D COMME DESERT – Algérie.

143, rue du désert. Hassen Ferhani, 2019, 100 minutes.

Le désert, c’est le vide. Le silence. Rien, ou si peu de choses.

« Je contemple des dunes » dit Malika. Il faut avoir une vue particulièrement perçante pour voir des dunes à l’horizon.

Malika, c’est la patronne d’un petit bar, une buvette plutôt, perdue sur la route en plein désert algérien. Elle sert du thé et des omelettes aux routiers qui s’arrêtent là, par habitude ou parce qu’il n’y a rien d’autre. Pour parler avec Malika aussi.

Le film est presque entièrement tourné à l’intérieur de la buvette de Malika. Des plans fixes sur cette vieille femme à la carrure imposante, assise le plus souvent à une table -la seule de la pièce – où se joignent à elle ceux qui font halte ici. Le désert ; on n’en voit qu’un petit fragment, par la fenêtre ou la porte de la buvette. Parfois, pour nous en montrer un tout petit peu plus, la caméra est placée devant la buvette. Mais cela revient au même. On ne quitte pas cet espace en principe infini mais dans lequel nous sommes enfermé comme dans une prison. D’ailleurs, une scène extraordinaire nous montre un des habitués de la buvette jouer au prisonnier derrière le grillage de la fenêtre.

Le désert, c’est l’immobilité. Malgré les véhicules, des camions surtout, qui font la route, pour des tas de raisons sans doute. Ceux que nous apercevons passent devant la buvette sans s’arrêter. Le pré-générique du film, avec cadrage qui deviendra récurent, nous fait apercevoir une voiture traversant le cadre de gauche à droite, suivie immédiatement par une autre en sens inverse. En quelques secondes nous pourrions nous croire dans un road movie. Mais c’est bien sûr trompeur. Dans le film, nous ne voyageons pas. Parce que Malika ne veut pas quitter sa buvette. Et il n’y a, dans tout le film, qu’un seul plan en mouvement ; la caméra tournant autour de la buvette pour en montrer toutes les faces.

Le désert, il ne s’y passe jamais rien. Ou si peu de choses. Un matin, on discute sur l’accident de bus qui a eut lieu la nuit à proximité. Mais on n’en verra aucune trace. Il y a bien aussi la construction de la station-service en face de la buvette. Une concurrence pour Malika, qui ne s’en inquiète guère. Pour le reste, la chatte de Malika suffit à peupler sa solitude.

Le film est donc avant tout un portrait de cette femme qui évoque parfois, par petites touches, sa vie avec ses clients. Une vie qui se résume en un mot, le désert.

La succession des clients de passages constitue aussi une galerie de mini portraits. Des hommes uniquement. Visiblement, ils ont du plaisir à partager quelques instants avec Malika. Mais aucun ne s’attarde trop sur sa propre existence et tous se gardent bien d’évoquer la situation de leur pays. Le désert n’est pas propice à la réflexion politique.

La buvette de Malika a une adresse. Un de ses clients s’en étonne et insiste pour que le cinéaste filme le numéro de la rue inscrit sur le mur. 143. Mais où sont le 141 et le 145 ?

G COMME GRANDS-PARENTS algériens

Leur Algérie. Lina Soualem, France-Algérie, 2020, 72 minutes.

Le grand-père et la grand-mère de la cinéaste. Après 62 ans de mariage, ils décident de se séparer. Ils vont vivre chacun de leur côté, mais dans deux immeubles qui se font face. Sont-ils vraiment séparés ? La cinéaste ne comprend pas ce qui s’est passé. Et pour essayer d’y voir plus clair, elle décide de faire un film. Une bonne occasion de se pencher sur la vie de ce couple d’immigrés algériens, venu en France dans les années 1950 et qui ne sont jamais repartis dans leur pays.

Ils se sentent pourtant aujourd’hui encore algériens. Dans les premières années de leur vie d’immigrés, ils prévoyaient bien, comme tous les autres, de repartir en Algérie. Mais ils sont finalement restés, une fois l’habitude installée. Le film évoque, grâce aux questions de la cinéaste, les conditions de cette vie nouvelle, qu’ils semblent ne pas regretter. Ils se sont installés dans une petite ville en Auvergne, Thiers, où le père travaillait comme affuteur de couteaux. Un travail certes pas facile, mais le film ne s’oriente pas vers une critique des conditions faites aux ouvriers. Après tout, travailler en France permettait au couple d’envoyer de l’argent à la famille restée en Algérie.

Rencontrant successivement le grand-père et la grand-mère, le film fait un va-et-vient incessant entre les deux appartements et les activités respectives des deux personnages. Seule interruption à ce face à face, les voyages à Thiers du fils du couple, le père de la cinéaste. Des moments importants dans la vie des immigrés. Le fils, qui poursuit une carrière de mime et de comédien est la preuve de la réussite familiale.

Le film n’explique pas vraiment la séparation du couple, mais le portrait qui est en fait montre deux personnalités si différentes l’une de l’autre qu’on peut s’étonner qu’ils aient pu vivre en couple pendant plus de 60 ans.

Le grand-père est taciturne, peu bavard. Il répond aux questions de sa petite fille par quelques mots seulement et passe ses journées dans une galerie marchande d’un hyper-marché.

La grand-mère par contre est particulièrement dynamique. Elle part souvent de grands éclats de rire, auxquels se mêlent parfois quelques pleurs à l’évocation de   certains épisodes de sa vie. Contrairement à son mari, elle a beaucoup d’amies que sa nouvelle vie lui permet de rencontrer quand elle le désire. On a l’impression qu’elle a enfin conquis sa liberté.

La vie de ce couple est en fin de compte assez banale – en dehors de la réussite artistique du fils et de la cinéaste. Beaucoup d’immigrés pourraient s’y reconnaître. Ey les images d’archives familiales – ces fêtes où la famille et la communauté se retrouver pour danser et chanter dans une ambiance de bonheur – jouent bien leur rôle de traces aidant à lutter contre l’oubli. Mais ce ne sont pas des révélateurs de la dimension la plus profonde de l’immigration. Si celle-ci a une face cachée, elle reste inaccessible, pour nous comme pour la cinéaste.

Festival International de Films de Femmes, 2021

A COMME ALGÉRIE – Guerre

Ne nous racontez plus d’histoires. Carole Filiu-Mouhaki et Ferhat Mouhali, 2020, 88 minutes.

