A COMME ALGÉRIE – École.

La Chine est encore loin, Malek Bensmaïl, Algérie, 2008, 118 minutes

Il faut attendre le générique de fin pour que le cinéaste dévoile la signification du titre du film, une citation du prophète Mahomet : « Recherchez le savoir, et s’il le faut, jusqu’en Chine. » Pour le moins, le film ne tombe pas dans un optimisme béat. Le chemin du savoir est long et difficile. Le but fixé sera-t-il même atteint un jour ?

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Pour essayer d’éclairer cette problématique, Bensmaïl se tourne vers la jeune génération. Il va suivre la vie d’une école de campagne, quelque part dans les Aurès, pendant une année scolaire. Il rencontre là des écoliers comme il en existe pas seulement en Algérie, des garçons surtout et quelques filles, qui n’aiment pas particulièrement l’école, qui peuvent rencontrer des difficultés de compréhension dans la lecture des textes ou les mathématiques, qui n’ont pas toujours l’aide nécessaire à la maison pour faire leurs devoirs. Il va montrer le travail concret de leurs deux instituteurs, l’un étant spécialisé dans l’enseignement du français. Il va en contre-point filmer les paysages grandioses de ces montagnes désertiques et enregistrer l’appel du muezzine à la tombée de la nuit. Il s’attarde dans les rues des villages de la région filmés en long travellings. Il pénètrera aussi dans l’intimité de deux personnages particuliers. Le premier, filmé marchant sur une petite route dès l’incipit du film, est surnommé l’émigré par la population. Il s’occupe beaucoup d’objets d’antiquité et développe dans ses propos une critique sans concession de son pays. Le second, Azouz, est père de deux fillettes et représente ces parents d’élèves qui voudraient bien que leurs enfants réussissent à l’école mais qui n’ont pas beaucoup de moyens pour les aider. D’ailleurs beaucoup d’élèves font l’école buissonnière, parfois à l’insu de leurs parents, parfois à l’instigation de ces derniers qui ont besoin d’aide dans leurs travaux.

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Pour Bensmaïl, le problème du savoir est un problème politique. En Algérie, cela se traduit par la nécessaire référence à la lutte pour l’indépendance et la construction de l’identité nationale. Ce n’est pas un hasard si le film est tourné dans « le berceau de la révolution ». Le film évoque à plusieurs reprises la journée du 1er novembre 1954, où un instituteur français, sa femme et le caïd du village sont les premières victimes de cette guerre qui ne fait que commencer. À côté des cérémonies de commémoration, il recueille le récit des acteurs et témoins de cette opération et retrouve même les anciens élèves des deux enseignants français qui tous ont pleurés à l’annonce de la mort de leur maître d’école. Le film ne fait pourtant pas l’impasse sur « la barbarie de la colonisation », évoquant les tortures « à la gégène et à l’eau bouillante ».

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À la fin de leur journée de travail, les enseignants sont fatigués, mais visiblement satisfaits de la tâche accomplie. Ils ont donné les derniers conseils à leurs élèves avant l’examen de fin d’année. Ils ont pu constater que certains ne manquaient pas d’ambition pour leur avenir. Mais pour devenir médecin ou journaliste de télévision, il y a bien des obstacles à surmonter. Nous ne connaîtrons pas les résultats de l’examen, mais nous suivons l’excursion à la mer. Les garçons plongent avec entrain dans les vagues. Une fille ose rentrer pieds nus dans l’eau, quitte à mouiller le bas de sa robe. Une petite note qui fait écho à une séquence particulièrement émouvante du film, où la femme de ménage, que nous avons vu maintes fois laver le sol de la salle de classe, prend la parole en voix off. Elle évoque les difficultés de sa vie, une vie de souffrance morale où elle n’a pas connu, dit-elle, une seule journée heureuse. Pour que les femmes algériennes soient enfin reconnues dans leur dignité, la Chine aussi est encore bien loin.

Lire aussi A comme Alger : https://dicodoc.blog/2017/03/30/a-comme-alger

 

T COMME TRAVERSEE.

