I COMME ITINERAIRE D’UN FILM – Filmus de Clément Safra.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Conception

Aux sources du projet, une forêt du Périgord qui m’est familière. C’est un lieu évocateur de fictions, de contes et de légendes, avec son orée plongée dans la pénombre, son cimetière d’arbres foudroyés, ses chênes creux en forme d’abri, sa fontaine miraculeuse, sa grotte protectrice… autant d’éléments qui m’inspirent la structure d’un voyage imaginaire à l’écart du monde et de la société. Un film qui parle de territoire, de frontière et de liberté.

Pour incarner ces thèmes, une figure émerge de l’écriture du scénario : celle d’une Tsigane, une femme rom, avec son enfant. Des symboles de liberté, mais aussi de transgression et de rejet. Dans le récit, ils sont poursuivis par les gendarmes. Protégés magiquement par la nature, ils deviennent des dieux étrangers, tel qu’est intitulé le scénario. Par leur présence et leur regard, les bois se métamorphosent en forêt enchantée.

Roms et gendarmes : un antagonisme fondamental, immédiat, quasi-irrémédiable. Gendarmes et Roms, les cowboys et Indiens d’un western français contemporain… Or dans ce film, aucune confrontation directe n’a lieu : la rencontre entre les personnages se fait par le biais de la forêt, qu’ils traversent tour à tour. Ainsi c’est le montage, le cinéma lui-même, qui doit rendre possible le rapprochement d’êtres que tout oppose.

Production

Afin d’éviter que le film ne repose sur une imitation plus ou moins approximative dérivée de préjugés, le recours à des acteurs grimés en Tsiganes est vite exclus. Au contraire, le parti est pris de mettre en scène des personnes de la communauté rom de France. Ainsi, ce sont les personnages eux-mêmes, et non des simulacres, qui évolueront devant la caméra. C’est donc au sein d’une grande famille de Roms de Roumanie établis près de Bordeaux que les castings se déroulent, grâce au soutien d’une association locale qui rassemble des dizaines de femmes et d’enfants.

À l’issue d’une série d’essais filmés, Mirela, vingt-six ans, est retenue. Elle se distingue d’entre toutes pour son naturel et son indifférence à la caméra. Elle ne cherche à imiter personne, ni à me plaire ; elle se contente d’être. Ainsi on ne la perçoit pas comme une Rom, mais comme une femme affrontant une certaine situation, celle d’une mère de famille réfugiée dans un pays étranger. Parmi ses six enfants, c’est le plus jeune et le plus indocile, Fernando, quatre ans, qui est choisi.

À l’initiative d’un producteur dont il s’agit également du premier long-métrage, le projet est financé avec des fonds exclusivement privés, sans aucune aide publique ni subvention. Le film est donc produit sans le concours des institutions de l’industrie cinématographique française, sur lesquelles il aurait été illusoire de compter pour soutenir un projet au programme aussi radical : tourner en vingt jours un long-métrage de fiction dans des conditions proches du documentaire, sans acteurs ni dialogues.

En toute indépendance, j’ai carte blanche pour mener à bien cette expérience filmique dont l’issue, par définition, est incertaine. Elle repose sur la confrontation de deux cultures, celle d’une famille rom et celle d’une équipe de cinéma, dans le cadre neutre de la forêt, unique décor de l’histoire. À l’approche du tournage, il est clair que le véritable défi sera humain autant qu’artistique : dépasser la méfiance réciproque pour tenter de créer ensemble un film d’un genre nouveau.

Réalisation

Le tournage commence au milieu de l’été, avec une palette de moyens techniques réduits au strict minimum : caméra unique, prise de son directe, décors naturels, et le soleil pour tout projecteur. L’enjeu pour l’équipe est de rester la plus discrète et la plus alerte possible afin de pouvoir capter les moindres réactions de nos héros, ces « personnes réelles » placées au coeur d’un lieu inconnu, la forêt, loin de leur cadre de vie et de leur quotidien. La caméra, que j’opère moi-même, tourne en permanence, y compris avant « action » et après « couper » : c’est là, dans ces marges, que se produisent les moments les plus précieux, les plus inattendus. Je ne peux pas les manquer sous prétexte qu’ils ne figurent pas dans mon scénario écrit entre quatre murs. « Action ! Action ! » : le petit garçon s’approprie cette injonction arbitraire, et la rend dérisoire. Il la répète en boucle, s’en moque à l’infini.

