L COMME LUCIOLES

Les lucioles, Bérangère Jannelle, 2018, 57 minutes.

Ces petites lumières qui brillent dans les yeux des enfants !

Une classe de CM, mais ce pourrait être une classe d’un autre niveau de l’école élémentaire.

Une classe d’une ville moyenne en France, Châteauroux. Mais ce pourrait être une classe d’une grande ville, ou d’une petite ville, ou une classe de campagne.

Une classe avec une maîtresse exceptionnelle. Sans doute, mais on n’ira pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’une exception unique.

Un film donc qui nous plonge pendant une année scolaire dans une classe d’une école élémentaire, où les élèves travaillent, apprennent et sont heureux.

Un film qui sait faire partager ce bonheur aux adultes, même ceux qui n’ont pas gardé un très bon souvenir de leur passage à l’école.

Des enfants qui sont heureux d’aller à l’école, ce ne devrait pas être le cas de tout ?

Ici, il n’y a pas de recette miracle, pas de référence tonitruante à tel ou tel nom de pédagogue ou courant plus ou moins à la mode. Ici il y a un travail patient, rigoureux, pertinent. Et l’engagement sans faille d’une professionnelle, qui fait son métier avec une conscience absolue de son importance fondamentale. Pas pour elle. Pour l’avenir des enfants qui lui sont confiés bien sûr.

Ici, dans cette classe ordinaire, on fait de la poésie et de la philosophie. Au même titre que toutes les autres matières du programme. Mais faire de la poésie et de la philosophie avec toute l’intensité dont une enseignante et ses élèves sont capables, ça change tout. Ça change surtout la vision du monde de ces enfants et de la conception qu’ils peuvent se faire de leur avenir.

Le film commence par une séance collective de recherche d’idées : que va-t-on faire pour le printemps des poètes ? Décision ? Aller offrir des poèmes, chuchotés à l’oreille grâce à un « rossignol », aux clients d’un supermarché ! Et nous suivrons toutes les étapes de la préparation jusqu’à l’apothéose finale, cette magnifique entrée dans l’allée centrale du centre Leclerc, les enfants bien groupés derrière la maîtresse qui les guide avec son accordéon.

La cinéaste a parfaitement su capter l’ambiance de cette classe, le dynamisme de la maîtresse et la vitalité des élèves. Dès le premier plan la force de la musique donne le ton. Nous sommes plongés au cœur de l’action, parmi les enfants dont nous entendons chaque parole chuchotée, chaque cri dans la cour de récréation, chaque échange dans la classe pour trouver une réponse aux obstacles et aux difficultés. Et toujours aller de l’avant, ne jamais renoncer, prendre en main sa scolarité.

Un film qui donne enfin du sens à l’idée de réussite scolaire.

Grand prix du Festival International du Film d’Éducation, Évreux, 2018.

C COMME COLLEGE (GHEERBRANT)

         Filmer l’école, c’est d’abord choisir le niveau auquel on va s’intéresser. Car il est sans doute impossible (mais peut-être qu’un cinéaste intrépide pourrait bien un jour relever de défi) de prendre pour sujet l’ensemble du système éducatif, de la petite section de maternelle à la terminale des lycées, à moins d’en rester à une approche superficielle ou de développer une série documentaire, mais il s’agirait alors de tout autre chose.  Dans ce choix initial, les différents niveaux du système éducatif ne sont pas à égalité, quantitativement s’entend. Les films entièrement consacrés à l’école maternelle sont rares (malgré les réussites incontestables que constituent Récréations de Claire Simon et Dis Maîtresse de Jean-Paul Julliand). Beaucoup moins nombreux certainement que ceux situés aux autres niveaux de la scolarité, de l’école élémentaire au lycée. C’est qu’il doit être beaucoup plus difficile de filmer les enfants de moins de six ans, perçus comme plus imprévisibles. Et puis, les cinéastes et les producteurs ne pensent-ils pas généralement que le public s’intéresse surtout aux situations de difficulté contenant une charge dramatique immédiate ? D’où la nette domination quantitative des documentaires consacrés au collège. N’est-ce pas d’ailleurs le niveau qui a longtemps été considéré comme le maillon faible de notre système éducatif. A quoi on peut ajouter que les adultes ou plutôt les parents, se sentent immédiatement concernés par le vécu des adolescents et leurs « difficultés psychologiques », alors que la petite enfance, plus lointaine, reste considérée comme une affaire de spécialiste.