Un couple mixte. Lui est algérien et elle française. Elle est journaliste et lui cinéaste. Ils décident de faire un film ensemble. Sur le sujet qui leur tient le plus à cœur : la guerre d’Algérie, vue aujourd’hui des deux côtés de la Méditerranée.

Un film enquête à deux voix, qui s’interpellent, qui se répondent, qui se complètent. Un dialogue familial d’abord, mais qui prend une très vitre toute autre dimension pour devenir un dialogue entre deux pays, deux visions d’une même réalité historique, les systèmes de représentations des différents belligérants. Les deux camps sont-ils enfin réconciliés ?

La guerre d’Algérie a-t-elle encore ses zones d’ombre ? Des faits inconnus, ou passés sous silence, ou oubliés, ou devenus tabous ? Que reste-t-il encore à découvrir, à mettre au grand-jour, dans cette réalité si complexe, et qui qui peut réveiller bien des souffrances chez les différents acteurs et leurs descendants. Faut-il réveiller les vieilles plaies ? Se sont-elles d’ailleurs jamais refermées ?

L’enquête menée par notre couple de cinéaste commence par une implication personnelle dans le cadre familiale. Carole interroge son père, pied-noir rapatrié en France juste avant l’indépendance de l’Algérie. Comment se retour s’est-il passé ? Fallait-il partir le plus vite possible, sans attendre un dénouement inévitable ? Ou rester coûte que coûte, comme ceux qui vont devenir les activistes de l’Algérie française. Le père évoque ses souvenirs d’enfance, le choc du premier attentat. Il feuillette avec sa fille son album de famille, commente les photos de cette vie heureuse qu’il faudra abandonner.

Ferhat lui interroge sa grand-mère. Il doit insister pour qu’elle raconte les années de guerre. Elle énumère les morts, ceux qui ont été torturés et tués par l’armée française. Elle chante une chanson, la chanson de la résistance à l’occupation française. Le cinéaste propose alors beaucoup d’images de la Kabylie, des plans fixes sur les montagnes. Un hommage aux combattants de cette région.

Les deux enquêteurs s’efforcent chacun de leur côté d’évoquer les faits et de donner la parole aux différents acteurs de l’histoire. Du 8 mai 45 (le massacre en répression d’une manifestation) au déclenchement de la « révolution » algérienne (une cérémonie dans une école pour son anniversaire). Carole se rend dans un lycée dans le lot et Garonne, interroge profs et élèves. Un enseignant d’histoire insiste sur le peu de place donnée à cette guerre par les programmes et les manuels scolaires. Pas étonnant alors que les élèves en ignorent presque tout. Carole filme un cours où sont invité d’anciens soldats de l’armée française, ces appelés qui partaient en Algérie sans savoir qu’ils allaient faire la guerre. Une jeune fille pose la question « avez-vous pratiqué la torture ? ». La réponse affirmative est franche, et d’expliquer alors l’usage de la gégène. Un grand moment d’éducation.

Le film se focalise ensuite sur différentes facettes de la guerre et de ses répercussions. Des rencontres toujours signifiantes et qui donnent une vision très lucide de l’histoire. Ainsi de ce représentant des « pieds-noirs progressistes », ou ce « porteurs de valise », ces jeunes étudiants qui clandestinement venaient en aide aux algériens en France. Côté algérien ce sont des militants du FLN qui ont la parole.

A noter une séquence très documentée sur le problème des Harkis, illustrée par des images du camp de Rivesaltes dans les Pyrénées orientales où ils furent « internés » dans ce qui était un véritable camp de concentration malgré la dénégation officielle.

A propos de la guerre d’Algérie, le devoir de mémoire reste fondamental. Par sa densité et sa rigueur ce film œuvre grandement à la réconciliation.

PriMed 2020

A COMME ABECEDAIRE – Céline Dréan.

Alger

Dans les murs de la Casbah

Amitié

Pascaline et Klara, étudiantes cherchent avenir

La Mémoire d’Alan

Bande dessinée

Le Veilleur

La Mémoire d’Alan

Cambodge

Le Veilleur

Chevaux

L’Hippodrome

Courses

L’Hippodrome

Etudes

Pascaline et Klara, étudiantes cherchent avenir

Exil

Le Veilleur

Famille

Pascaline et Klara, étudiantes cherchent avenir

Guerre

La Mémoire d’Alan

Histoire

La Mémoire d’Alan

Jeu

L’Hippodrome

Mémoire

Dans les murs de la Casbah

Le Veilleur

Mythe

Dans les murs de la Casbah

Nuit

Le Veilleur

Portrait

Pascaline et Klara, étudiantes cherchent avenir

Rennes

Pascaline et Klara, étudiantes cherchent avenir

Sport

L’Hippodrome

Université

Pascaline et Klara, étudiantes cherchent avenir

Ville

Dans les murs de la Casbah

Vincennes

L’Hippodrome

B COMME BREL Jacques

Que l’amour. Laetitia Mikles, 2019, 79 minutes.

Un film sur Brel ? Non. Un film sur les chansons de Brel ? Pas exactement non plus. Même s’il y a là une excellente occasion de découvrir – pour les plus jeunes – quelques-unes des chansons parmi les plus célèbres du chanteur belge, du Plat pays à Ne me quitte pas en passant par Madeleine ou Jeff.

Ces chansons, elles sont interprétées par Abdel, un immigré algérien qui découvre un jour les chansons de Brel et qui tombe sous le charme. Il n’a alors de cesse de chanter Brel, si possible devant un public, même peu nombreux (il raconte comment il a un jour chanté devant quatre personnes, dont deux étaient des amis).  Alors il répète sans cesse, avec trois musiciens (pas d’accordéon, et son Vesoul trouve quand même le moyen de « chauffer », grâce à la guitare), parcourt une bonne partie de la France, du Pays Basque jusqu’en Bretagne en passant par le Périgord, de petites salles communales en restaurants et jusque dans les salons privés.

Le film de Laetitia Mikles est le récit de cette passion, une aventure qui tient du rêve – ou de la folie. Et c’est bien sûr le portrait de cet homme hors du commun, même s’il reste toujours étonnamment modeste. Abdel ne joue pas les vedettes. Il n’est pas une star de la chanson, et il le sait. Il se contente de vivre sa passion. Et ça remplit parfaitement sa vie.