De l’artifice surgit une vérité : la complicité entre la mère et son fils, la pudeur de la femme qui se sait l’objet de toute l’attention, le refus de l’enfant d’être capturé par l’objectif. Mon désir est de saisir ces personnes au plus près, dans un mouvement spontané. Souvent, les contours s’estompent, le flou les enveloppe, et me rappelle leur caractère insaisissable. Résistance et opposition deviennent aussi les thèmes du film. Ici, l’acte même de filmer se révèle être un défi, et le filmeur lui-même, un protagoniste.

Cette matière première récoltée au tournage, je dois la donner à voir et à entendre ; la mettre en forme. Envisagé dès le début comme la véritable écriture du film, le montage doit sculpter ces images et ces sons bruts pour les rendre signifiants. Il crée le lien entre deux images, deux sons, un son et une image. Ainsi le cri de l’oiseau se substitue parfois à la parole de l’enfant dont la langue maternelle, le romani, m’est étrangère. La forêt en devient l’interprète, et le cri de l’oiseau, le sous-titre. « Filmus », ce mot inconnu que j’entends prononcé par la mère et l’enfant, devient, au terme de dix-huit mois de post-production, le titre du film.

Diffusion

FILMUS est sélectionné au 70è Festival International de Locarno, où il est présenté en première mondiale. Cette année-là, c’est le seul film français de la section Signs of Life, consacrée « aux oeuvres qui explorent de nouvelles formes narratives et des langages innovants. »

Au lendemain du festival, dans un contexte où le système de distribution se trouve incapable de porter un long-métrage plus proche de la poésie que de la prose, j’imagine une présentation de FILMUS sous la forme d’une expérience visuelle dépassant la séance ordinaire : je rêve d’un spectacle dans la veine des fantasmagories du XIXè siècle où l’image projetée suscitait en elle-même l’émerveillement du public, adulte comme enfantin, alors que le Cinématographe n’était pas encore né…

Dans cette perspective, des plaques de lanternes magiques originales inspirées de FILMUS sont réalisées. À l’occasion de la sortie du film en VOD, ces oeuvres uniques, peintes sur verre selon la méthode traditionnelle, sont dévoilées via Filmaison, une nouvelle structure de production et de diffusion dont le projet s’inscrit dans le prolongement même de FILMUS : réinventer le cinéma.

— Clément Safra

FILMUS en VOD : https://vimeo.com/ondemand/filmus

Filmaison sur Facebook : https://www.facebook.com/filmaison

Filmaison sur Instagram : https://www.instagram.com/filmaison/

www.filmaison.com

C COMME CAMPAGNE.

Paradisio, Hendrik Hegray, France, 2019, 54 minutes.

Bugeat en Corrèze. Une petite ville. Ou plutôt un village. Nous n’en verrons que quelques maisons. Mais il ne doit pas y en avoir beaucoup plus.

Nous verrons beaucoup plus les bois, sans doute à proximité du bourg. Des plans de sentiers, d’arbres, de troncs, de souches, de fougères. Une canette de bière jetée là ou même une vieille tondeuse rouillée. Quelques animaux, un taureau dans un pré. Et dans un plan particulièrement long, un tas de cailloux.

Sur une route, le passage d’un ou deux véhicules, comme sur la place du village. Des vues de quelques bâtiments nous serons aussi proposées. Parfois on aperçoit des silhouettes humaines, de loin. On ne s’approche jamais. Il y a quelques commerces, une banque et plusieurs pancartes portant la mention à vendre. Nous ne rentrons qu’une fois dans une maison. C’est pour cadrer une chaine Hifi. Dehors un cigare allumé, posé sur une pierre, constitue un des rares signes de vie.

Le principe du film est simple. Des plans, le plus souvent fixes, cadrant une portion d’espace, de paysage ou du village. Des plans photographiques. Comme des cartes postales. Mais des vues qui sont sans intérêt. Qui ne susciteraient l’attention d’aucun touriste. Un inventaire de la banalité ambiante. Sans aucune surprise. Sans aucune action. Des plans qui ne sont même pas descriptifs. Qui se contentent de montrer. Des plans qui renvoient au vide, au rien.

