E COMME EXIL – Afrique.

Mallé en son exil, Denis Gheerbrant, 2018, 106 minutes

Est-il possible pour un cinéaste de donner la parole à un représentant d’une culture différente de la sienne, de la laisser parler sans restriction, sans jugement et sans chercher à l’influencer dans la teneur de ses propos ? Ne risque-t-il pas d’être mis en face de positions, d’affirmations de valeurs, bien différentes, voire opposées aux siennes ? Devra-t-il alors réagir ?

C’est le risque qu’a pris Denis Gheerbrant dans son nouveau film, Mallé en son exil. Face à l’affirmation de la légitimité, et même de la nécessité de la polygamie et surtout de l’excision, il ne peut que s’insurger. L’excision est un crime, affirme-t-il haut et fort. Ce qui cependant ne pourra en rien modifier la conviction de son interlocuteur.

Gheerbrant filme Mallé, ce malien immigré en France depuis une vingtaine d’années. Il travaille à Paris, dans des immeubles des « beaux quartiers » où il fait le ménage du hall et des couloirs et où une bonne partie de son temps est occupée à sortir et rentrer les poubelles. Le cinéaste insiste d’ailleurs beaucoup sur cet aspect de son activité professionnelle. S’occuper des poubelles devient ainsi l’exemple type du travail réservé aux immigrés.

Mallé a un « chez soi » où il rentre le soir, un foyer de banlieue uniquement habité par des africains, où il partage une chambre avec un de ses compagnons d’exil. Le film est donc d’abord un portrait de cet exilé loin de son pays où il a laissé, depuis des années, femme et enfants. Et en même temps, il brosse par petites touches un tableau de cet exil, de la façon dont toute une communauté repliée sur elle-même le vit. Ce qui nous vaut plusieurs séquences de cette vie sociale, les repas pris à la mode africaine, le marché particulièrement coloré et même un mariage.

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Le film établit alors une série d’oppositions qui vont structurer de plus en plus clairement les propos de l’exil.

Ici / là-bas, d’abord. Là-bas, dans son village, Mallé est paysan. Ici il est devenu citadin. Là-bas il est d’une famille noble et à ce titre il « possède » un esclave. Ici c’est lui qui est dans une position d’esclave.

Les anciens / les modernes ensuite, selon une formule introduite par le cinéaste. Là-bas est régi par la tradition, une tradition qui n’a plus cour ici.

L’exilé ne peut alors que se vivre comme double, vivant ici dans un monde qui n’est pas le sien. Il garde en lui tout ce qui fait son monde originaire, sa culture, ses traditions. La vie « moderne » n’influence en rien sa pensée.

Filmer l’exil revient ainsi à montrer que la culture, notre culture, n’a rien d’universel.

E COMME ENTRETIEN – Lydie Turco

Donnez- nous les principaux éléments  de votre biographie.

Après avoir été assistante opérateur caméra quelques années sur des courts, moyens et longs métrages, je réalise des documentaires depuis 2010. J’écris aussi des histoires pour enfants et anime des ateliers d’écriture.

Quelle est votre formation dans le domaine du cinéma ?

J’ai fait une section cinéma au lycée, puis dans le cadre de ma maitrise d’histoire des arts et archéologie, je suis rentrée en stage dans la structure Ciclic (qui portait un autre nom à l’époque) en Région Centre (structure similaire au Pôle Image). Je me suis formée à l’optique lors de mon CAP d’opérateur projectionniste (après ma maitrise) et aux caméras chez les loueurs de matériel et les tournages (sur le tas…)

Présentez-nous vos différents films

Je travaille sur des sujets de société, je montre des expériences humaines qui nous questionnent sur notre société et nos pratiques, qui nous interroge sur nos liens et ceux que nous entretenons avec notre environnement.

« La voix de l’écolier » est un documentaire tourné en immersion dans une classe Freinet, pédagogie alternative. On y voit le fonctionnement de cette classe et l’impact sur les élèves, l’engagement des enseignants, les choix faits et le pourquoi de ces choix.

« Intérêt collectif », est tourné auprès du directeur de la banque coopérative, le Crédit Coopératif. Il montre de l’intérieur ce qu’est l’économie sociale et solidaire. Comment cela fonctionne, pourquoi faire le choix de s’inscrire dans cette économie et les conséquences. On y voit plusieurs expériences dans des domaines très différents.

« La culture en scarabée », est tourné en immersion auprès d’une structure mobile, la Roulotte Scarabée, qui emmène la culture là où elle va moins ou plus vraiment. On y découvre des rencontres entre des personnalités très différentes, des projets sur l’illettrisme, des projets dans des quartiers où collèges,… découverte de ce que veulent dire concrètement les mots « éducation populaire ».

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Avez-vous une ligne directrice particulière dans le choix des sujets que vous abordez

Oui, je travaille sur l’humain et m’attache à montrer des expériences différentes ou singulières, dans un souci de transmission, de découverte et de réflexion sur nos pratiques et nos fonctionnements.

