C COMME CINEASTE – Démiurge.

El Father Plays Himself. Mo Scarpelli, Venezuela, United Kingdom, Italy, United States, 2020, 105 minutes

El Father, c’est le petit nom (affectueux ?) que le fils donne à son père.

Le fils est cinéaste. Il veut faire un film sur son père. S’appuyer sur la vie de son père, qu’il juge suffisamment romanesque pour alimenter le scénario. Un film où le père va jouer son propre rôle, s’improviser acteur donc, lui qui n’a jamais mis les pieds sur une scène de théâtre ni devant une caméra.

Le film que va tourner le fils pourrait être un documentaire, avec une dimension biographique et historique. Le cinéaste prend une autre direction. Il veut réaliser une fiction – La Fortaleza, Jorge Thielen Armand – où son père serait acteur, dans des scènes scénarisées par le fils qui ne seront pas des improvisations, même si le vécu du père, et surtout son caractère, sa manière d’être, doivent avoir la plus grande authenticité possible. Une perspective assez ambiguë au fond.

Ambiguïté que l’on retrouve tout autant dans le film El father plays himself. Certes la dimension documentaire est affirmée. Avec sa dimension film dans le film qui permet de documenter la fabrication du film et donc un des aspects le plus concret du cinéma. Sans oublier le devenir acteur d’une personne qui doit jouer en respectant les intentions du réalisateur, même s’il joue son propre rôle. Avec la dimension aussi de la relation père-fils, relation faite d’affection sans doute, mais marquée aussi par tout le vécu familial antérieur, leur éloignement dans la vie en particulier.

Mais n’y a-t-il pas dans le projet lui-même une dimension qui déborde largement cette visée documentaire. Car si le film que tourne le fils sur son père est une fiction, le film fait sur ce film-là prend lui-même une dimension fictionnelle. El father plays himself, film de Mo Scarpelli, est en effet tourné (et monté) comme s’il était réalisé par le même cinéaste que celui qui réalise le film sur son père. Une sorte d’autofiction en somme. Et du coup la réalisatrice effective de El father plays himself s’effaçant totalement, on peut dire que le fils est en train de réaliser deux films d’un seul coup.

Exploit peu commun en somme. Qui concrétiserait en somme une sorte de rêve secret de tout cinéaste : être à la fois l’auteur de son propre film et du film fait sur ce premier film. Le cinéaste devenu ainsi le démiurge universel.

Visions du réel 2020

A COMME ACTEUR

Ennemis intimes de Werner Herzog, Allemagne, 1999, 95 mn

Huit ans après la mort de Klaus Kinski, Werner Herzog réalise un film sur celui qui fut son acteur fétiche, présent dans cinq de ses films les plus importants, Aguirre, la colère de Dieu (1972), Nosferatu, fantôme de la nuit (1979), Woyzeck (1979), Fitzcarraldo (1982) et Cobra verde (1987), dont seront montrées les scènes les plus significatives. Un film hommage à un personnage et un acteur hors du commun. Mais en même temps une réflexion très personnelle sur les relations particulières qu’entretenaient pendant de longues années les deux hommes, l’un acteur de théâtre et l’autre réalisateur de films. Une réflexion enfin, sur le rôle et la place de l’acteur dans la création cinématographique. De Kinski, Herzog nous montre la part du génie dans son travail d’acteur, et la part de folie dans ce génie.

kinski 2

Seul face à la caméra, le plus souvent sur les lieux mêmes où il réalisa ses films avec Kinski, le Pérou ou la forêt amazonienne en particulier, Werner Herzog raconte. Un récit calme et posé, qui tranche avec la violence des faits évoqués qu’illustre parfaitement cette séquence filmée pendant le tournage de Fitzcarraldo où Kinski s’emporte contre le producteur, le traitant de tous les noms. Herzog rapporte un nombre impressionnant de colères de Kinski, toutes plus violentes les unes que les autres, au point même parfois de passer à l’acte. Le Kinski décrit par Herzog est irritable au plus haut point, ne supportant pas de ne pas être toujours l’unique centre d’intérêt sur le tournage, systématiquement agressif avec tous ceux qui l’entourent, mais aussi peureux et parfois lâche. La conclusion s’impose : pour Herzog, Kinski est fou. Mais, cette folie, ne l’a-t-il pas lui-même partagée ? N’était-elle pas nécessaire à la réalisation de ses films. Kinski = Fitzcarraldo ; Fitzcarraldo = Herzog.