La succession de ces images ne semblent correspondre à aucune logique, aucune intention. Le film a-t-il fait l’objet d’un montage ? Il semble qu’il s’agisse simplement d’un tourné-monté. D’ailleurs beaucoup d’éléments de ce que nous voyons évoquent immanquablement l’amateurisme. Les images qui bougent, la caméra n’étant pas sur un pied. On entend les déclics du lancement ou de l’arrêt de la prise de vue. On entend la respiration du cinéaste et même dans un plan sa toux. Quelques décadrages aussi. La caméra comme échappée et qui continue de tournée. Un amateurisme assumé certes. Presque recherché. Mais justement, un peu trop systématiquement. Et si le titre peut être une référence à Alain Cavalier, auteur d’un Paradis, le film dans son ensemble n’a pas la dimension d’un hommage au cinéaste.

Et puis, sans prévenir, nous nous retrouvons brusquement dans des images télé, le clip d’une chanteuse, des images clinquantes, factices, du bruit, tout le contraire des images qui nous avaient été présentées jusque-là. Mais avait-on besoin d’un tel contraste pour comprendre que la campagne était du côté du calme, un calme nous permettant d’apprécier les chants des oiseaux.

Une des dernières séquences du film – un plan séquence en fait – nous montre la marche du cinéaste dans les bois, filmant le sol à ses pieds et le sentier devant lui, face au soleil. Une promenade solitaire dans une campagne bien triste.

E comme entretien – Robin Hunzinger

Quels sont les éléments de votre biographie qui peuvent le mieux vous présenter ?

Né un an après mai 68.

Élevé à la fois dans les montagnes par mes parents, et en ville par ma grand-mère. De ce fait je suis bilingue.

 Pouvez-vous retracer votre itinéraire cinématographique.

À 14 ans je m’achète une caméra super-huit Beaulieu avec l’argent d’une mitraillette allemande trouvée dans le foin de la ferme que mes parents avaient achetée.

À 15 ans je filme en super-huit. Il fallait alors de la pellicule, la faire développer, la couper, la monter.

À 20 ans, fin des années 80, à la faculté de Strasbourg, je découvre le cinéma documentaire avec Claude Haffner.

  1. Maîtrise de cinéma à Paris 7. Beaucoup de théorie et des rencontres. Confirmation de ce qui sera ma passion, grâce à deux professeurs. Jean Rouch qui nous projette des films en amphi. Et Bernard Cuau qui nous initie au documentaire et à l’Histoire à travers de nombreux films liés la Shoah.

Bernard Cuau m’encourage à aller à Sarajevo.

  1. Premier voyage à Sarajevo. Je ne filme pas. Mais je rencontre Adimir Kenovic,
  2. Deuxième voyage à Sarajevo. Je rencontre un producteur français, Bruno Florentin.
  3. Je retourne à Sarajevo avec l’idée d’approfondir le thème des frontières. Je tourne mon premier film, Psychogéographie d’une frontière, celle de l’enclave de Gorazde.

Là, de retour en France, j’enchaîne tout naturellement avec Voyage dans l’Entre-deux, un film sur les frontières de ma propre enclave familiale et sur l’histoire de l’Alsace annexée par les nazis.

Mes deux premiers thèmes sont là.

L’Histoire, la guerre et ses post conflits, d’où sortira en 2005 Closing your eyes, un film documentaire sur la Palestine.

La famille en prise avec l’Histoire, d’où sortira en 2008 Où sont nos amoureuses qui raconte le destin de ma grand-mère dans l’Alsace annexée. Et Vers la forêt des nuages, qui suit l’itinéraire de ma compagne Aya, de retour en Côte d’ivoire, son pays natal.

Et c’est alors que, comme une respiration, se dessine le troisième thème de mes films : l’enfance et la nature, avec Eloge de la cabane en 2003,suivi par Le recours aux forêts en 2019.

eloge de la cabane

Parmi vos films documentaires quels sont ceux auxquels vous êtes le plus attaché ?