Et des principes méthodologiques

Je travaille au maximum en immersion auprès de mes personnages, sans voix off. Je passe beaucoup de temps avec eux afin de nouer un lien sincère pour pouvoir rendre le plus fidèlement possible ce qu’ils sont et font. Le respect de ces personnes est au cœur de mon travail. Le facteur « temps » est essentiel. J’essaye d’intervenir le moins possible sur leur quotidien, de me poser en observateur et d’être très à l’écoute.

Votre dernier film en date, La Culture en scarabée, aborde un type d’action particulier dans le domaine de l’éducation populaire en Normandie. Quelles en sont les grandes lignes ?

J’ai suivi en immersion au quotidien une structure itinérante, « la Roulotte Scarabée ». Cette structure, via des ateliers d’arts plastiques, des réalisations de films, d’émissions de radio, de bandes dessinées, des concerts, des représentations de théâtre… bref, toute une palette d’outils, emmène la culture là où elle ne va plus trop. Les deux personnes qui sont investis sur ce projet, travaille sur des quartiers en ville, des zones rurales, des festivals pour rencontrer et échanger autour de pratiques, apprendre les uns des autres, s’enrichir, coopérer, dialoguer. Une expérience riche humainement, qui, comme toutes les expériences, a aussi ses propres difficultés.

Votre prochain film traitera de la médecine, pouvez-vous nous en parler dès maintenant.

« Le sens des maux » parle de la médecine comme élément de notre culture. Le postulat de départ est de dire que la vision du monde partagée par un peuple induit une vision de la médecine particulière et des pratiques qui en découlent. Je travaille à la fois sur notre médecine et sur celle des Amérindiens des Etats-Unis. Sur leurs spécificités, mais aussi sur les liens et passerelles qui peuvent exister.

Comment aimeriez-vous orienter votre carrière cinématographique dans les années qui viennent ?

Je souhaite continuer à travailler sur du documentaire qui montre des expériences ou des personnes, qui diffèrent, qui nous font réfléchir sur des visions du monde, sur les relations, les interactions, sur comment on construit un monde respectueux, comment on invente, on innove,… de continuer à travailler sur l’humain qui est au cœur de mes préoccupations et de pouvoir partager et faire réfléchir autour de tout ça. J’espère aussi pouvoir me pencher, suivre et mettre en lumière un quartier, un espace, un lieu, un groupe au gré de mes rencontres.

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B COMME BIBLIOTHÈQUE

Ex libris. The New York Public Library. Frederick Wiseman, 2017, 3H 18

D’abord New York. L’athmosphère de New York. A la belle saison. Les gratte-ciels de Manhattan, filmés en contre-plongée, se détachent sur un ciel bleu. Les immeubles plus bas, 4 ou 5 étages, des autres quartiers, sont filmés eux dans l’enfilade des rues. Les enseignes colorées de Chinatown. Les publicités sur les murs. Les panneaux verts indiquant un nom d’avenue ou une direction. Et les rues, les avenues, avec beaucoup de circulation – dense mais fluide – dans laquelle on voit très souvent des voitures de police, des ambulances et des voitures de pompiers. Et ça s’entend !

La bibliothèque centrale est un bâtiment imposant. Pour y accéder il faut gravir une volée de marches en pierre –  encore en contre-plongée – où sont assis toutes sortes de gens. Des jeunes surtout, sur lesquels Wiseman prend le temps de s’arrêter pour un gros plan. Le hall d’entrée est  filmé cette fois en plongée. Vu de haut, le public est presque réduit à la dimension des fourmis. Pourtant tout au long du film, ce public si diversifié dans son apparence, sera toujours filmé avec respect, presque avec amour, même s’il ne s’agit que de personnes anonymes.

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Comme pour chacun de ses films, le travail d’inventaire réalisé par Wiseman est impressionnant. Il ne laisse rien de côté ! La bibliothèque publique de New York a une multitude d’annexes. Les unes localisées dans un quartier. D’autres avec une spécialisation explicite, pour les aveugles par exemple. Alors le film nous les fait découvrir une à une. Sans en oublier sans doute. Les activités proposées dans ces lieux traditionnellement consacrés au livre débordent largement le simple fait de lire. Alors Wiseman nous les fait découvrir, avec parfois la maligne volonté de nous surprendre. On assiste ainsi à une multitude de conférences sur les sujets les plus divers. On rencontre des écrivains qui parlent de leurs écrits ou un chanteur qui évoque sa carrière. On écoute un morceau de piano interprété par une musicienne présentée comme célèbre. Dans une salle des enseignantes font travailler des enfants d’âge de l’école maternelle et il y a même des activités proposées, en musique, à des tout-petits. Ailleurs ce sont des professionnels qui présentent leur métier (le pompier est très éloquent). Et on assiste à des groupes de paroles, où l’on évoque les livres que l’on a lus (L’amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marqués par exemple) ou sur les problèmes relationnels au sein d’une communauté de quartier. Il n’est pas possible de tout citer. Ni de tout retenir, car même si les plans de coupe sur New York et ses rues nous permettent de respirer, le rythme est en fin de compte assez rapide, même si chaque temps de parole est toujours suffisant pour rentrer véritablement dans les propos tenus. Et bien sûr – sinon on ne serait pas dans un film de Wiseman – on assiste à un nombre tout aussi impressionnant de réunions, de l’équipe de direction tout particulièrement, où l’on débat de la vie de la bibliothèque, de ses problèmes de financement (fonds publics / fonds privés) et de ses orientations d’avenir (faut-il développer davantage l’e-book ?)