kinski 4

La relation qu’entretenait Herzog avec Kinski était à l’évidence ambivalente, faite d’amour et de haine. Mein Liebster Feind (titre original du film qui pourrait se traduire littéralement par Mon meilleur ennemi), nous montre aussi parfois un Kinski détendu, souriant, tombant dans les bras de Herzog lors de retrouvailles à l’occasion d’un festival en Californie. Dans leurs affrontements, Herzog se donne toujours le beau rôle, réussissant à impressionner Kinski par la menace pour qu’il ne quitte pas le tournage, sachant parfaitement le manipuler pour obtenir ce qu’il souhaite de lui. Une relation par moment pratiquement fusionnelle, même si Herzog prend soin de toujours garder ses distances par rapport à la folie de Kinski.

Récit autobiographique, Ennemis intimes est aussi un document précieux sur le cinéma. Trop rares en effet sont les réalisateurs qui parlent de leur travail en dehors de toute visée promotionnelle. Ou bien, ils le font dans des livres. Avoir fait un film de sa relation particulière à son acteur montre la grande maturité artistique du cinéaste Herzog.

 

 

H COMME HERZOG WERNER

Folie, hors-normes, démesure, telles sont les expressions le plus souvent rencontrées à propos des personnages des films de Werner Herzog, d’Aguirre à Gaspar Hauser en passant par Fitzcarraldo. Et effectivement les films du cinéaste allemand ne traitent pas vraiment du quotidien de Monsieur tout le monde. Qu’en est-il pour ses documentaires, qui constituent une partie importante de son œuvre ?

Deux portraits de personnages hors du commun. Ne sont-ils pas aussi, d’une certaine façon, de autoportraits ?

Ennemis intimes, 1999. Le portrait de l’acteur « fétiche » d’Herzog, Klaus Kinski, la mise à nu de leurs relations, un film hommage à un personnage et un acteur hors du commun, en même temps qu’une prise de distance dans leurs relations pour le moins houleuses et toujours ambivalentes. Herzog rapporte un nombre impressionnant de colères de Kinski, toutes plus violentes les unes que les autres, au point même parfois de passer à l’acte. Le Kinski décrit par Herzog est irritable au plus haut point, ne supportant pas de ne pas être toujours l’unique centre d’intérêt sur le tournage, systématiquement agressif avec tous ceux qui l’entourent, mais aussi peureux et parfois lâche. La conclusion s’impose : pour Herzog, Kinski est fou. Mais, cette folie, ne l’a-t-il pas lui-même partagée ? N’était-elle pas nécessaire à la réalisation de ses films. Kinski = Fitzcarraldo ; Fitzcarraldo = Herzog.

ennemis-intimes-herzog

Grizzly man, 2005. Un autre portrait, d’un personnage tout aussi singulier, marginal, fascinant et repoussant à la fois, Timothy Treadwell, amoureux des grizzlis, au point de passer ses étés sur leur territoire en Alaska. Une aventure des plus dangereuses.  Car ces animaux sauvages n’ont rien de gentilles petites peluches. Treadwell le sait. Il se vante même de vivre le plus dangereusement du monde. Mais il ne peut pas se passer de ses amis les ours. Il est là pour les étudier, pour les protéger. Il les connait tous. Ils sont ses amis. Mais eux, reconnaissent-ils en lui un ami ? Une aventure qui se termine mal, Treadwell est dévoré par ses « amis », sans doute parce que très prosaïquement ils manquaient de nourriture. Mais le cinéaste cherche-t-il vraiment à percer le mystère de Treadwell ? Le seul jugement qu’il portera sur cette folie concerne le fait d’avoir entraîné se compagne dans sa mort. Pour le reste, Herzog ne se donne pas le droit de condamner. Au fond, la position de Herzog vis-à-vis de Treadwell est ambigüe. Comme le personnage de Treadwell est lui-même profondément marqué par l’ambigüité. Treadwell est incontestablement un personnage hors du commun, vivant une situation extrême. Qui mieux qu’Herzog pouvait le filmer ?

grizzly-man

Filmographie

Les films documentaires de Werner Herzog

The great Ecstasy of Woodcarver Steiner (1974)

 Gasherbrum (1985) 

Échos d’un sombre empire (1990) 

Leçons de ténèbres (1992) 

Les Cloches des profondeurs (1993) 

Gesualdo, mort à cinq voix (1995) 

 Petit Dieter doit voler (1997) 

Ennemis intimes (1999) 

Les Ailes de l’espoir (2000)

Grizzly man (2005) 

La Grotte des rêves perdus (2010) 

Into the Abyss (2011)