Où sont nos amoureuses, car c’est un film pour lequel je suis allé au bout du bout. Bravant toutes difficultés. Et il y en a eu.

C’est un film qui raconte le destin de deux jeunes provinciales, Emma et Thérèse, professeurs toutes les deux dans les années 30, qui tentent de construire ensemble une vie à la fois engagée et amoureuse. L’été 35, elles font « le voyage et URSS » et songent à adopter un enfant. Leur émancipation va se transformer en apprentissage douloureux puis en épreuve du feu. En 1940, après avoir brutalement rompu, elles se trouvent confrontées à la catastrophe : Emma, mariée vit dans une Alsace annexée par l’Allemagne nazie, et s’y renie dans la douleur. Thérèse s’engage dans la Résistance en Bretagne. Arrêtée par la Gestapo, elle meurt sous la torture en 43. Elle n’a pas parlé. L’enjeu du film est dans la trajectoire de ces deux femmes. Deux vies qui furent d’abord pensées et rêvées comme un tout libre et splendide et qui se séparent au moment même où l’Histoire les prend au piège. Dès lors, celle-ci, comme un révélateur tragique, les précipite chacune à sa perte.

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Où sont nos amoureuses

Le second film auquel je suis très attaché, c’est Vers la forêt de nuages, car malgré le manque d’argent je l’ai porté, et seul, et ne me suis jamais découragé.  Ce film parle d’Aya ma compagne, qui a été élevée dans La Forêt des Nuages, à l’ouest de la Côte-d’Ivoire, par Jeanne, sa grand-mère maternelle, puis au centre du pays, par Denis, son père, instituteur. A 20 ans, elle a quitté Abidjan où des troubles ont éclaté pour venir en France. Elle a repris ses études, elle est devenue française, et depuis 2013 elle est infirmière.  Ce film raconte son retour au pays natal pour y retrouver sa famille en deuil et se recueillir sur la tombe de son père, enterré quelque part, loin, dans un village de la savane. Et pour revoir aussi sa grand-mère, Jeanne, la figure tutélaire de son enfance. Elle embarque avec elle ses deux enfants, Tim et Nine. Moi, son mari, réalisateur, je les suis. Tim, mon fils, est le deuxième personnage du film. Il est né en France. Dans le film,  il a huit ans. Il est en CE2. Il aime jouer au foot, aux petites voitures et dessiner. Il sait que Aya, sa maman, est noire et qu’elle vient d’un autre pays. Qu’éprouve-t-on quand on a huit ans et qu’on se prépare à partir en Côte-d’Ivoire ? Tim sait confusément qu’une moitié de lui en provient. Il sait situer sur le globe cette moitié inconnue où des cousines et des cousins l’attendent. Mais le pays de sa maman, La Forêt des Nuages, n’est encore qu’une fiction, une sorte de jungle tenue par les chasseurs Dozo, en Ray Ban et tenue léopard, bardés de cartouches et de gris-gris. Tim les a vus en photos. Ensuite, il les a dessinés. Sa maman lui a raconté que, petite fille, elle n’avait pas le droit d’entrer dans la forêt peuplée de serpents, de singes, de tigres et d’éléphants. Parfois, après s’être attardé sur la page des reptiles de son encyclopédie, Tim fait des cauchemars où des serpents monstrueux le poursuivent. Aya, elle, est le premier personnage de ce film. Alors qu’éprouve-t-on quand on a quitté son pays, jeune fille, et qu’on y revient à trente ans, métamorphosée en Française ? Le pays a changé. Gbagbo est en prison à La Haye, Ouattara a repris le pays en main. Aya est une Baoulé. Enfant, elle a été façonnée par ce mélange de christianisme et de sorcellerie qui ont fondés ses mythologies. Elle veut revenir au pays pour clore les tractations qui accompagnent un deuil. Mais aussi pour présenter son mari et ses enfants à sa famille dispersée entre plusieurs villages. Qu’aura-t-elle gardé en elle de son enfance, fables et mythes, face aux retrouvailles ? Face aux rites ? Face à cette culture toute autre qui est toujours la sienne ? C’est l’enjeu du film.