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Ainsi se construit et s’illustre peu à peu une grande idée. La bibliothèque moderne n’est pas un lieu consacré uniquement au livre et à la lecture. Nous y trouvons, nous pouvons y trouver, toutes les activités culturelles de notre époque. Et bien sûr, partout il y a des ordinateurs – des tablettes et des smartphones aussi. Pour les taches effectuées par le personnel (inscriptions, prêts…) mais aussi pour les activités de recherche, ou de simple consultation.

Il y a bien quand même quelques plans silencieux sur des salles de lecture où chacun est plongé dans un ouvrage papier. Mais ces plans – classiques –sont loin d’être les plus nombreux. Dans la majorité du film, c’est la parole qui domine. On parle, on écoute, souvent très attentivement, on discute. Bref on n’en reste surtout pas à cet acte solitaire qu’est la lecture, même si elle signifie une communication avec un auteur. Et ces auteurs, si on peut les rencontrer en chair et en os, on pourra sûrement mieux les comprendre. D’ailleurs parler de leurs livres avec d’autres ne peut que renforcer le plaisir qu’ils peuvent procurer.

Nombreux sont ceux qui n’ont pas attendu Wiseman pour aimer et fréquenter les bibliothèques, mais son film les conforte à coup sûr dans la conviction que sans elles il manquerait quelque chose d’essentiel dans la vie.

Le précédent film de Wiseman : In Jackson Heights

I COMME ISLAM

Islam pour mémoire, un voyage avec Abdelwahab Meddeb de Bénédicte Pagnot, 2016, 1 heure 42 minutes.

Appréhender l’Islam autrement qu’à travers la rubrique des attentats, de l’intégrisme et de toutes les formes d’extrémismes, une entreprise indispensable aujourd’hui. Le choix de la réalisatrice est de le faire connaître à travers l’œuvre et la pensée d’Abdelwahab Meddeb, enseignant et poète franco-tunisien. Et pour cela elle entreprend un  voyage dans les hauts lieux de l’Islam, d’Ispahan à Sidi Bouzid, en passant par Jérusalem, Cordoue, Dubaï. Et à travers la poésie et les œuvres architecturales, scientifiques et intellectuelles qui ont jalonné l’histoire de l’Islam.

Le film n’est pas un portrait d’Abdelwahab Meddeb, même si celui-ci occupe une  place prépondérante. Universitaire, auteur de nombreux ouvrages et recueil de poèmes, il a aussi été un homme de médias, en particulier avec l’émission Culture d’Islam sur France Culture. Mais le propos du film va au-delà de sa personne. La réalisatrice nous le présente dès l’incipit du film comme un guide dans la recherche du vrai sens de l’Islam.  Et elle en fait  en quelque sorte le prototype de l’Islam tolérant, opposé à l’intégrisme, le combattant même au nom des valeurs fondamentales de l’Islam.

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Cependant Abdelwahab Meddeb est décédé alors que le film était loin d’être terminé, le privant d’une de ses sources d’inspiration, et aussi de fil conducteur. Il prend alors plutôt la forme d’un puzzle, ou d’une mosaïque, chaque séquence, réalisée dans des lieux différents, devenant quasiment autonome. Au spectateur alors d’essayer de reconstruire l’unité de l’Islam, tâche plutôt ardue pour les non spécialistes. Chacun, en fonction de sa propre culture ou de ses aspirations personnelles, pourra alors retenir tel ou tel moment, ou telle ou telle image, la beauté des mosquées ou des palais par exemple, ou la subtilité de bien des poèmes arabes. Reste la vision d’une religion et d’une culture complexe,  non réductible aux clichés véhiculés habituellement en occident.

Islam pour mémoire, un voyage avec Abdelwahab Meddeb a été sélectionné au festival Traces de vie 2016 à Clermont-Ferrand. Il est sorti en salles en mars 2017.

Bénédicte Pagnot est l’auteure de deux documentaires, Avril 50, 32 minutes, 2006, et Mathilde ou ce qui nous lie, 55 minutes, en 2010.

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