Nous le suivons dans sa vie professionnelle. Il évoque sa vie personnelle, sa femme par exemple (mais elle est absente du film), son père et sa mère qu’il retrouve en Algérie, où comme Brel, il va chanter. L’occasion pour la cinéaste de nous offrir de belle vue d’Alger, et d’évoquer la situation d’immigré d’Abdel.

Mais l’essentiel du film concerne le rapport d’Abdel avec Brel, avec le personnage de Brel, par chansons interposées.

Abdel ne cherche pas à imiter Brel, même si la cinéaste se plait à souligner un certain mimétisme, par exemple dans des gros plans des mains du chanteur devant son micro. Mais il ne renonce jamais à sa propre personnalité. Et si l’on peut dire qu’il s’approprie Brel, le chanteur et le poète, c’est uniquement dans l’interprétation des chansons. On est loin de cette mode des sosies qui essaient de redonner vie à des chanteurs disparus en jouant tout sur le physique.

De Brel lui-même on ne verra dans le film que quelques images, muettes parfois, un court extrait d’interview où le journaliste ne laisse pas parler le chanteur, et on l’entendra enfin, dans la clôture du film, dans l’interprétation de Quand on n’a que l’amour, qui a inspiré le titre du film.

Abdel ne chante pas Amsterdam, et la cinéaste ne filme pas de port. Par contre il évoque à plusieurs reprises une des premières chansons de Brel, Les Fenêtres, et Mikles nous offre de magnifiques plans de façades d’immeubles de nuit. Il y a dans ces choix la marque de l’authenticité du film et de son personnage.

G COMME GRAND-MERE – Algérienne.

Mes voix de Sonia Franco, 2019, 50 minutes.

Les voix du titre, ce ne sont sûrement pas celles que l’héroïne du film entendrait dans sa tête, mais plutôt celles qui résonnent dans le théâtre où elle prépare et réalise une performance, et aussi celle des bavardages intimes avec sa grand-mère.

Le film montre donc la relation qu’une jeune femme entretient avec sa grand-mère. Façon d’aborder la confrontation de deux générations bien différentes, mais aussi deux cultures qui se sont éloignées au fil du temps malgré des origines communes que l’une et l’autre s’efforcent de préserver. Un film donc sur la fuite du temps, vue à travers les évolutions historiques. Mais s’il y a quelque chose sur lequel le temps n’a pas de prise, c’est bien l’affection réciproque qui lie ces deux femmes.

La grand-mère représente bien sûr les traditions. Algérienne, elle n’a jamais voulu apprendre le français, mais elle a appris l’arabe à sa petite fille. Le plus souvent elle est tournée vers le passé, mais son regard se porte aussi vers l’avenir, celui de sa petite fille et de son mariage en particulier.

La petite fille est comédienne et travaille dans un théâtre de la banlieue parisienne. Elle fréquente les boites de nuit et sa vie semble bien loin des traditions, surtout religieuses, de son pays d’origine. Elle écrit un texte à dimension autobiographique où sa grand-mère tient la première place. Nous la voyons questionner sa grand-mère, la mère de son père, sur la vie de la famille, façon d’alimenter son écriture. Nous la suivons lors des répétitions du spectacle et le film nous propose aussi quelques aperçus de sa réalisation. Mais le théâtre n’est pas sa seule préoccupation dans le film. Il est beaucoup question de son mariage – la grande affaire d’une vie selon la grand-mère. Coiffure, maquillage, choix de la robe, les préparatifs tiennent une grande place dans le film, mais il ne nous montrera pas la cérémonie elle-même.

Un film portrait. Un portrait croisé de deux femmes liées par une affection profonde, que le temps ne semble pas pouvoir altérer. Les gros plans qu’il nous propose de l’une et de l’autre, ou qui les réunissent dans des moments de grande intimité, véhiculent beaucoup d’émotion. Et sans qu’il en soit question ouvertement, c’est bien touts une vision de l’immigration qu’il nous propose.

Côté court 2020.

E COMME ESSAIS NUCLEAIRES

Un film en images : At(h)ome, Elisabeth Leuvrey, Bruno Hadjih 2013, 53 minutes.

Le désert : le Hoggar

Les essais nucléaires français de 1962 à 1967, après les accords d’Évian. Un site des plus radioactifs

Les habitants du village de Mertoutek, photographiés par Bruno Hadjih, photographe algérien.

La vie malgré tout

A COMME ALGÉRIE – École.

La Chine est encore loin, Malek Bensmaïl, Algérie, 2008, 118 minutes

Il faut attendre le générique de fin pour que le cinéaste dévoile la signification du titre du film, une citation du prophète Mahomet : « Recherchez le savoir, et s’il le faut, jusqu’en Chine. » Pour le moins, le film ne tombe pas dans un optimisme béat. Le chemin du savoir est long et difficile. Le but fixé sera-t-il même atteint un jour ?

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Pour essayer d’éclairer cette problématique, Bensmaïl se tourne vers la jeune génération. Il va suivre la vie d’une école de campagne, quelque part dans les Aurès, pendant une année scolaire. Il rencontre là des écoliers comme il en existe pas seulement en Algérie, des garçons surtout et quelques filles, qui n’aiment pas particulièrement l’école, qui peuvent rencontrer des difficultés de compréhension dans la lecture des textes ou les mathématiques, qui n’ont pas toujours l’aide nécessaire à la maison pour faire leurs devoirs. Il va montrer le travail concret de leurs deux instituteurs, l’un étant spécialisé dans l’enseignement du français. Il va en contre-point filmer les paysages grandioses de ces montagnes désertiques et enregistrer l’appel du muezzine à la tombée de la nuit. Il s’attarde dans les rues des villages de la région filmés en long travellings. Il pénètrera aussi dans l’intimité de deux personnages particuliers. Le premier, filmé marchant sur une petite route dès l’incipit du film, est surnommé l’émigré par la population. Il s’occupe beaucoup d’objets d’antiquité et développe dans ses propos une critique sans concession de son pays. Le second, Azouz, est père de deux fillettes et représente ces parents d’élèves qui voudraient bien que leurs enfants réussissent à l’école mais qui n’ont pas beaucoup de moyens pour les aider. D’ailleurs beaucoup d’élèves font l’école buissonnière, parfois à l’insu de leurs parents, parfois à l’instigation de ces derniers qui ont besoin d’aide dans leurs travaux.

