L COMME LETTRE

Cher Jean-Pierre,

nous vous remercions beaucoup pour votre attention, ce temps pris d’abord à regarder puis à écrire. C’est toujours touchant de recevoir les échos d’un spectateur. Juste vous préciser que si nous avons choisi de ne pas insérer de message, aucun jugement, c’est précisément parce que souvent ils empêchent les spectateurs de faire leur propre expérience, de sentir d’abord, et, en fonction, d’élaborer leur propre jugement.  Cette notion d’expérience est très importante pour nous car c’est ainsi qu’on chemine avec un film, intimement. Comme dit Didi-Huberman, il faut que le regard se désarme d’abord pour après, et après seulement, se réarmer. Et pour les images, leur choix a été guidé et par les résonances (voir les contrepoints) avec le vécu de Shahin , et par ce qu’elles témoignent du monde, de son état inquiétant mais aussi ses merveilles, de sa nouvelle texture avec ses saccades, ses pixellisations, ses surexpositions ou sous-expositions. Il nous a semblé que souvent ces images ramenaient une beauté singulière, et parfois rappelaient celles du tout début du cinématographe lorsque la pellicule était peu sensible. Surtout, il ne s’agissait pas pour nous de redoubler la violence du monde en cherchant l’accident, le délit, la catastrophe – fonction première des caméras de vidéo surveillance. Nous avons recherché au contraire, dans les images comme dans le récit sonore, les presque rien, le détail quotidien, l’infra-ordinaire selon le beau mot de Perec. Nous avons construit le mouvement du film selon le fil de l’expérience de Shahin lui-même, c’est-à-dire d’un jeune migrant qui débarque en terre étrangère et s’y aventure : d’abord des no man’s land, des routes perdues, puis des villes, des rues, et peu et à peu des silhouettes humaines et enfin des visages. Votre référence à Chris Marker est très juste car chez lui comme ici, c’est le son qui mène le récit. Dans une société de l’image, c’est une manière de déhancher le regard du spectateur, d’ouvrir une nouvelle attention, au récit de Shahin comme aux détails du monde.

Bien à vous

Vivianne & Isabelle

U COMME UBIQUITÉ.

Ailleurs, partout. Isabelle Ingold, Vivianne Perelmuter, Belgique, 2020, 63 minutes.

Internet abolit les contraintes liées à l’espace. Sans bouger de devant mon écran, je peux être ici et ailleurs, là et partout. Parcourir le vaste monde en quelques clics. Un voyage qui vise toujours l’instantanéité, mais qui peut devenir addictif et manger alors beaucoup de temps.

Le film de Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter ne nous explique pas cette capacité d’être présent en plusieurs lieux simultanément, mais il nous la fait vivre. Par un choix d’images issues du Net, des webcams ou des caméras de surveillance peut-être. Des images pas toujours très lumineuses. Certaines sont d’un gris assez terne. Et les images couleurs sont peu fréquentes. Mais qu’importe si elles n’ont pratiquement pas de teneur esthétique. Elles ne sont pas faites pour plaire. Et le choix des cinéastes ne vise pas à constituer un florilège de la beauté en ligne.

Ce choix nous propose un voyage dont il est impossible d’identifier le point de départ ou le point d’arrivée, pas plus que les différentes étapes. Un voyage donc dont nous ne maîtrisons ni les tenants ni les aboutissants. Devant notre écran, nous pouvons très vite être perdus, ne plus savoir où nous sommes. Il nous faut alors accepter d’être guidés pas à pas, image par image. S’il y a du sens dans ce voyage-là, il ne peut être que dans le fait de voyager lui-même.

Mais le film nous propose un deuxième voyage, qui lui ne se situe pas dans la sphère du virtuel. Il s’agit du parcours d’un jeune réfugié iranien venu demander l’exil en Europe, Shahin. Un parcours qui lui aussi ignore les contraintes géographiques, les frontières puisqu’il faut les franchir clandestinement, la mer qui peut devenir à chaque instant une tombe.

Le récit du voyage de Shahin se superpose donc aux images en utilisant plusieurs outils narratifs différents.

 Une conversation téléphonique d’abord avec sa mère restée en Iran. Un dialogue où pointe l’inquiétude maternelle et la tentative de la rassurée. Des propos de forte intensité émotive donc.

Ensuite les questions du bureau de l’immigration. Pourquoi avoir quitté l’Iran. Par quels moyens de transport est-il arrivé en Angleterre ? Les réponses sont courtes, toujours factuelles, sans épaisseur. Elles ne peuvent pas vraiment nous apprendre quelque chose d’important.

