M COMME MARGINAUX

Sous le niveau de la mer, Gianfranco Rosi, Italie, 2008, 119 minutes.

         Le lieu où est tourné ce film a-t-il pour nom « nulle part » ? La formule est facile, trop facile. Ce lieu existe bel et bien, un désert quelque part en Amérique du côté de la Californie. Un désert dont la caractéristique est de culminer à 35 mètres au-dessous du niveau de la mer. Un désert qui devrait donc être recouvert par les eaux et dont l’existence est en soi un paradoxe. Paradoxe renforcé par le fait que ce désert sans nom dans le film est un désert habité. Se retrouve là en effet, de façon non concertée, toute une foule de marginaux, de solitaires, ayant fui la société ou en ayant été chassé, et qui vivent  là, dans des conditions matérielles souvent problématiques, sans eau et sans électricité, qui sous une tente, qui dans un bus aménagé ou dans n’importe quel autre véhicule pouvant contenir de quoi dormir. De toute façon, si le vent ne soulève pas trop le sable, ils vivent aussi dehors, dans de petits campements improvisés.

         De toute façon, aucun de ces « SDF » ne cherche le confort. Avoir de quoi se déplacer et pouvoir joindre par téléphone un proche, un membre de la famille à qui laisser un message puisqu’il ne répond pas, est largement suffisant. S’il n’y a pas de point d’eau, l’approvisionnement est quand même assuré par les services de … qui possède une citerne. A part cette donnée matérielle, le film ne s’arrête guerre sur la façon dont ils se nourrissent. Leur présence dans ce désert dit assez en elle-même leur détachement de la dimension matérialiste de la vie.

         Entrant peu à peu, par petite touche successives, dans leur intimité, le cinéaste rassemble les pièces éparses qui pourraient expliquer comment et pourquoi ils sont arrivés là. L’explication peut être simple : en ville dormir dans un parc est illégal. Ici au moins, aucun policier ne viendra vous embêter. Ce type de revendication, quelque peu anarchisante n’est pourtant pas le leitmotiv de discours tenus à la caméra. Ceux qui vivent là ne forment pas une communauté. Ils vivent les uns à côté des autres et peuvent très bien s’ignorer. Ils ne partagent pas forcément les mêmes idées. Chaque parcours de vie est original, et la dimension chorale du film nous laisse la tâche d’essayer de reconstituer le puzzle même si, le plus souvent, il manque toujours une ou deux pièces. Au fond, leur seul point commun, c’est d’être là, dans ce lieu improbable et d’avoir quitté, provisoirement ou définitivement la vie « civilisée ». Définitivement ? La plupart ne se posent pas la question. Le film se contente de montrer ce qu’ils sont maintenant. Et c’est déjà beaucoup.

         Les portraits que dessine le film constituent une galerie d’individualités originales, toujours surprenantes, dès que l’on va, comme le fait Rosi, un peu plus loin que la première apparence. A côté du porteur d’eau, il y a la coiffeuse qui essaie de redonner une beauté à des visages vieillis ;  il y a la docteure qui soigne aussi les chiens. Ceux qui n’ont pas de fonction plus ou moins professionnelle ont quand même leur surnom qui souligne leur spécificité. Le degré d’empathie du cinéaste avec ceux qu’il filme que le spectateur ne peut que trouver un côté attachant à chacun. Malgré cela, le film ne nous présente pas un mode de vie idyllique. Visiblement la solitude pèse à certains. Et la dernière partie du film est entièrement consacrée à la tentative de rencontre entre deux d’entre eux. Peuvent-ils vivre ensemble ? Former un couple ? Elle lui reproche le désordre et la saleté de son bus. Et s’il décide de raser sa barbe hirsute, cela ne sera peut-être pas suffisant pour la convaincre.

         Sous le niveau de la mer est un bon exemple de l’évolution actuelle du cinéma direct. S’immergeant dans une réalité peu commune, il ne se contente pas de la faire découvrir à la manière d’un reportage. Il en explore les différentes facettes et nous en montre, au final,  la dimension universelle.

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B COMME BAMBI

Film de Sébastien Lifshitz. France, 2013, 58 minutes

         La vie de Marie-Pierre Pruvot, née Jean-Pierre, un prénom qu’elle n’a jamais supporté, comme sa qualité de garçon et tout ce que cela supporte. Une vie mouvementée, qu’elle raconte en toute simplicité, sans effets d’aucune sorte, sans faire le moindre éclat. Depuis la petite enfance en Algérie jusqu’à la retraite de professeur de l’éducation nationale, en passant bien sûr par sa carrière d’artiste de cabaret parisien sous le pseudonyme de Bambi qui la rendit célèbre. Une célébrité qu’elle ne met jamais en avant. Comme elle n’insiste pas sur les difficultés qu’elle a pu connaître à une époque où changer de sexe était considéré comme la chose la plus incompréhensible qui soit et bien sûr était condamné au nom de la normalité et des bonnes mœurs de l’époque. Bambi aujourd’hui ne regrette rien. Mais elle ne se donne pas en modèle. Elle a simplement réussi à être elle-même, à être ce qu’elle a toujours ressenti qu’elle était, au plus profond d’elle-même.

         Sébastien Lifshitz filme cette vieille dame sans ride, encore pleine de charme avec son petit sourire espiègle, de façon toute simple. Face à la caméra, en plan fixe assez serré, qui ne variera pas tout au long du film, elle parle pratiquement sur le même ton, mais son discours n’est jamais monotone ou ennuyeux. Le cinéaste a su se faire oublier. Il a su masquer les effets de montage dans le discours de Marie-Pierre. Bambi n’existe plus, et pourtant, elle est bien vivante dans le film. Un film qui n’en fait pas une icône, la « première transsexuelle française ». Il la présente avec une sympathie évidente, ce qui n’exclut pas une coloration générale du portrait qui s’oriente plutôt du côté de la neutralité. Le film de Lifshitz n’est pas vraiment une autobiographie. Ce n’est pas non plus un biopic. C’est un film qui présente une personne effectuant un retour sur sa vie, pour le seul plaisir du souvenir.

         Bambi, le film, est construit en alternant le filmage du récit de vie fait par marie-Pierre, et des images d’archives qui concrétisent, beaucoup plus qu’elles n’illustrent, le déroulement chronologique de cette vie. De l’enfance en Algérie nous voyons les photos de famille. Puis ce sont des images extraites de films en super 8 réalisées par Bambi elle-même et dont le caractère amateur n’est jamais gommé. Le voyage à Paris, l’évocation fréquente des relations avec la mère, le début de carrière sur la scène du Carrousel, l’amitié avec coccinelle, le recours aux hormones puis à la chirurgie, tout cela semble couler de source, en tout cas s’enchaîner de façon cohérente. Plus surprenant est la « reconversion » de Bambi en professeur de français en collège, une seconde carrière où elle change totalement de look, mais elle réussit tout autant. Pour nous faire appréhender tout cela, le réalisateur a su construire une démarche parfaitement rigoureuse, évitant d’avoir recours à des témoignages de proches, ce qui fait toujours courir aux films qui utilisent ce procédé pourtant courant, le risque de devenir plus hagiographique.

         Après Les Invisibles, Sébastien Lifshitz poursuit son investigation des modes de vie marginaux, ou plutôt des modes de vie que la société a tendance à renvoyer, et renvoie effectivement encore trop souvent, à la marginalité. Un cinéma qui contribue à combattre toutes les formes de discrimination.