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Pour Bensmaïl, le problème du savoir est un problème politique. En Algérie, cela se traduit par la nécessaire référence à la lutte pour l’indépendance et la construction de l’identité nationale. Ce n’est pas un hasard si le film est tourné dans « le berceau de la révolution ». Le film évoque à plusieurs reprises la journée du 1er novembre 1954, où un instituteur français, sa femme et le caïd du village sont les premières victimes de cette guerre qui ne fait que commencer. À côté des cérémonies de commémoration, il recueille le récit des acteurs et témoins de cette opération et retrouve même les anciens élèves des deux enseignants français qui tous ont pleurés à l’annonce de la mort de leur maître d’école. Le film ne fait pourtant pas l’impasse sur « la barbarie de la colonisation », évoquant les tortures « à la gégène et à l’eau bouillante ».

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À la fin de leur journée de travail, les enseignants sont fatigués, mais visiblement satisfaits de la tâche accomplie. Ils ont donné les derniers conseils à leurs élèves avant l’examen de fin d’année. Ils ont pu constater que certains ne manquaient pas d’ambition pour leur avenir. Mais pour devenir médecin ou journaliste de télévision, il y a bien des obstacles à surmonter. Nous ne connaîtrons pas les résultats de l’examen, mais nous suivons l’excursion à la mer. Les garçons plongent avec entrain dans les vagues. Une fille ose rentrer pieds nus dans l’eau, quitte à mouiller le bas de sa robe. Une petite note qui fait écho à une séquence particulièrement émouvante du film, où la femme de ménage, que nous avons vu maintes fois laver le sol de la salle de classe, prend la parole en voix off. Elle évoque les difficultés de sa vie, une vie de souffrance morale où elle n’a pas connu, dit-elle, une seule journée heureuse. Pour que les femmes algériennes soient enfin reconnues dans leur dignité, la Chine aussi est encore bien loin.

Lire aussi A comme Alger : https://dicodoc.blog/2017/03/30/a-comme-alger

 

T COMME TRAVERSEE.

La Traversée, Elisabeth Leuvrey, France, 2013, 72 minutes

Des bateaux entre la France et l’Algérie. Des bateaux qui font des allers retours entre la France et l’Algérie. Surtout en été. Parce que beaucoup d’Algériens, des familles, des hommes seuls puisque leur famille sont restés là-bas, retournent au bled le temps des vacances. Un mois ou deux, juillet et août, avant de revenir en France, parce c’est là qu’ils ont du travail, parce que c’est là aussi qu’ils peuvent avoir une femme et des gosses, des gosses qui sont nés en France, qui sont Français, qui se vivent comme Français et pour qui vivre au bled est proprement inimaginable. Ces bateaux font la traversée entre deux pays liés par leur Histoire avec à son bord ces algériens qui ne sont plus vraiment algériens puisqu’ils vivent en France, mais qui ne sont pas non plus vraiment français, puisqu’ils sont d’origine algérienne. Le temps d’une traversée, un jour et une nuit, une manière très originale de recueillir le vécu de l’immigration.

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Elisabeth Leuvrey filme la vie du bateau pendant la traversée, entre le ciel et la mer. La mer, toujours très calme, d’un bleu éclatant sauf dans le sillage du navire où apparaissent ce qui pourrait être des vagues. À bord, la vie s’organise depuis l’embarquement des voitures jusqu’au moment où le signal, salué par un concert de klaxons, est donné de leur débarquement. Le personnel de bord, que ce soit pour le ménage, le service au bar ou au restaurant, les marins ou les ouvriers dans la salle des machines, reste plutôt discret. Parmi les passagers, il y a ceux qui dorment un peu partout dans les coursives  et ceux qui peuvent s’offrir une cabine, même si c’est pour s’y entasser à plus d’une dizaine. La nuit, les hommes font la fête. On chante et on danse. De toute façon on chante presque à longueur de journée. Et les enfants trouvent à s’occuper comme ils peuvent.

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Pour les hommes, l’occupation principale, c’est la discussion. Une bonne façon de passer le temps. La cinéaste a bien sollicité certains sous la forme d’un entretien face à face, mais le plus souvent, ce n’est pas la peine. Dès qu’ils se regroupent à plusieurs, au bar ou sur le pont, le débat est lancé, avec ce leitmotiv, le sentiment d’être dans un entre-deux, entre deux pays, entre deux cultures, et pas seulement le temps d’une traversée. Où sont leurs racines ? Vers quel côté penche leur cœur ? Le film ne privilégie aucune réponse. Toutes les opinions s’y expriment. Souvent avec une certaine véhémence. Mais toujours avec une grande sincérité. Comme si la traversée avait pour effet de ne pas s’en tenir aux idées reçues ou aux conventions sociales.

E COMME ENTRETIEN – JEAN PAUL JULLIAND.

Une première question pour mieux vous connaître : comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Je suis venu au cinéma par la télévision (France 3 Auvergne Rhône Alpes) où j’ai sévi entre 1982 et 1995. Je suis entré à France 3 via le syndicalisme enseignant et je me suis impliqué dans ce syndicalisme (SNEP-FSU aujourd’hui) à partir du militantisme pédagogique. Si on rembobine, cela donne, au début des années soixante-dix, un jeune prof d’EPS qui s’implique dans la formation continue de sa profession. Comme à cette époque, les militants pédagogiques et les leaders syndicaux sont les mêmes, la conclusion s’impose d’elle-même. Au sein du SNEP Lyonnais, je suis chargé de médiatiser notre métier et nos actions. Une copine d’enfance, monteuse film à France 3, me présente un journaliste qui s’intéresse à nos messages… Plusieurs tournages se succèdent. Petit à petit, je découvre les « entrées possibles » au sein d’une maison alors très fermée.

Je dépose donc des projets d’émissions pour la jeunesse. En 1982, ils sont acceptés… et je me retrouve « producteur/animateur » de magazines de télévision… sans aucune formation, si ce n’est quelques observations réalisées au fil des tournages sur l’EPS.

Après avoir produit une bonne centaine d’heures de télé sur l’adolescence et le showbiz, je bascule sur des magazines de 52’ centrés sur l’Ecole de la maternelle à l’Université. Je filme ainsi plus de cinq cent situations d’enseignement ; ce que je continue à faire, à partir de 1995, une fois devenu prof à l’Université Lyon 1, mais désormais pour des usages pédagogiques ou didactiques.

Sur les thématiques de vos films, l’école maternelle et la guerre d’Algérie, il semble ne pas y avoir de rapport évident. Comment êtes-vous passé de l’un à l’autre ?