Enfin, et c’est le plus important, tout au long du film une voix féminine développe le récit de la rencontre avec Shahin. Un accompagnement dans son voyage. Une voix pleine de retenue, mais où transparait beaucoup de chaleur affective. On pense à Chris Marker, celui de La Jetée et de Sans Soleil. Les images d’Internet prennent alors une véritable teneur littéraire.

Les films réalisés à partir de ces ressources inépuisables que propose Internet, sans être omniprésents sur nos écrans, ne sont plus des raretés ayant un simple intérêt de curiosité. On peut par exemple citer le film de Gabrielle Stemmer, Clean with me (After dark)réalisé à partir des chaînes Youtube sur ces ménagères américaines qui vantent leurs compétences dans le ménage mais dont on peut aussi entendre le cri de souffrance dans une solitude insupportable. Ici, Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter semblent ne pas prendre position quant à l’intérêt des images qu’elles nous proposent, ni même quant à leur signification. Mais leur film ne peut pas être perçu autrement que comme un soutien aux exilés qui fuient leur pays dans des conditions toujours particulièrement difficiles. Le virtuel aussi est politique.

W COMME WEBDOCUMENTAIRE.

Retour sur un genre en voie de disparition mais qui a, en son temps, proposé des innovations importantes. On a pu alors parler de Nouvelles Ecritures.

Par rapport au documentaire classique, le webdocumentaire introduit d’abord un changement de support de diffusion. Grâce au web, il s’affranchit des contraintes de la télévision : place imposée dans une grille, nécessité d’un visionnement en continu. Mais les avantages seraient bien maigres si on en restait à cela. En fait, le webdoc a la prétention de se trouver au centre d’un réseau multipliant les supports et les modalités de diffusion. Programmé d’un côté à la télévision, voire en salle de cinéma, sous forme classique, le webdoc accessible sur Internet peut être couplé avec un forum, un blog et des réseaux sociaux, comme Twitter ou Facebook. Du coup, il inaugure l’ère du transmédia. Chaque support est utilisé dans sa spécificité, mais il ne se comprend qu’en interaction avec les autres.

Maintenant, comment le webdoc se présente-t-il à l’écran ? Soulignons d’abord sa dimension multimédia. Sur Internet, il est facile, et indispensable, d’associer textes, sons et images fixes et animées. L’enjeu sera alors de trouver une cohérence dans un matériau qui risque d’être perçu comme hétéroclite. Par exemple, les images se limitent-elles à illustrer un texte, ou bien sont-elles porteuses d’informations spécifiques ? Une musique est-elle un simple fond sonore agréable à l’écoute ? On pourrait multiplier les questions que tout auteur multimédia doit nécessairement résoudre.

Enfin, mais c’est le plus important, le véritable webdoc est interactif. Projet déjà ancien, inauguré dans des cédéroms dits ludoéducatifs et qui jusqu’à présent ne trouvait son plein épanouissement que dans les jeux vidéo. Dans cette perspective, le webdoc a beaucoup d’atouts pour lui. Un grand nombre d’entre eux se présente sous la forme d’une enquête, ou d’un reportage. Les auteurs, dont beaucoup jusqu’à présent sont des journalistes et des photographes, se contentent en quelque sorte de proposer les éléments qui vont en constituer la base. Le webdoc n’impose surtout pas une vision unique du sujet traité. Et l’on peut même penser qu’il sera vite possible que l’utilisateur puisse ajouter des éléments personnels, à partir de ses propres recherches sur Internet.

Le webdocumentaire, plus que toute autre création cinématographique ou multimédia, doit essentiellement son existence aux maisons de production. Et cela se comprend facilement dans la mesure où les coûts sont de plus en plus importants (c’est indispensable pour assurer la qualité) et aussi parce que la diffusion sur Internet ne permet pas une rentabilité équivalente aux documentaires, même si ces derniers ne rapportent que très rarement de l’argent.

Aujourd’hui, beaucoup de diffuseurs – les chaînes de télévision en premier lieu – se sont tournés vers les webséries, qui peuvent être tout aussi bien des fictions que des documentaires.

S COMME SITOGRAPHIE

Des liens sur le cinéma documentaire (sélection)

Sites généraux

Documentaire sur grand écran www.docsurgrandecran.fr   Association fondée en 1990 pour promouvoir et aider à la diffusion de films documentaires comme programme à part entière. Un catalogue très riche, avec des fiches de présentation des films distribués.

Ardèche Images http://www.lussasdoc.org/ Le site des états généraux du film documentaire de Lussas. La Maison du documentaire gère une base de données de plus de 10 000 titres.

Association des cinéastes documentaristes Addoc http://www.addoc.net/main.php

Documentaire.org http://documentaires.ouvaton.org/doc06/

Le mois du film documentaire http://www.moisdudoc.com/ Chaque année le mois de novembre est le mois du film documentaire. Pour tout savoir sur le programme partout en France.