vers la foret de nuages

Et puis il y a Le recours aux forêts (Le choix d’Erik en version courte)  que je  viens de terminer et que j’ai envie de porter, lui aussi jusqu’au bout, sur mon dos, car j’ai fais un pacte avec mon personnage, et ce pacte je veux le respecter. Ce film cherche à comprendre pourquoi Erik Versantvoort a décidé de quitter son métier pour habiter une cabane  dans la forêt vosgienne ? Certains disent qu’il aurait voulu, dans un soudain besoin de liberté, tourner le dos à sa condition d’ouvrier pour vivre une aventure qui n’a duré qu’une année.  D’autres disent qu’il se savait malade de façon incurable, et qu’il était parti dans cet ermitage perdu au milieu des montagnes vosgiennes afin d’y mourir. J’ai rencontré Erik en avril 2017 et je l’ai filmé pendant six mois jusqu’à sa disparition le 16 septembre de la même année. Avec ce film, j’ai voulu pénétrer les mythologies d’un homme décidé à mener une forme de vie élémentaire, peut-être parce qu’il était condamné et qu’il était temps de vivre fort.

robin Hunzinger 2
Le recours aux forêts

 Lorsque j’ai entendu parlé d’Erik pour la première fois, j’ai tout de suite été fasciné de savoir qu’il existait, pas loin de chez moi, un homme qui avait choisi de vivre seul dans un abri caché en haut d’une vallée très sauvage, là-même où mes ancêtres calvinistes avaient émigré au 17 ème siècle, venant de Suisse. C’est bien par-là,  que quelques familles, parmi les plus pauvres, s’étaient réfugiées dans les immenses forêts de la baronnie de Sainte-Marie-aux-Mines pour y vivre clandestinement leur foi et leurs coutumes. Je reste songeur en pensant à la vie rude de ces hommes et de ces femmes, des fortes têtes, qui vécurent cachés, tel un clan de cerfs,  dans cette montagne difficile. En fait, cette montagne, j’y rêve depuis mon enfance. C’est un vrai territoire de fiction. Toutes les explorations que j’y ai entreprises ont pris la figure d’une enquête, physique et mentale, sur ceux qui sont passés avant moi, comme s’ils m’ouvraient une piste vers des vies  secrètes hautement porteuses de sens.  J’avais donc entendu parler d’Erik. En partant à la recherche de son ermitage, j’ai immédiatement pensé à ces premiers défricheurs, et aux communautés d’Anabaptistes de la vallée qui plus tard émigreront aux USA, lançant le mouvement Amish. Ainsi l’ermitage  d’Erik semblait s’élever sur des strates d’histoires de rebelles au cœur d’un massif montagneux retranché et mystérieux.

Le premier jour de notre rencontre qui allait donc durer 6 mois, à la fin de l’hiver, je me souviens qu’Erik m’a parlé des cerfs mythiques qu’il aimerait tant apercevoir et dont il n’avait encore vu que les traces ou les galops de fuite. Dans cet ermitage Erik a puisé la possibilité d’une forme et d’une force de vie longuement rêvées. Un luxe aussi, celui de la beauté, du silence et de la solitude. Et une liberté telle qu’elle pouvait presque passer pour une provocation :  Ni famille, ni travail fixe, ni télévision, ni voiture, ni crédit à la banque. Tout ça, c’est fini.  Donc, peu d’argent, juste ce qu’il faut pour se nourrir, mais un ordinateur portable pour écrire et un téléphone pour envoyer des messages à ses amis. C’était un solitaire qui avait des  amis. Erik s’est révélé être un vrai Waldgänger, comme Jünger désigne, dans le Traité du Rebelle, « celui qui a recours aux  forêts ».

 La mémoire et la guerre sont des thèmes très présents dans votre œuvre…Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ?

Je me considère comme engagé par rapport aux personnes que je filme : il s’agit de respecter ce qu’ils me disent, de ne pas les trahir. Ce ne sont pas des personnages de fiction, mais pourtant, nous fictionnons toujours ensemble. Avec Erik, le personnage du recours aux forêts, nous aimions marcher en forêt, et  inévitablement, cela provoquait la puissance d’imaginer : derrière chaque arbre, on pouvait voir se dessiner des figures, des rêves, qui devenaient ensuite des séquences que nous construisions ensemble.

