D COMME DEMOCRATIE.

Nous le peuple, Claudine Bories et Patrice Chagnard , 2019, 99 minutes.

Peut-on réinventer la démocratie ? Ce régime qui est souvent défini – et vécu – comme le moins pire à défaut d’être le meilleur. Mais aujourd’hui, beaucoup pense qu’elle est mal en point, malade d’être accaparée par les puissances d’argent, et les politiciens accusés d’être à leur service. Alors, il faut agir. Mais comment ? En changeant la constitution par exemple.

La constitution de la 5° République est-elle encore adaptée à notre société et à ses évolutions ? En particulier, on peut se demander quelle place elle accorde aux citoyens. Ceux-ci peuvent-ils intervenir dans la gestion de la vie politique ? Sont-ils consultés ? Ecoutés ? Ont-ils la possibilité de faire des propositions ? Les politiciens n’ont-ils pas comme visée principale d’obtenir leur suffrage lors des élections ? Et tous, de tout bord, n’ont-ils pas la fâcheuse tendance à oublier leurs promesses une fois élus ? C’est le modèle de la démocratie représentative qui est ainsi visé. Mais la démocratie directe est-elle possible ?

Le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard fait la démonstration  de la difficulté de faire bouger les choses. Il montre comment les bonnes volontés – et les idées nouvelles – se heurtent à la pesanteur et la rigidité des institutions, le parlement en l’occurrence. Sa conclusion est tout particulièrement pessimiste. Le fossé entre les citoyens et leurs élus est plus profond que jamais. Et pourtant nombreux sont ceux qui croient encore possible de faire bouger une réalité sociale et politique qui ne doit pas être vécue sur le mode de la fatalité.

Les cinéastes ont rencontré ces citoyens pour qui la démocratie ne doit pas rester un simple mot. L’association Les Lucioles du doc a constitué des groupes de réflexion qui vont se donner pour objectif d’écrire une nouvelle constitution. Le film va suivre trois groupes distincts qui communiquent par ordinateur interposé et qui se rencontreront à la fin du film, au moment de la confrontation finale entre les citoyens et leurs représentants. Trois groupes bien différents : des élèves d’une classe de lycée, des personnes purgeant une peine de prison et des femmes réunies au sein d’une association de défense de leurs intérêts. Leurs discutions, dans le foisonnement quelque peu désordonné, ne manquent pas d’intérêt. Elles montrent aussi combien il est dur de s’écouter, de se comprendre, de renoncer à ses visées personnelles. Mais elles montrent aussi que tous ont besoin de s’exprimer. Tous ressentent profondément la nécessité de ne pas en A condition qu’on les écoute, qu’on écoute enfin le peuple.

Il y a là, dans le filmage de ces aspirations  à plus de démocratie, la matière à un documentaire politique riche en informations sur la vision que se font les citoyens se font de la démocratie. Mais le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard n’en reste pas là. Car il se déroule dans un contexte politique particulier. Le président Macron annonce en effet – conformément à ses promesses de campagne – une réforme constitutionnelle. Un projet de loi en ce sens est déposé à l’assemblée nationale. Des rapporteurs sont nommés. Une commission mise en place. La machine législative est lancée. Ce que nos groupes de citoyens ne peuvent ignorer. N’y a-t-il pas là une occasion rêvée de se faire entendre ? D’agir directement, et concrètement, dans cette réforme fondamentale. Ils souhaitent donc être auditionnés par la commission et écrivent en ce sens à sa présidente. La fin de non-recevoir que contient sa réponse ne les décourage pas tout à fait. Ils vont alors demandé à être reçus par les députés.

Trois ou quatre élus de la nation vont accepter de les rencontrer et de les écouter. Une victoire de la démocratie ?  Un premier pas vers la participation directe des citoyens dans le travail législatif ? La fin du film – l’annonce par le Président de la République du retrait du projet de loi – peut laisser un sentiment de vide plutôt amer. Tout ça pour rien ! On bien ne sera-t-elle pas perçue comme la déchéance définitive de la démocratie ? A moins qu’elle ne soit au fond qu’un clin d’œil ironique : ceux qui ont participé à cette aventure se sont quand même bien amusés.