Portail du film documentaire http://www.film-documentaire.fr/ Pour découvrir tous les aspects du cinéma documentaire contemporain

L’office national du film (ONF) du Canada http://www.onf.ca/ Une référence dans le monde du documentaire. Beaucoup d’extraits.

Cadrage http://www.cadrage.net/ revue en ligne universitaire. Des analyses, des dossiers…

Sites de festivals spécialisés

Cinéma du réel http://www.cinemadureel.org/ Le Site du festival organisé tous les ans par la bibliothèque publique d’information du centre Pompidou.

Vision du réel https://www.visionsdureel.ch/festival

Sites de cinéastes documentaristes

Nicolas Philibert. http ://www.nicolasphilibert.fr/ Son site officiel. Des fiches sur tous ses films. Sa biographie. Des textes de critiques sur son oeuvre.

Johan Van der Keuken. http://www.johanvanderkeuken.com/ Le site officiel du cinéaste et photographe néerlandais.

Agnès Varda https://www.cine-tamaris.fr/ le site de sa maison de production. Sa biographie et celle de Jacques Demy

Chris Marker http://www.chrismarker.ch site non officiel. Pour la richesse de la filmographie qu’il propose.

Raymond Depardon http://www.palmeraieetdesert.fr/ le site officiel

Sites de producteurs

Les films du paradoxe http://www.filmsduparadoxe.com/doc.html sélection de DVD

Les films d’ici http://www.lesfilmsdici.fr/accueil.htm des fiches sur de nombreux films importants.

Dissidenz http://www.dissidenz.com/ Les nouveautés, sur les écrans ou en dvd. Des vidéos (extraits, interviews, bandes-annonces) Une boutique où l’on trouve tous les titres importants. Une newsletter.

I COMME INTERNET

Now He’s out in Public and Everyone Can See de Natalie Bookchin

 En 2016, Long Story short de Natalie Bookchin avait obtenu le Grand prix du Cinéma du Réel, un film sur la pauvreté aux Etats Unis, où elle existe aussi, comme partout. Dans l’édition 2017 du festival parisien, nous avons pu voir son dernier film, un court métrage de 24 minutes, où elle reprend le même dispositif filmique, des personnes très variées qui nous parlent en gros plan et qui parfois sont présentes à plusieurs dans une mosaïque sur un écran partagé. Mais cette fois-ci il ne s’agit plus d’interviews, mais d’une sélection d’extraits de déclarations faites sur des blogs vidéo. Un montage très subtil qui réussit à construire un discours collectif sur un sujet unique que l’on découvre peu à peu, au fil de ces interventions multiples.

Un montage d’images trouvées sur Internet donc, des extrais toujours très brefs de blogs vidéo. Des hommes et des femmes, des jeunes, des moins jeunes, des blancs, des noirs, quelques asiatiques, bref une galerie d’américains types classe moyenne, en teeshirt ou buvant une bière, tous s’assoient devant une webcam et parlent. Ils font des déclarations qu’ils veulent solennelles, ou plus simplement ils donnent leur avis. Sur quoi ? De quoi parlent-ils ? De l’actualité du jour sans doute. Ou plus certainement de ce dont tout le monde parle sur le net au moment où ils prennent la parole, des sujets récurrents donc, les buzz les plus imprévisibles comme les rumeurs les plus tenaces. Sans se connaître, ils parlent tous de la même chose.

Le montage réalisée par la cinéaste réussit à organiser dans cette somme considérable un dialogue où chaque intervention, pourtant strictement individuelle en soi, prend place dans un grand débat qui devient public. Les images retenues sont le plus souvent des gros plans des visages de ceux qui s’expriment. Certains pourtant soignent la mise en scène, essentiellement par les éléments de décor en arrière-plan. Des images ponctuées dans le film par des écrans divisés où ces visages apparaissent et disparaissent rapidement. Et parfois même, dans ces images multiples tous les intervenants disent la même chose, un mot, une expression, un chœur unanime synthétisant la cacophonie des interventions précédentes. Des mots repères : argent, pouvoir. Tout est dit.