Dans ce sens, oui, je peux dire que je m’engage avec ma subjectivité quand je fais un film. J’y crois, j’y rêve beaucoup, je m’investis totalement dans l’histoire. En fait, je fictionne le réel avec les personnes que je filme. Nous faisons cela ensemble.  Nous nous engageons ensemble dans une aventure cinématographique.

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Vers la forêt de nuages

Avez-vous toujours trouvé les conditions de production et de diffusion de vos films satisfaisantes ?

La distribution d’un film documentaire est vrai combat. Il faut, alors qu’on est épuisé, alors qu’on vient tout juste de terminer un film, se battre encore pour trouver des stratégies, les bonnes personnes, c’est-à-dire de faire vivre le film. C’est un combat sans fin. Il faut plus que de la volonté. Il faut de l’entêtement. Il faut de la rage.

 Il est important que les films circulent. Certains de mes films comme Où sont nos amoureuses continuent à avoir une vraie vie, plus de 12 ans après leur réalisation. C’est cela qui me fait tenir, voir les films m’échapper, devenir autonomes.

J’ai compris, via le collectif « Paye ton auteur documentaire », puis via la future guilde des auteurs réalisateurs de reportages et documentaires, La GARRD, que nous sommes en train de créer avec d’autres réalisatrices et réalisateurs, que je suis très bien loti par rapport à certains collègues.

J’ai la chance de travailler avec une productrice avec qui je fais les budgets, dans un vrai dialogue. Nous prenons du temps pour définir ensemble la stratégie de développement de mes films.

Oui, je suis bien loti, car quand je vois les contrats qui sont proposés à mes collègues, particulièrement mes jeunes collègues, qui me demandent conseil,  alors oui je deviens engagé, enragé, je me mets en colère. Car faire des films documentaires, c’est prendre le temps de raconter des vies, de raconter notre monde, et cela peut prendre des années de s’approcher des autres, de comprendre leur vie.  Et puis c’est tout un regard, toute une éthique. C’est prendre des risques, oser la subjectivité d’un regard. Un auteur ne calcule pas son temps. Le désir de réaliser un film est souvent plus fort que le reste, plus fort que l’argent. Alors certains d’entre eux se lancent seuls, commencent à filmer en dehors de toute structure de production, vont à l’autre bout du monde, prennent des risques incroyables. Osent. Se mettent en danger. Pourtant notre métier d’auteur documentariste n’est pas du tout encadré, contrairement aux autres professions, que ce soient les journalistes ou les techniciens de l’audiovisuel qui ont des conventions collectives, des salaires minimums.
Combien de réalisateurs ont eu un rendu de compte annuel et un accès au budget et au plan de financement de leurs films ?
Grâce à la naissance de la GARRD, nous sommes enfin en train de nous unir, de défendre nos droits afin de faire respecter le droit du travail et les accords passés entre syndicats de producteurs et la SCAM. C’est pas simple de rassembler des auteurs de films de création à petits budgets, des documentaristes « Mainstream » et des reporters travaillant en agences de presse pour les chaines historiques. Mais ce n’est qu’ensemble, au coude à coude, liés, déterminés, que nous pouvons réussir. Nous devons encore apprendre à nous connaître, à nous faire confiance. Mais j‘y crois. Profondément.

Alors oui je m’engage pour cela, pour nous tous. Nos réunions sont passionnantes. Nous arrivons à nous entraider. Quelque chose de très important est en train de se passé. La parole se libère. Nous étions plus de 300 lors de notre première AG. J’espère que ce mouvement va grandir. Que les auteurs vont revenir au centre de la création des films.

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Le recours aux forêts

Parlez-nous aussi de votre travail radiophonique.

Dans mes documentaires, j’ai toujours beaucoup travaillé le son. Un jour Franck Smith me contacte pour faire un atelier de création radiophonique pour France Culture. J’aime le défi. Comment raconter une histoire sans images ? Juste avec du son… Cela rejoint la littérature et sa capacité à ouvrir l’imaginaire, juste avec des mots. C’est cela que j’aime dans la création radiophonique. Trouver des plans sonores et une construction sonore qui permettent d’entendre un film. Aujourd’hui, je travaille moins dans la création radiophonique pure, mais j’ai l’impression de continuer à faire de la création sonore dans la plupart de mes films dans lesquels je donne une part très importante à l’enregistrement de sons seuls, au montage son et au mix. Le son est un hors champ passionnant.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans le cinéma documentaire actuel ?