Techniquement et structurellement, les deux films sont, en effet, très différents.

« Dis Maîtresse ! » est le produit d’une immersion de trente-cinq demi-journées dans une école maternelle, débouchant sur trente heures de rushes utiles dans une classe de tout petits.

« Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! » est construit à partir de quinze interviews, réalisés dans un lieu unique  – une salle de cinéma désaffectée – soit six heures de rushes utiles, plus une iconographie – des photos et des images super 8 – offerte par les interviewés. Cinq jours de tournage – intenses et super émouvants – ont suffi.

Mais, sur le fond, il y a un lien. Les enfants filmés dans « Dis Maîtresse ! » sont pour un grand nombre des descendants de la décolonisation de « l’empire Français », dont la guerre d’Algérie est l’une des étapes les plus violentes, avec celles de l’Indochine, de Madagascar et du Cameroun.

Parmi les films qui « entrent » dans l’école, pour filmer le travail de l’enseignant et les élèves, un certain nombre font le choix des courants pédagogiques et s’appuient sur des noms célèbres, Montessori qui semble revenir à la mode, ou même Freinet. Dis Maîtresse par contre ne se réclame pas d’une pédagogie spécifique. Votre choix semble plutôt  être celui d’une classe « ordinaire », comme il doit y en avoir beaucoup ! Pouvez-vous nous préciser comment vous avez effectué ce choix ?

Lors de la campagne présidentielle de 2012, je suis mis au courant, par des membres de l’équipe de François Hollande, que la scolarisation des enfants de moins de trois ans sera remise à l’ordre du jour si… J’interroge donc ma fille sur l’intérêt de cette mesure… et je découvre, en l’écoutant, que ce qu’elle me raconte de sa vie d’enseignante en « toute petite section » (TPS) mérite un film.

Mon passé de spécialiste télévisuel de l’éducation facilite l’obtention des autorisations administratives signées le 4 mai 2012… alors que les sondages sont clairs : Hollande sera président. Mais il nous faut faire très vite pour être présents le jour de la rentrée des classes, car je sais que ce moment est stratégique… Effectivement, ce jour-là, nous ne sommes pas  déçus.

Comment avez-vous travaillé dans la classe, avec les enfants, pour ne pas les déranger, les intimider…Pouvez-vous nous parler des conditions de tournage. Car filmer de très jeunes enfants ne va pas toujours de soi.

J’avoue que j’étais un peu lassé des effets caméras lors de mes tournages précédents, notamment en collège… Parfois, je trichais et lançais de façon très sonore un « Moteur ! » totalement bidon, puis un encore plus sonore « Couper ! »… qui signifiait, au contraire  que l’on commençait à tourner tout en donnant l’impression de ne pas le faire.  Autrement dit, on volait des images, sauf dans les rares cas de semi-immersion où nous tournions une semaine avec la même classe… En général, je m’appuyais alors sur une de mes propres classes, en tant que prof d’EPS. Je n’ai jamais cessé d’enseigner jusqu’à ma retraite de l’EN en 2006. Nous montions donc des projets pédagogiques dont le tournage télévisuel faisait partie intégrante et qui pouvaient concerner l’enseignement des mathématiques, celui de l’anglais, etc. Dans ce cas, je pratiquais ce que je nomme de la « pédagogie fiction »… qui a ses avantages et ses limites.

Rien de tel dans « Dis Maitresse ! ». Nous sommes présents lors de l’arrivée à l’école des enfants. Plongé au cœur de plein de nouveautés, ils trouvent sans doute normal la présence d’une caméra sur pieds, d’un cadreur (moi) et d’un preneur de son qui, certes, manipule une grande perche munie d’un micro enveloppé dans une bonnette impressionnante. En réalité, seule cette perche son, les intrigue parfois, surtout quand elle s’approche d’eux. Sachant que la maîtresse et l’ATSEM sont chacune équipées d’un micro HF, les deux canaux de la perche servent à attraper les sons d’ambiance, mais aussi les paroles des enfants… qui apprennent à parler et donc parlent peu et discrètement.

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Sans la grande technicité et la super gentillesse de Simon Gattegno, le preneur de son mis à notre disposition par le CRDP de Lyon – aujourd’hui CANOPE –, le film ne serait pas ce qu’il est. Avec le recul, je peux affirmer que je n’ai jamais filmé une situation scolaire avec autant de facilité.

En amont, nous rencontrons les parents en juin ; donc deux mois avant la rentrée. Ma fille annonce clairement que le film passera à la télé et peut-être au cinéma et que… je suis son père. Elle enseigne dans cette école depuis douze ans. Les parents lui font confiance depuis longtemps et donc nous font confiance. Je ne suis pas du tout certain que cela se serait passé de la même façon dans l’école d’un quartier aisé de Lyon. Le maître mot de toute cette aventure sera « confiance ».

Pensez-vous que votre film puisse être considéré comme un « outil pédagogique », qu’il puisse servir à la formation des enseignants par exemple. Avez-vous eu des retours dans ce sens ?

Tout dépend de la conception que l’on se fait de la formation. Certains décideurs pensent encore, consciemment ou insciemment, qu’il faut montrer aux futur(e)s enseignant(e)s ou aux collègues en formation continue uniquement des situations modèles. Autrement dit montrer ce qu’il faut faire pour que les formés le reproduisent. Résultat : on filme une séance ou une situation « hors sol », souvent, un peu aménagée, voire frictionné. Si besoin, on filme l’enseignant le meilleur sur tel séquence, puis un autre sur une autre séquence… et l’on monte le tout pour fabriquer un prof modèle qui n’a qu’un inconvénient : il n’existe pas. Bref, on filme ce qui n’existe pas encore, du moins massivement. Au nom de cette conception, CANOPE et la direction nationale du SNUipp-FSU ne se sont pas appuyés sur le film, contrairement au SE-UNSA, qui a décidé d’être partenaire, comme la MAIF, les CEMEA et la Ligue de l’enseignement.

Si en revanche – comme j’en suis convaincu à l’issue de trente années de formation de formateurs – il s’agit de partir de situations réelles (avec le moins d’effets caméras possibles) pour les analyser, les décortiquer, en débattre, puis que les formés proposent ce qu’ils pensent être le pas en avant souhaitable et… possible, alors là, oui, « Dis Maîtresse ! » est un super outil de formation.