         Le collège ? Des élèves entre 12 et 16 ans, pour ceux qui sont « à l’heure ». La fin de la scolarité obligatoire, que certains ont vraiment hâte d’atteindre. Le début de l’adolescence ou la fin de l’enfance. Les élèves y découvrent-ils la vie, la vraie vie, ou s’y préparent-ils, ou se réjouissent-ils de ne pas y être encore vraiment entré ?

         Les films sur le collège et les collégiens, en France, ne sont pas des teen movies. De toute façon le choix du documentaire oriente immédiatement le cinéaste dans une direction qui n’a pas grand-chose à voir avec les fictions américaines, ou à l’américaine, que l’on désigne généralement par cette étiquette, genre Cluless ou La Boum.

         Comme film documentaire consacré au collège et aux collégiens, je retiens Grands comme le monde de Denis Gheerbrant, un film de 1998, mais qui reste d’actualité à plus d’un titre et qui en tout cas nous fait entrer dans la vie, et l’intimité, d’un petit groupe de jeunes de 12 à 14 ans, élèves dans un collège de banlieue parisienne mais qu’on pourrait très bien retrouver dans d’autres régions de notre pays. Ils sont élèves en cinquième, une classe où il n’y a pas encore d’enjeu d’orientation. La vie de la cité a bien de l’influence sur leur vie personnelle, essentiellement par la violence qui y règne, mais pour l’instant ils arrivent à faire face. Ils ne sont pas encore entrés dans la vraie vie. Leur âge les protège. Le collège les protège aussi, du moins lorsqu’ils sont à l’intérieur de ses murs. Visiblement, Gheerbrant  a tissé des liens forts avec eux. Il ne se positionne pas comme un père, il est plutôt dans la posture d’un grand frère, il est en tout cas un adulte qui cherche à les connaître, à les comprendre, mais qui ne les juge pas et qui n’intervient pas dans la conduite de leur vie. Une méthode particulière, caractéristique du cinéaste. Car le travail de Gheerbrant en tant que cinéaste n’est évidemment pas de servir de preuve ou de démonstration du déterminisme social ou autre handicap socioculturel. Il regarde vivre ces garçons et ces filles. Il discute avec eux tout simplement. Et ce qu’ils nous disent, au-delà de la banalité apparente, nous éclaire plus que bien des thèses de sociologie.

         Que nous disent ces collégiens ? Des choses banales bien sûr, mais sincères et toujours en prise avec leur vécu quotidien. Sur la scolarité ? Le bon élève croit à la vertu du travail et des diplômes. « Sans diplôme, t’as rien, pas de travail, pas d’argent. » Il sait que s’il travaille, il réussira. Un optimisme qui n’est pourtant pas partagé par la majorité. Sur l’adolescence. Les réponses sont plus qu’hésitantes. S’ils ne sont plus des enfants, ils ne sont pas encore des adultes. Ils ne savent pas très bien définir leur situation actuelle. La religion. Un jeune musulman est catégorique : « Je crois tout ce qu’il y a dans le Coran » et il  fait déjà le Ramadan parce qu’il l’a choisi, même si ce n’est pas pour lui obligatoire. Sur la violence enfin, omniprésente et pas seulement dans les bousculades et les chahuts habituels des garçons de cet âge. La violence, c’est la nécessité de se battre, pour se défendre comme le dit l’un d’eux, car si on ne répond pas, c’est pire. Cela se passe de commentaire.

            Le film montre la vie du collège, l’agitation dans la cour, les entrées et les sorties, et même quelques cours où tout n’est pas toujours idyllique. En cours de maths un élève a lancé une boule puante. Le professeur principal menace de coller toute la classe si le coupable ne se dénonce pas. On ne sait pas s’il a été entendu. L’année scolaire se termine par le traditionnel conseil de classe. Pas de surprise, ceux qui redoublent sont parfaitement résignés.

Grands comme le monde, un film de Denis Gheerbrant, 1998, 91 minutes.

 

 

 

 

 

E COMME ECOLE PRIMAIRE (ETRE ET AVOIR)

Comment le cinéma documentaire rend-il compte de l’école ? Comment montre-t-il la pédagogie qui y est mise en œuvre sans pour autant faire un film didactique qui aurait pour seul but de soutenir un type de pédagogie (ou un courant) ? Comment est filmé aussi le travail des enseignants  et surtout comment les enfants vivent ce temps et cette espace, l’école, qui occupe presque toute leur vie d’enfant ?