Sa force, son inventivité malgré sa précarité. Le cinéma documentaire me fait vraiment rêver car il bénéficie d’une grande liberté formelle, plastique. Pour commencer. Ensuite, le documentaire est le lieu où se raconte le monde dans sa dimension vécue, c’est de la vie vécue, passée par le feu, contrairement à la fiction. Il affronte le réel. Il est hanté par le réel. Il dit ce que nous y avons découvert qui nous ronge ou qui nous illumine et que nous questionnons.

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Où sont nos amoureuses

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur un projet, Ultraviolette que j’ai co-écrit, comme Où sont nos amoureuses, avec Claudie Hunzinger qui est romancière : dans ce film, dans sa cavale, une adolescente défie l’école, la maladie, les médecins, la mort, embrasant de vie tous ceux qu’elle croise sur sa route. Elle se retrouve seule, épuisée mais pas vaincue, l’amour fou toujours en tête, de l’autre côté du monde.

En fait, à sa mort, Emma, ma grand-mère, nous avait laissé, à Claudie (ma mère et à moi qui vivais avec elle) ses cahiers intimes. En 2006, dans une coopération entre deux générations, mère et fils, nous avions réfléchi ensemble au roman familial qui avait surgi sous nos yeux, et nous en avions écrit un film documentaire, Où sont nos amoureuses, dont Emma était le personnage principal. Ce film racontait comment dans les années 30 et 40, des jeunes gens à la fois politisés et romanesques furent pris dans la grande Histoire du XXe siècle.

Ici, nous poursuivons le travail d’exploration de la vie d’Emma à partir des documents qu’elle avait laissés derrière elle. Cette fois, nous n’avons pas puisé dans ses cahiers personnels, mais dans les centaines de lettres qu’une très jeune fille, Marcelle, 16 ans, son premier amour, lui avait adressées, bien plus tôt, dans les années 20, et qu’Emma, 17 ans, avait conservées. Elles s’étaient rencontrées dans une Ecole normale à Dijon. Elles s’étaient alors follement aimées tout en haut de leur tour d’ivoire. Puis Marcelle, tombée malade, avait dû quitter Emma pour entrer au sanatorium.

Ce film est donc d’abord l’histoire d’un premier amour qui a marqué deux adolescentes à jamais. Il démarre au moment de leur séparation, au moment où le grand amour se mue en absolu d’amour, puisque la passion se nourrit d’absence.

Si nous avons toutes les lettres de Marcelle à Emma, en revanche, pas une lettre d’Emma à Marcelle ne nous est parvenue. Et comme toutes celles de Marcelle, adolescente absolue, étaient orientées par Emma comme par un aimant, tout dans cet autre film tourne encore autour d’Emma. Mais d’une Emma qui manque. Emma est le personnage qui emporte le film, le met sur orbite en un mouvement hors de lui, en une poursuite mystérieuse, une extase, comme dit Marcelle. C’est de la séparation et de l’absence que sont nées ces mille et une lettres qui brûlent encore, d’une grande puissance d’évocation. De leur désordre, émanait une voix frêle qui semblait impérieusement nous appeler en une sorte d’injonction à la sauver. À la sauver de l’oubli. À la sauver de la mort. Comme nous nous étions de plus en plus attachés à son personnage, nous nous faisions du souci pour elle dans sa bataille contre les épreuves que la vie plaçait devant elle, et nous espérions que la mort ne la rattraperait pas. Que Marcelle ne se laisserait pas faire. Que même exténuée, elle ne cèderait sur rien, armée de son courage. Ce qui nous a paru le plus étrange dans notre approche de Marcelle, est que cette voix engloutie semblait néanmoins nous parvenir de tout près. Que nous disait-elle de si près ? Qu’elle aimait la vie. La vie, voilà ce qui nous la rendait contemporaine dans sa leçon d’irrévérence radicale. Plus d’une fois, son énergie de survie nous a fait du bien.