Dans cette démarche se sont situés le CNED (Centre National d’Enseignement à Distance) et l’IFE (Institut Français d’Education) à l’initiative de Patrick Piccard, qui ont acquis certains rushes du film. Des sections syndicales du SNUipp-FSU – par exemple en Savoie ou à Marseille – se sont servies du film pour animer des activités pédagogiques et une vingtaine d’autres comme outil de réflexions syndicales. Quelques Inspecteurs de l’Education Nationale (IEN) aussi.

Mais tout reste possible. J’ai personnellement pré-monté une grande partie des trente heures de rushes (non utilisés ou utilisés) en de courtes séquences de « vraie vie » : autrement dit sans commentaires et sans interviews. Peut-être seront-elles utiles un jour à quelqu’un…

Sur la guerre d’Algérie maintenant, avez-vous une relation particulière avec cette époque historique et avec ce pays ? Pouvez-vous nous parler de la genèse du film.

J’avais huit ans quand cette guerre a commencé et seize quand elle s’est terminée. Le titre du film correspond donc à mon vécu et à celui d’un grand nombre de mes concitoyens d’alors. Nous ne savions pas vraiment qu’il s’agissait d’une guerre. On parlait « d’évènements d’Algérie » et de maintien de l’ordre. Je garde deux souvenirs de cette période : l’enterrement d’un gars de mon village tué dans les Aurès et l’attitude de zombies qu’affichaient nombre d’appelés permissionnaires ou libérés, les yeux dans le vague, accoudés aux bars des bals populaires…

La télévision n’est arrivée dans mon village – Bourg-Argental dans la Loire – que fin 1961. Nous avons donc vu la guerre d’Algérie au cinéma, dans les actualités de l’époque, placées juste avant l’entracte ; ce qui explique que nous ayons choisi de réaliser les interviews dans l’ancien cinéma « Le Foyer », fermé depuis plus de vingt ans.

Au départ, ce film n’était destiné qu’aux habitants de ce village dans le cadre d’un travail sur le patrimoine local. Il se situait dans la suite logique de quatre documentaires locaux réalisés à partir des images super 8 disponibles. En 2012, nous avons décidé de mettre en boite des « mémoires locales de cette guerre »… avant qu’il ne soit trop tard. Une fois le film monté et projeté, j’ai proposé une version 52’ à France 3 Auvergne Rhône Alpes, qui en a acheté les droits pour deux diffusions… tout en nous aidant en matière de corrections colorimétriques, montage et mixage son. En mars 2017, pour le 55° anniversaire du cessez le feu, notre association s’est organisée pour le distribuer en salles… avec un certain succès puisque déjà  plus de cent salles l’ont  – ou vont le –programmer.

En dehors de la commémoration des 50 ans de l’indépendance de l’Algérie, cette guerre  ne semble pas vraiment préoccuper les français et n’occuper qu’une faible place dans la mémoire collective. Pensez-vous que votre film puisse jouer un rôle à ce niveau. D’une façon plus générale comment définiriez-vous la fonction sociale et historique du cinéma ?

J’ai rêvé d’un « effet Bernadette » pour « Dis Maîtresse ! »… Autrement dit, j’espérais que ce film rende les décideurs un peu plus responsables vis-à-vis de la scolarisation des enfants de moins de trois ans en quartier populaire, un peu comme le film « Indigènes » avait convaincu Jacques Chirac – poussé par Bernadette – à améliorer un peu le statut des anciens combattants issus des ex-colonies Françaises. Sauf que 15 000 ou 20 000 entrées ne font pas le même effet que deux millions de spectateurs, sans parler des prix obtenus au festival de Cannes. Ce n’était qu’un rêve puisque l’actuel ministre de l’Education Nationale détricote tout ce que ses prédécesseurs ont mis en route, y compris sur ce point.

Je suis donc beaucoup plus circonspect sur un éventuel impact du film « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! ». De plus, la direction nationale de la principale organisation d’anciens combattants d’Algérie – la FNACA – fait tout pour « casser » la carrière de ce film. Tout ça parce qu’un des interviewés raconte avoir été témoin d’un viol par certains membres d’une patrouille et n’avoir pas pu s’y opposer. Comme justification, un dirigeant national de cette organisation a écrit que lui, qui avait fait la guerre d’Algérie, n’avait jamais vu de viol… Sous-entendu, il n’y en a pas eu… ou pas beaucoup… ou donc il ne faut pas en parler. Heureusement, des sections locales de la FNACA n’obéissent pas aux ordres et mettent en place des projections qui rassemblent parfois plus deux cents spectateurs. Pourtant, ce film aide les anciens d’Algérie à parler en constatant que d’autres appelés ont osé le faire. Un véritable tabou règne encore, autour d’eux et entre eux, sur cette période. Beaucoup ont, à la fois, un peu honte de ce que fût cette guerre, même si eux-mêmes ne se sont pas comportés en bourreaux. Mais surtout ils sont révoltés d’avoir été ignorés et laissés seuls face à leur désarroi lors d’un  retour effectué dans l’anonymat et l’indifférence totale. Aucun n’a été suivi pour « choc post traumatique » dont, pourtant, nombre d’entre eux sont victimes.

Je mets beaucoup plus d’espoir dans les mouvements progressistes (Ligue des droits de l’Homme, Mouvement pour la Paix, etc…) comme partenaires dynamiques. Par ailleurs, nous commençons à contacter les enseignants d’histoire et géographie. La guerre d’Algérie est au programme des classes de troisième et de première. Mais surtout les « Mémoires de la guerre d’Algérie » peuvent être au programme des classes de terminales ; au choix avec celles de la guerre de 39/45. Nous avons publié un livre de 190 pages tiré du film ainsi qu’un cahier pédagogique de 48 pages, mais aussi une clé USB qui contient le film en intégralité ainsi que film « découpé » en neuf séquences plus courtes (de 5 à 9 minutes) selon les grandes thématiques qui structurent ce documentaire.

Je viens d’apprendre que le film est programmé à Vénissieux, dans le Rhône, à la demande d’une association Franco-Algérienne « Mémoire et réconciliation ». Si ce phénomène se confirmait, le rêve que je n’ai pas fait deviendrait alors une réalité.

Vous faites partie de ces cinéastes documentaristes qui accompagnent le plus possible leurs films, dans des séances spéciales qui permettent de rencontrer un public. Que retirez-vous personnellement de cette expérience ? Et comment voyez-vous l’évolution à court terme de la distribution des documentaires ?