Il est utile pour cela de revenir sur le célèbre (par son succès public) film de Nicolas Philibert, Etre et avoir, un film qui date de 2002 et qui reste sans doute le plus connu des films qui nous font entrer dans cette école que tous les adultes ont connue, mais aussi globalement oubliée, en dehors des stéréotypes les plus courants, ou de la mythologie que développe à son sujet notre époque.

Philibert filme une petite école rurale, une toute petite école même, puisque qu’elle ne comporte qu’une seule classe et n’accueille que treize enfants au total. Ils sont inscrits respectivement dans tous les cycles du premier degré de la scolarité, de la petite section de maternelle, jusqu’au CM2. Il s’agit donc d’une classe unique, selon la terminologie employée, un type de classe longtemps dominant dans les zones rurales les plus éloignée des centres urbains, et qui est en voie de disparition du fait des regroupements entre les communes et aussi de la désertification qui touche ces régions. Ici le maître n’a pas de collègue dans l’enceinte de l’école, et il doit assurer la scolarité des petits comme des grands, leur apprendre à lire au CP, les préparer au CM2 à entrer au collège, et tous les autres apprentissages qui sont inscrits dans les programmes de chaque niveau.

Être et avoir n’est pas un film pédagogique. Il ne défend aucune thèse sur le fonctionnement ou le devenir du système éducatif. Il ne critique ni ne fait l’éloge d’aucune méthode. Celle mise en œuvre par le maître, Monsieur Lopez, étant plutôt traditionnelle, mais caractéristique du type de classe où il doit prendre en charge des enfants d’âges si différents. Le film s’intéresse tout autant aux enfants, à leur vécu d’écoliers et à leurs problèmes d’enfants. Des enfants qui ont chacun leur personnalité, avec leur côté attachants mais aussi des défauts qui peuvent vite les rendre insupportables. Le maître n’est pas seulement celui qui pilote et organise des apprentissages (lecture, calcul ou autres  activités artistiques), il est là aussi pour les aider à grandir. Lorsqu’ils quittent l’école à la porte de l’adolescence ils pourront affronter une toute autre réalité scolaire, celle du collège, dans les meilleures conditions. Ce qui ne veut pas dire que leur réussite est déjà assurée. Le film montre la scolarité comme un cheminement, long, difficile, sinueux. Un chemin dans lequel tant d’enfants ont aujourd’hui tendance à se perdre.

Dans la classe de Etre et avoir, nous sommes bien loin de ces écoles, de banlieue ou d’ailleurs, dont on parle le plus dans les médias, ces classes qui sont quasiment représentées comme une jungle et vécues par les enseignants comme un enfer ! Il n’est certes pas inutile de rappeler qu’il existe en France des classes où les enfants peuvent à la fois apprendre et s’épanouir. Toute la  difficulté étant sans doute de faire l’un et l’autre en même temps…

Etre et avoir, un film de Nicolas Philibert, 2002, 104 minutes.

E COMME ECOLE MATERNELLE (DIS MAITRESSE)

Quelle est la spécificité de l’école maternelle et plus précisément de sa première année, la petite section, ou même la toute petite section, qui accueille des enfants de moins de trois ans, souvent dans des quartiers dits défavorisés, dans une perspective d’aide, voire de suppléance, de l’action éducative des familles ? Que l’enfant entre à l’école à 2 ans ou à 3 ans, c’est pour lui le premier contact avec cette institution qu’il fréquentera au moins jusqu’à 16 ans. Une grande partie de sa vie donc et qui aura d’une façon ou d’une autre de l’influence sur son avenir. Cette découverte de l’école, comment est-elle vécue par les principaux intéressés et qu’est-ce que cette école peut bien leur proposer comme activités, puisqu’il ne s’agit plus d’une garderie, ni même d’un jardin d’enfants comme en Allemagne ou dans les pays scandinaves. En France, l’école maternelle est une école, une vraie école (et non pas une « petite » école), c’est-à-dire un lieu où les enfants font des apprentissages. De 2 à 3 ans, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