Nous avons donc cru à en elle. Nous avons cru à son importance, à ce qu’il pouvait nous apporter aujourd’hui. Voilà pourquoi nous voulons tant faire ce film. Sortir Marcelle des ombres où, depuis presque cent ans, elle irradiait, invisible, dans sa lumière ultraviolette. Cette lumière noire qui n’est donc pas visible à l’œil nu et dont le rayonnement radiographie le monde en le transperçant. Et voilà pourquoi nous avons décidé que, dans le titre du film, elle ne s’appellerait plus Marcelle, mais Ultraviolette, surnom qui lui avait été donné au sanatorium et qui brille ici de tout son éclat perturbateur.

Sur Le Choix d’Erik lire C COMME CANCER https://dicodoc.blog/2019/06/05/c-comme-cancer

Sur Où sont nos amoureuses lire A COMME AMOUREUSE  https://dicodoc.blog/2019/05/20/a-comme-amoureuses/

A COMME AMAZONIE.

El Impenetrable, Daniele Incalcaterra et Fausta Quattrini, Italie, 2012,90 minutes.

Daniele est parti au Paraguay plein d’enthousiasme. Pas pour faire un beau voyage, mais pour accomplir une action qui lui tient à cœur, un beau geste : rendre aux Indiens un terrain de 5000 hectares qu’il a hérité de son père. Ce terrain est perdu dans la forêt amazonienne, plus exactement dans le Chaco paraguayen, une terre encore vierge mais objet de tant de convoitises. D’ailleurs, son père l’avait acheté, sous la dictature, en pensant faire fortune. Il ne s’en est jamais occupé. Daniele non plus. Le rendre aux Indiens sera un acte hautement symbolique, d’autant plus que c’est un excellent moyen de le faire échapper à la déforestation.

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Le film commence comme un road movie. Au volant de son 4X4, Daniele est filmé de profil. Le paysage forestier défile derrière lui. Les travellings avant montrent le sentier emprunté. Il discute avec son ami, Jota, l’ornithologue qui connait parfaitement la faune et la flore de la région et qui a accepté de faire partie de l’aventure. Parfois, on se croirait dans un western, en particulier quand Daniele est arrêté devant un portail cadenassé et qu’un gardien en armes lui interdit le passage. Le film a aussi parfois des allures de thriller, quand Daniele s’évertue de rencontrer ses voisins, ses puissants voisins, en particulier un Uruguayen dont on ne sait que le nom et dont on ne rencontrera que l’avocat. Mais c’est surtout un documentaire précis et rigoureux sur l’avenir de la forêt amazonienne, les agissements des grands propriétaires terriens et la politique du pouvoir en place. Il n’y a que les indiens qui sont absents du film. Et les représentants des compagnies pétrolières. Mais les intérêts économiques qu’elles représentent sont bien réels, eux.

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Parti plein d’illusions, Daniele déchante vite. Il lui faut d’abord localiser le terrain sur une carte. Surtout, il lui faut le trouver dans la forêt et parvenir à y pénétrer, tâche plus ardue qu’il n’y paraît et qui justifie le titre du film. Le beau rêve de rendre la parcelle aux Indiens se révèle vite irréalisable. Une autre personne, « l’uruguayen », possède d’ailleurs un titre de propriété du terrain tout aussi légal que celui de Daniele. Faire un procès à l’organisme officiel qui l’a vendu deux fois est possible, mais ce sera long, compliqué et onéreux. Daniele y renonce. Il lui reste une dernière solution, transformer la parcelle en « réserve naturelle », ce qui correspond mieux à ses idées humanistes. Daniele se retrouve dans le bureau du Président de la République qui signe le décret créant cette réserve nommée Arcadia. Dernier acte, Daniele plante à l’entrée de son terrain un panneau marquant l’existence de la réserve.

El Impenetrable retrace une aventure personnelle, filmée à la première personne. Mais le contexte dans lequel elle s’inscrit, les enjeux économiques et écologiques de la forêt amazonienne, lui confère une portée qui dépasse largement la personne du réalisateur. L’avenir de l’Amazonie nous concerne tous.

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