Venant de la télévision, j’ai la confirmation, à chaque projection-débats, que le cinéma rajoute l’émotion à l’information, grâce à la force du son, mais aussi du fait de la concentration du spectateur qui est toute autre. A l’issue de cent quarante projections-débats avec « Dis Maîtresse ! » et déjà plus de quarante avec « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! », j’ai découvert le monde des exploitants, qui sont, très majoritairement, des passionnés adorant recevoir les réalisateurs et dialoguer avec eux. Sans parler des réactions du public à l’issue de la projection, voire surtout à l’occasion des conciliabules en tête à tête qui suivent toujours les débats. Contrairement à l’anonymat de la télévision, en salles de cinéma le réalisateur voit « le bout de ses actes », même s’il ne faut surtout pas oublier que « les chèques » viennent en général de la télévision.

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En effet, sauf exception comme « Demain » ou « Merci Patron ! », c’est la télévision qui permet au film d’exister et, donc, au réalisateur d’être rémunéré. Même en cas de production associative et bénévole, comme c’est le cas pour le film sur l’Algérie, si son documentaire est diffusé sur une chaine les droits d’auteurs (SCAM) apportent un minimum de revenu au réalisateur… mais qui ne lui permet pas de vivre.

De plus, pendant qu’un réalisateur accompagne son film en salles, il ne travaille pas ou peu. Il n’est donc pas payé. Je ne sais pas comment font mes collègues pour obtenir ou conserver le statut d’intermittent du spectacle, mais je suis inquiet pour eux… Pour ma part, si je n’étais pas retraité de l’Education Nationale, je ne pourrais pas m’investir autant… et les  films ne marcheraient pas. En effet, la présence du réalisateur est souvent la condition nécessaire (mais pas suffisante) pour que le film soit programmé par une salle ; d’où l’importance de partenaires qui acceptent de prendre en charge une partie des frais de déplacement ou d’hébergement… Mais on ne parle pas ici de salaire.

Il y a donc un vrai « trou noir économique » autour de la question de l’accompagnement des documentaires par les réalisateurs.

Quels sont vos projets cinématographiques ?

J’ai quatre projets en « projet», mais il est possible que je réalise un cinquième projet que je ne connais pas encore. A priori, je creuse autour des questions de colonisation – décolonisation – immigration – mondialisation, mais rien n’est encore calé. En fait, je suis « bouffé » par la distribution et l’accompagnement du film « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! »… car, à 71 ans, j’ai découvert un nouveau métier : distributeur. Je sais maintenant que pour des documentaires comme les miens, soit on tape dans l’œil d’un très gros distributeur qui met le paquet lors de la mise en place initiale, soit on fait tout soi-même. Et ça ne marche pas trop mal car le courant passe bien avec un certain nombre d’exploitants qui connaissent mon travail.

Dis maîtresse

Ils ne savaient pas que c’était une guerre

E COMME ELECTIONS (algériennes)

Vote off  de Fayçal Hammoum

Aux élections présidentielles de 2014, le président sortant, Abdelaziz Bouteflika, sollicite un quatrième mandat consécutif. Le film de Fayçal Hammoum  suit la campagne électorale. Une campagne en demie teinte, qui n’est pas vraiment une campagne. Beaucoup pensent comme cet algérien qui affirme que le match n’a pas d’intérêt puisque les résultats sont connus d’avance. Une situation qui n’encourage pas les algériens à aller voter.

Le film propose une série de portraits de ces désabusés de la politique. L’épicier dans sa boutique qui regarde la télévision tout en vendant des bonbons aux enfants et des journaux aux adultes. L’animateur radio, plus engagé, dénonce la corruption du régime sur un plateau de télévision. Des musiciens dans un café qui interprètent une chanson pour le film.  Des citoyens, plus anonymes, rencontrés ici ou là, qui n’hésitent pas à s’exprimer librement. L’un d’eux affirme qu’il ira quand même voter, puisque c’est son droit, mais il se garde bien de se prononcer pour un candidat particulier. Peu à peu s’élabore ainsi un tableau de la situation actuelle de l’Algérie. Le passé – la guerre de libération, la guerre civile – est évoqué rapidement. C’est surtout l’avenir qui est problématique.

Un autre aspect du film est le regard qu’il porte sur la vie médiatique du pays. Le cinéaste s’immerge longuement dans la rédaction du quotidien El Watan, filme les journalistes au travail, les prises de décisions concernant la couverture de la campagne. Ici aussi, l’ambiance n’est pas vraiment à l’enthousiasme. Pourtant, professionnalisme oblige, il ne s’agit pas de laisser de côté les moments importants comme les meetings, celui du président-candidat où c’est le premier ministre qui prend la parole. Bouteflika, lui, reste invisible, en dehors de sa photo sur les affiches.  Un meeting plutôt calme auquel répondra dans la dernière partie du film celui beaucoup plus fervent des partisans du boycott des élections.

Les documentaires sur les campagnes électorales sont nombreux et ont souvent marqué une étape importante dans l’histoire du cinéma, comme Primary de l’équipe de Robert Drew dans laquelle la présence de Richard Leacock était de première importance. En France les campagnes célèbres du cinéma documentaire sont celle de l’élection de Giscard-d’Estaing filmée de bout en bout par Raymond Depardon (1974, une partie de campagne) et celle pour la mairie de Paris en 2001 (Paris à tout prix de Yves Jeuland). En Algérie, en 2014, la campagne électorale est bien moins passionnée, malgré la répression – évoquée par les journalistes – des manifestations appelant au boycott. Vote off ne rentre pas dans les oppositions de programme et les conflits entre candidats. Ceux-ci sont d’ailleurs absents. Le film fait le choix de se centrer sur les citoyens, les futurs électeurs, même s’ils ne se rendront pas tous aux urnes, loin de là.

Cinéma du réel 2017, Compétition internationale premiers films.

 

 

 

A COMME ALGER

Bienvenue à Madagascar de Franssou Prenant

Irons-nous à Madagascar ? Le titre du film nous en fait la promesse, ou du moins nous en offre la perspective. Nous attendons sa réalisation tout au long du film. Elle ne sera pas tenue. Mais ce n’est pas vraiment une déception. Nous pouvons très bien nous contenter de rester à Alger.

