B COMME BAMBI

Film de Sébastien Lifshitz. France, 2013, 58 minutes

         La vie de Marie-Pierre Pruvot, née Jean-Pierre, un prénom qu’elle n’a jamais supporté, comme sa qualité de garçon et tout ce que cela supporte. Une vie mouvementée, qu’elle raconte en toute simplicité, sans effets d’aucune sorte, sans faire le moindre éclat. Depuis la petite enfance en Algérie jusqu’à la retraite de professeur de l’éducation nationale, en passant bien sûr par sa carrière d’artiste de cabaret parisien sous le pseudonyme de Bambi qui la rendit célèbre. Une célébrité qu’elle ne met jamais en avant. Comme elle n’insiste pas sur les difficultés qu’elle a pu connaître à une époque où changer de sexe était considéré comme la chose la plus incompréhensible qui soit et bien sûr était condamné au nom de la normalité et des bonnes mœurs de l’époque. Bambi aujourd’hui ne regrette rien. Mais elle ne se donne pas en modèle. Elle a simplement réussi à être elle-même, à être ce qu’elle a toujours ressenti qu’elle était, au plus profond d’elle-même.

         Sébastien Lifshitz filme cette vieille dame sans ride, encore pleine de charme avec son petit sourire espiègle, de façon toute simple. Face à la caméra, en plan fixe assez serré, qui ne variera pas tout au long du film, elle parle pratiquement sur le même ton, mais son discours n’est jamais monotone ou ennuyeux. Le cinéaste a su se faire oublier. Il a su masquer les effets de montage dans le discours de Marie-Pierre. Bambi n’existe plus, et pourtant, elle est bien vivante dans le film. Un film qui n’en fait pas une icône, la « première transsexuelle française ». Il la présente avec une sympathie évidente, ce qui n’exclut pas une coloration générale du portrait qui s’oriente plutôt du côté de la neutralité. Le film de Lifshitz n’est pas vraiment une autobiographie. Ce n’est pas non plus un biopic. C’est un film qui présente une personne effectuant un retour sur sa vie, pour le seul plaisir du souvenir.

         Bambi, le film, est construit en alternant le filmage du récit de vie fait par marie-Pierre, et des images d’archives qui concrétisent, beaucoup plus qu’elles n’illustrent, le déroulement chronologique de cette vie. De l’enfance en Algérie nous voyons les photos de famille. Puis ce sont des images extraites de films en super 8 réalisées par Bambi elle-même et dont le caractère amateur n’est jamais gommé. Le voyage à Paris, l’évocation fréquente des relations avec la mère, le début de carrière sur la scène du Carrousel, l’amitié avec coccinelle, le recours aux hormones puis à la chirurgie, tout cela semble couler de source, en tout cas s’enchaîner de façon cohérente. Plus surprenant est la « reconversion » de Bambi en professeur de français en collège, une seconde carrière où elle change totalement de look, mais elle réussit tout autant. Pour nous faire appréhender tout cela, le réalisateur a su construire une démarche parfaitement rigoureuse, évitant d’avoir recours à des témoignages de proches, ce qui fait toujours courir aux films qui utilisent ce procédé pourtant courant, le risque de devenir plus hagiographique.

         Après Les Invisibles, Sébastien Lifshitz poursuit son investigation des modes de vie marginaux, ou plutôt des modes de vie que la société a tendance à renvoyer, et renvoie effectivement encore trop souvent, à la marginalité. Un cinéma qui contribue à combattre toutes les formes de discrimination.