N COMME NUIT DEBOUT

L’Assemblée de Mariana Otero, 2017, 1H 40.

Décidément le printemps 2016 fut fort pluvieux à Paris, et la Place de la République vécut bien des journées et des nuits sous des trombes d’eau. Une aubaine pour la cinéaste Mariana Otero car elle avait dans les tentatives de se mettre à l’abri en tendant des toiles entre les arbres, de bienvenus plans de coupe permettant au spectateur de respirer un peu entre deux prises de parole.

La place de la République, en ce printemps-là, était devenu le lieu de rassemblement de Nuit Debout, ce mouvement inédit où des personnes de tout bord – mais surtout pas les partis politiques traditionnels – venaient là pour refaire le monde, ou plutôt pour réinventer la démocratie et faire de la politique autrement.

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L’Assemblée ne se veut pas un film sur Nuit Debout, au sens où il en retracerait l’ensemble des thèmes et perspectives, où il se frotterait au difficile exercice de la synthèse, où il en dégagerait la philosophie profonde. Il n’y a pas de vue d’ensemble de la place dans l’Assemblée, pas de plongée sur la foule filmée depuis un drone par exemple. La caméra est au milieu des participants et y reste. La cinéaste se veut au plus près de ceux qui prennent parole. Elle fait véritablement partie du mouvement.

Elle ne procède pas non plus à des interviews (son film se démarque radicalement des reportages télévisés) visant à faire préciser qui sont ceux qui passent leurs nuits sur la Place et ce qu’ils attendent du mouvement. Un mouvement où il n’y a pas de leader, et du coup, le film ne se propose pas de suivre un ou quelques personnages choisis pour leur charisme ou leur photogénie. Certains sont néanmoins plus visibles que d’autres, mais c’est surtout parce qu’ils sont toujours présents sur la place, surtout lorsqu’au début de l’été, les participants sont de moins en moins nombreux.

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Ce qui compte alors, ce qui est le véritable centre du film, c’est la parole. Une parole qui se veut libre même si on s’efforce surtout de l’organiser. D’abord elle est limité dans le temps (2 ou 3 minutes, pas plus). Ensuite les séances des assemblées sont confiées à un modérateur assisté d’un facilitateur et d’un  chronométreur. Et pour que tout se passe bien il est indispensable de respecter quelques règles fondamentales. Si tout le monde peut s’exprimer devant l’assemblée, la parole a pour corolaire l’écoute. Il faut éviter à tout prix de prendre la place pour un désert où l’on vient prêcher.

Une des premières séquences du film d’ailleurs est une véritable question de méthode concernant l’exercice de la parole. Le rôle du modérateur y est défini et on fait appel à volontaire pour venir s’exercer et apprendre le plus possible à être efficace. Et puis on demande aux participants d’utiliser pendant les prises de parole des gestes bien précis, pour dire son accord ou son opposition, ou signaler les répétitions, des moyens bien commodes pour communiquer dans l’ordre et en évitant les débordements.

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Le film ne reste pas enfermé sur la place. Nous la quittons pour suivre les manifestations contre la loi travail et devant l’Assemblée Nationale lors du recours par le gouvernement au 49.3. Une preuve pour beaucoup du dépérissement de la démocratie. Les gardes mobiles sont filmés en gros plans, ce qui ne leur plait pas particulièrement. L’un d’eux essaie de décourager la cinéaste. Mais celle-ci, tenace, continue malgré tout, à filmer. Et lorsque la répression s’abat sur les manifestants, sous forme de grenades lacrymogènes, nous sommes aussi au cœur de l’action, avec ceux qui essaient de se protéger avec des foulards, des lunettes de plongée ou même des masques à gaz.

L’Assemblée, un film sur la démocratie, ses difficultés, ses perversions, sur la difficulté de son exercice, au service de tous. Une notion bien difficile à définir de façon consensuelle. Un film indispensable.

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