine japonaise se termine par la satisfaction des revendications. Une victoire qui introduit un peu d’optimisme dans un film où il est pratiquement absent.

Les derniers plans du film nous font enfin entrer dans une usine, une de ces immenses usines chinoises où l’on travaille à la chaîne. Des travellings sur les machines, les ouvriers et les ouvrières, des mouvements de caméra dans tous les sens, de plus en plus rapides, presque à la limite de l’accéléré. Étourdissant. Insupportable.

Cinéma du réel 2017, compétition internationale.

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