V COMME VISAGES de femmes.

La femme aux cent visages. Jean-Daniel Pollet, 1968, 10 minutes.

Ce pourrait être un exercice de style. Ce pourrait n’être qu’un exercice de style. Mais rarement un film aussi court aura posé autant de question, suscité autant de réflexions, fait surgir autant de pensées.

Un hommage à la peinture ? Aux peintres ? Même si aucun n’est nommé. Ce film n’est pourtant pas un jeu de devinette. Tant pis si l’on ne reconnait pas les tableaux, si l’on ignore les artistes. Il ne s’agit aucunement de tester l’étendue de son savoir, de sa culture picturale. D’ailleurs beaucoup de ces tableaux sont ici méconnaissables. Non identifiables. Tout simplement parce qu’ils sont filmés. Parce qu’ils sont le résultat d’un filmage. Au banc titre – c’est classique – avec les mouvements de caméra adéquats, des zooms avant pour opérer des recadrages, pour isoler une partie du tableau, jusqu’au gros plan, au très gros plan. Nous n’avons jamais affaire à la totalité du tableau. Aucun n’est donné à voir dans son ensemble.

Ce qui est filmé, ce ne sont pas des tableaux. Nous ne sommes plus dans le domaine de la peinture. Le film est en noir et blanc. Il n’y a pas de peinture en noir et blanc. Sauf peut-être chez Malevitch avec « Carré noir sur fond blanc » et « Carré blanc sur fond blanc ». Mais justement, il ne s’agit pas d’une figure humaine. Il n’y a que le cinéma, après la photographie et le dessin, qui peut donner à voir des visages en noir et blanc. S’agissant de visages issus de tableaux, le noir et blanc est forcément scandaleux. En première approche, le projet de film consiste à filmer des visages de femmes figurant dans des tableaux de peintres depuis l’antiquité jusqu’à l’époque moderne. Mais un visage de femme n’est jamais en noir et blanc. Pas plus dans la peinture que dans la vie courante. Peut-être pour nous dire qu’une fois filmés, ces visages peints, ces fragments de tableaux, ne sont plus de la peinture. Mais simplement du cinéma.

Du cinéma qui sait parfaitement utiliser les possibilités du cinéma. Des mouvements de caméra qui animent des images fixes. Un commentaire qui part des images (sans jamais les décrire) pour aller au-delà des images. Un commentaire qui ne renvoie surtout pas à l’histoire de l’art. Un commentaire qui est simplement un hommage à la femme, à travers la multiplicité des visages, des formes des yeux, de la bouche, du nez ou du front dans leur infinie variété. La femme une et multiple. Et dans ces mouvements de caméras qui cadrent et recadrent des visages de femmes, le commentaire donne à penser la beauté des visages des femmes.

Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi une musique. Une musique qui peut, elle, être identifiée. Qui doit être identifiée. Il s’agit de la musique composée par Antoine Duhamel pour le film de Jean-Luc Godard, Pierrot le fou. Et là, on devrait aussi crier au scandale. A-t-on affaire à un détournement d’une musique de film existante ? Utilisée, réutilisée à contre-emploi ? A moins que cet emprunt soit en fait un hommage au cinéma de Godard – c’est-à-dire au cinéma dans son ensemble. En même temps que l’explicitation du sens profond du film dont elle est extraite.

Pierrot le fou un film sur la femme et ses multiples visages.