Pour suivre la première année de scolarisation Jean-Paul Julliand a choisi une présentation chronologique. Du premier jour donc parmi les pleurs des tout-petits qui ne comprennent pas pourquoi leur maman est partie et qui se retrouvent totalement désemparés au milieu d’un groupe d’enfants qui semblent tout aussi perdus, jusqu’à la fête de fin d’année ou ces mêmes enfants seront devenus des élèves tout en restant bien sûr des enfants, prêts à entrer dans la classe supérieure. Le film consacre un long moment à ce premier jour d’école où les mamans, et quelques papas, qui accompagnent leurs petits sont parfois tout aussi désemparés qu’eux. Car le film s’adresse en priorité à ces parents qui ont eux-aussi à accepter d’être séparés de leur enfant, ce qui n’est pas toujours facile. Mais bien sûr, l’expérience fondamentale, celle qui est la plus lourde de conséquences, reste celle des enfants, surtout ceux qui n’ont pas connu jusque-là de moyen de garde en dehors de la famille. Lorsque la maman s’en va, comment peuvent-ils être certains qu’elle reviendra les chercher, qu’elle ne les a pas simplement abandonnés dans ce milieu nouveau qui ne peut être, dans ces conditions, qu’un milieu hostile. Un milieu qu’il faut donc apprendre à connaître, pour petit à petit d’y sentir de mieux en mieux et pour pouvoir commencer à en tirer des bénéfices. Car c’est bien cela l’enjeu principal du film, montrer comment l’enfant change, comment il grandit, comment il devient différent de ce qu’il aurait été s’il n’était pas entré à l’école si tôt.

Au fil de l’année, le film s’attarde donc tour à tour sur les principales activités qui sont proposées aux enfants, tout ce qui vise un développement sensoriel, moteur, intellectuel, avec en filigrane permanent la dimension sociale de cette vie collective si différente de la vie familiale. Apprendre à distinguer les couleurs, les formes, les sons, les lettres. Apprendre à se mouvoir avec aisance dans l’espace quels que soient les obstacles rencontrés (des obstacles à la portée des petits bien sûr). Apprendre à s’exprimer, à verbaliser ce que l’on ressent et développer ainsi ce langage oral si important dans la vie. Manipuler aussi toute sorte d’objets et de matières, de la pâte à modeler aux images pour pouvoir peu à peu entrer dans une démarche qui a déjà un sens artistique et qui ouvre peu à peu les portes de l’imaginaire. Le film s’efforce de ne rien laisser de côté de cette pédagogie vraiment spécifique même si des enseignants pourront toujours trouver que tel ou tel aspect de leur propre pratique mériterait une bien plus grande place. Mais là n’est pas l’important. Le film n’est pas engagé dans la défense d’un courant, ou d’une chapelle, pédagogique. Il n’est pas neutre pour autant. S’il est engagé, c’est du côté des enseignants, pour montrer les difficultés de leur métier, mais aussi l’importance de leur travail.

Car le deuxième aspect du film (après sa dimension chronologique) est de donner la parole aux enseignants (le plus souvent, et même presque exclusivement des femmes) qui se consacrent à ces tâches, sans qu’elles soient pour autant désignées comme étant spécialisées dans la pédagogie de l’école maternelle. A ce niveau, le choix du réalisateur de faire entendre la pensée et les sentiments de l’une d’entre elles, celle de la classe dans laquelle il s’est immergé pour cette année scolaire. Tout au long du film nous entendons donc cette maîtresse, toujours en voix off, ou plus exactement en voix « over », ajoutée aux images, que parfois elle commente directement. Il était sans doute nécessaire pour les non-spécialistes de donner ainsi des explications sur ces activités qui sans cela risqueraient d’être considérées comme anodines ou de simples moyens d’occuper le temps des enfants. Mais en même temps, cette voix intérieure nous fait entrer dans l’intimité d’une profession dont beaucoup ont du mal à se représenter les difficultés. Une voix émouvante, essentiellement de par sa sincérité. Elle ne cache rien de ses doutes, de ses inquiétudes, de ses erreurs, de ses certitudes aussi, car il en faut des certitudes pour mener avec rigueur, jour après jour, ce travail où l’improvisation ne devrait pas avoir de place et où pourtant, chaque jour, il faut faire face à l’imprévu.

Le film montre les enfants comme souvent le cinéma, documentaire ou autre, en accentuant leur côté attendrissant, par leurs mimiques et leurs bons mots. Mais comme pour l’enseignante, ils sont ici bien réels, réellement vivant, représentant l’enfance dans ce qu’elle a de plus concret.

Un bien bel hommage à l’école maternelle française dont on dit souvent que bien des pays dans le monde nous l’envient.

Dis maîtresse, un film de jean-Paul Julliand, 2015, 75 minutes.