S’en tenir aux faits. C’est ce que chacun affirme. Comme si c’était si simple. Il s’agit d’un homme. Mais quelle est vraiment son identité ? Où est-il né. A-t-on des certitudes. L’évidence c’est qu’il n’y a pas de certitude. Comme à propos de la couleur de sa peau. Est-il vraiment noir ? D’autres ont affirmé qu’il était blanc. Mais peut-on contester qu’il soit riche. Certains parlent de Michael Jackson. On pense aussi à Obama (« un noir dans une maison blanche »). Ce n’est que la cinéaste brouille les pistes à loisir. Les pistes ne peuvent qu’être brouillées. Toutes se valent. Tous affirment ne pas être racistes. Mais la question raciale semble bien au centre de toutes les préoccupations. Nous sommes dans l’univers de la pure doxa. Celui qui se fera entendre c’est bien celui qui parle le plus fort, ou qui parle le plus. Mais dans le film tous n’ont qu’un temps de parole limité. Même si certains personnages reviennent plusieurs fois à l’écran. On ne peut retenir que des bribes de leurs discours. Nous sommes irrémédiablement enfermés dans ce monde du factice, de l’illusion, de la rumeur, du bruit (au sens des théories de la communication). Une illustration toute simple du monde d’Internet à l’époque des médias sociaux.

Cinéma du réel 2017, compétition internationale courts métrages.

Sur le précédent film  de Natalie Bookchin Long Story short, lire P comme Pauvreté.

dicodoc.wordpress.com/2016/03/31/p-comme-pauvrete/

Y COMME YOUTUBE

Un film à la gloire d’internet, qui n’existerait pas sans internet, ou plus exactement sans YouTube. Car YouTube permet des rencontres inimaginables, réduisant la distance géographique comme le distance sociale ou culturelle. Et quand il s’agit de musique, ce langage universel, YouTube peut rapprocher des personnes qui en dehors d’elle n’ont rien de commun.

La rencontre que le film de Ido Haar nous présente, c’est celle d’une jeune femme, Samantha, qui vit dans un quartier défavorisé de La Nouvelle-Orléans et de Kutiman, un musicien connu de la scène underground israélienne qui vit lui dans un kibboutz près de Tel Aviv.

Samantha n’a pas une vie facile. Elle travaille comme aide soignante dans une maison de repos et semble n’avoir de relation sociale qu’avec sa mère, qu’elle ne joint d’ailleurs que par téléphone. Elle a été violée dans sa jeunesse par son beau-père et cela reste pour elle une malédiction. Alors, c’est sur YouTube qu’elle trouve refuge, un peu de paix, un moyen de pouvoir s’exprimer. Elle a donc ouvert un compte sous le nom de Princess Shaw (tout un programme) et elle se filme en gros plan, parlant un peu d’elle-même, mais surtout elle chante. Elle chante a capella, des textes où elle dit surtout son mal de vivre. Des chants qu’elle offre au réseau mondial, bouteilles à la mer dont elle n’attend aucun miracle , et qui pourtant vont bouleverser sa vie, du moins pour un moment, une parenthèse de bonheur dans une vie de misère.

Car loin, très loin d’elle, un musicien qui passe sa vie sur le réseau, à la recherche de tout ce qui peut être nouveau, insolite, dérangeant, va découvrir la voix extraordinaire de Princess Shaw. La spécialité de Kituman, c’est le mix. Alors il part à la recherche de séquences musicales qui peuvent servir d’accompagnement aux chants de Samantha. Et il découvre des choses vraiment surprenante, une petite fille qui joue du piano, un guitariste électrique qui servira de solo, un joueur de violoncelle, des percussions… Il va assembler tous ces éléments en une véritable composition nouvelle, unique, une musique faite de bric et de broc et qui pourtant possède une unité dans laquelle la voix de Samantha s’intègre parfaitement. Dans le film, ces compositions nous sont présentées sur un écran partagé où chaque musicien apparaît dans les images de son YouTube personnel mais devenues une œuvre collective totalement originale. Et lorsque Samantha découvre cela sur YouTube elle explose de bonheur. C’est pour elle une consécration inespérée, miraculeuse. Le nombre de visions et de likes de son compte est en augmentation constante. Et le New York Time lui consacre même un article !

Mais ce qui fait aussi tout l’intérêt du film, c’est que la rencontre virtuelle entre Princess Shaw et Kutiman va devenir bien réelle. Samantha est invitée à Tel Aviv où elle va participer à un grand concert dont elle est la vedette. Des moments de grande émotions lorsque les deux musiciens tombent dans les bras l’un de l’autre. Et bien sûr le concert est un succès qui dépasse toutes les attentes. Samantha – Princess Shaw est une véritable star. Jamais elle n’aurait pu imaginer vivre cela un jour.

Mais tout rêve a une fin. Samantha retrouve son quartier de la Nouvelle-Orléans où elle ne pourra redevenir Princess Shaw que sur YouTube. A moins que…

Presenting Princess Shaw, un film de Ido Haar, Israël, 2015.

Prix du public à Visions du réel, Nyon, 2016.

princess shaw 3

princess shaw 4