Le film se déroule donc entièrement à Alger. Et nous propose, en plus des images de la ville, une histoire de l’Algérie récente, depuis la guerre de libération et l’accession à l’indépendance, jusqu’à aujourd’hui, en passant par les années de plomb et le terrorisme islamiste.

La caractéristique principale du film, c’est la façon dont il pratique la dissociation systématique de l’image et du son. Deux composantes réellement autonomes, malgré quelques points de rencontre, très peu nombreux en fait. D’un côté un ensemble d’images de la ville, Alger tout en splendeur. De l’autre un ensemble de dialogues, parfois des fragments de monologue ou déclarations plus privées, et quelques relativement rares interventions musicales. Mais le tout forme quand même une parfaite unité, un film en non pas deux. Un film qui sait simplement multiplier le plaisir spéculaire par deux.

La bande son propose donc un ensemble polyphonique, des voix qui par instant se superposent, des voix féminines et masculines, jeunes ou de tonalités plus mûres, des voix qui peuvent être gaies ou sérieuses, parfois simplement murmurées, parfois presque chantantes. Une bande son qui nous laisse imaginer des lieux de rencontres, des débats entre amis qui peuvent devenir enflammés, des conversations plus intimes, et même des bribes de confessions secrètes. Des voix toujours attachantes, parmi lesquelles se détache celle de la réalisatrice elle-même, que l’incipit du film nous a fait découvrir dans une déclaration en première personne fondatrice de sa démarche. Par la suite elle deviendra une composante du film comme les autres, les interventions  des uns et des autres n’étant aucunement hiérarchisées, même si certaines sont plus fréquentes, ou plus longues et donc plus marquantes pour l’auditeur. Mais toutes n’ont de sens que par l’ensemble dans lequel elles prennent place. S’il y a récit, ce n’est que dans cet effet de globalité.

Les images d’Alger se présentent comme un flux ininterrompu, passant des clichés convenus ou autres photos touristiques (les immeubles blancs du front de mer vus depuis un bateau) aux découvertes les plus surprenantes, les toits et les ruelles, et même le souk et les commerces ne nous donnent jamais l’impression de déjà vus. Bref, une visite de la ville dans sa totalité, dont il se dégage une grande chaleur et une grande vitalité même si les personnages sont rares. Une ville explorée, fouillée dans ses moindres recoins, où chacun peut privilégier ce qui va correspondre à la tonalité de ses sensations du moment. Une visite donc très sensuelle et très physique à quoi s’ajoute la dimension spirituelle apportée par les images d’archives. Et la diversité de la nature des images, du 8 mm au numérique, que la différence de grain laisse entrevoir, renforce cette dimension de pluralisme, que le foisonnement des voix permettait déjà d’appréhender. Une ville qui ne nous est pas proposée dans une vision unique qui ne pourrait être que restrictive.

Bienvenue donc dans cette ville plurielle, où le seul dénominateur commun à toutes les vues qui nous en sont proposées, reste sans doute la blancheur.

 

R COMME REVOLUTION ALGERIENNE

Algérie du possible, la révolution d’Yves Mathieu de Viviane Candas France, 2016, 1H23

C’est d’abord un film d’histoire. Traitant de la révolution algérienne. Evoquant d’abord la guerre d’indépendance vue du point de vue algérien, ce qui est déjà  Puis après les accords d’Evian, l’accession au pouvoir et son exercice par Ben Bella, premier président de la nouvelle Algérie. Pour rendre compte de tout cela, la réalisatrice alterne les images d’archives et les extraits d’entretiens avec ceux qui ont participé à ces événements, du moins bien sûr ceux qui sont encore de ce monde, tous ayant occupé des postes de responsabilité dans le FLN ou dans les différents gouvernements algériens  jusqu’à la fin du XX° siècle. Et elle fait elle-même le récit en voix off des principaux évènements de toute cette période, évoquant principalement  le projet mis en œuvre par Ben Bella d’autogestion des exploitations agricoles et des industries, insistant sur sa dimension révolutionnaire sans occulter les difficultés rencontrées dans sa réalisation. Une implication personnelle de la cinéaste sans son film qui va en constituer la dimension essentielle, le situant du coup en dehors du champ du film historique traditionnelle.

C’est que la réalisatrice du film n’est pas étrangère à cette histoire dont elle réunit comme un puzzle les différents éléments. L’histoire de la révolution algérienne c’est aussi son histoire. Ou du moins l’histoire de son père, de ses parents. Viviane Candas est en effet la fille d’Yves Mathieu, engagé très tôt au côté des algériens en guerre contre la colonisation française et avocat du FLN. Après l’indépendance il reste actif, en accord avec ses convictions communistes, auprès de la révolution algérienne, rédigeant en particulier les décrets de 1963 sur les « biens vacants » ces terres et ses habitations, tous ces biens abandonnés par les français pieds noirs en quittant l’Algérie. Yves Mathieu trouve la mort de façon accidentelle en 1966. Dans des conditions obscures, un camion de l’armée heurtant de plein fouet sa voiture. S’agissait-il vraiment d’un accident ? Une question que la réalisatrice pose tout au long du film. Un film qui est donc aussi, et peut-être surtout,  une enquête sur cette disparition. Un certain nombre des déclarations des amis de Mathieu qu’elle recueille laissent entendre que ce n’était justement pas un accident. C’est que la situation politique de l’Algérie a changé. Ben Bella est placé en résidence surveillée après le coup d’Etat qui a porté au pouvoir Boumediene. Mathieu avait-il des contacts avec ceux qui voulaient combattre le nouveau Président. La réalisatrice, sans être catégorique, penche clairement dans cette direction.

Algérie du possible est un bon exemple de film abordant l’Histoire à partir d’une problématique personnelle, familiale en l’occurrence. Certes, Yves Mathieu peut être considéré comme un personnage historique, par son implication dans la révolution algérienne. Par l’action militante qu’il a menée toute sa vie. Mais le film l’aborde d’abord et toujours dans la relation paternelle qui a été la sienne avec la réalisatrice. Le portait qu’elle en dresse a certes une dimension historique et s’inscrit ouvertement dans l’Histoire de l’Algérie. En ce sens il interpelle nécessairement les historiens dont le rôle sera alors de discuter la version de la mort de Mathieu que construit le film. Mais le portrait d’un père par sa fille ne peut pas ne pas être considéré comme une marque d’affection. Une vision de l’histoire qui n’écarte donc pas les sentiments. Qui n’a même de valeur que grâce à leur expression.