La Traversée, Elisabeth Leuvrey, France, 2013, 72 minutes

Des bateaux entre la France et l’Algérie. Des bateaux qui font des allers retours entre la France et l’Algérie. Surtout en été. Parce que beaucoup d’Algériens, des familles, des hommes seuls puisque leur famille sont restés là-bas, retournent au bled le temps des vacances. Un mois ou deux, juillet et août, avant de revenir en France, parce c’est là qu’ils ont du travail, parce que c’est là aussi qu’ils peuvent avoir une femme et des gosses, des gosses qui sont nés en France, qui sont Français, qui se vivent comme Français et pour qui vivre au bled est proprement inimaginable. Ces bateaux font la traversée entre deux pays liés par leur Histoire avec à son bord ces algériens qui ne sont plus vraiment algériens puisqu’ils vivent en France, mais qui ne sont pas non plus vraiment français, puisqu’ils sont d’origine algérienne. Le temps d’une traversée, un jour et une nuit, une manière très originale de recueillir le vécu de l’immigration.

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Elisabeth Leuvrey filme la vie du bateau pendant la traversée, entre le ciel et la mer. La mer, toujours très calme, d’un bleu éclatant sauf dans le sillage du navire où apparaissent ce qui pourrait être des vagues. À bord, la vie s’organise depuis l’embarquement des voitures jusqu’au moment où le signal, salué par un concert de klaxons, est donné de leur débarquement. Le personnel de bord, que ce soit pour le ménage, le service au bar ou au restaurant, les marins ou les ouvriers dans la salle des machines, reste plutôt discret. Parmi les passagers, il y a ceux qui dorment un peu partout dans les coursives  et ceux qui peuvent s’offrir une cabine, même si c’est pour s’y entasser à plus d’une dizaine. La nuit, les hommes font la fête. On chante et on danse. De toute façon on chante presque à longueur de journée. Et les enfants trouvent à s’occuper comme ils peuvent.

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Pour les hommes, l’occupation principale, c’est la discussion. Une bonne façon de passer le temps. La cinéaste a bien sollicité certains sous la forme d’un entretien face à face, mais le plus souvent, ce n’est pas la peine. Dès qu’ils se regroupent à plusieurs, au bar ou sur le pont, le débat est lancé, avec ce leitmotiv, le sentiment d’être dans un entre-deux, entre deux pays, entre deux cultures, et pas seulement le temps d’une traversée. Où sont leurs racines ? Vers quel côté penche leur cœur ? Le film ne privilégie aucune réponse. Toutes les opinions s’y expriment. Souvent avec une certaine véhémence. Mais toujours avec une grande sincérité. Comme si la traversée avait pour effet de ne pas s’en tenir aux idées reçues ou aux conventions sociales.

E COMME ENTRETIEN – JEAN PAUL JULLIAND.

Une première question pour mieux vous connaître : comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Je suis venu au cinéma par la télévision (France 3 Auvergne Rhône Alpes) où j’ai sévi entre 1982 et 1995. Je suis entré à France 3 via le syndicalisme enseignant et je me suis impliqué dans ce syndicalisme (SNEP-FSU aujourd’hui) à partir du militantisme pédagogique. Si on rembobine, cela donne, au début des années soixante-dix, un jeune prof d’EPS qui s’implique dans la formation continue de sa profession. Comme à cette époque, les militants pédagogiques et les leaders syndicaux sont les mêmes, la conclusion s’impose d’elle-même. Au sein du SNEP Lyonnais, je suis chargé de médiatiser notre métier et nos actions. Une copine d’enfance, monteuse film à France 3, me présente un journaliste qui s’intéresse à nos messages… Plusieurs tournages se succèdent. Petit à petit, je découvre les « entrées possibles » au sein d’une maison alors très fermée.

Je dépose donc des projets d’émissions pour la jeunesse. En 1982, ils sont acceptés… et je me retrouve « producteur/animateur » de magazines de télévision… sans aucune formation, si ce n’est quelques observations réalisées au fil des tournages sur l’EPS.

Après avoir produit une bonne centaine d’heures de télé sur l’adolescence et le showbiz, je bascule sur des magazines de 52’ centrés sur l’Ecole de la maternelle à l’Université. Je filme ainsi plus de cinq cent situations d’enseignement ; ce que je continue à faire, à partir de 1995, une fois devenu prof à l’Université Lyon 1, mais désormais pour des usages pédagogiques ou didactiques.

Sur les thématiques de vos films, l’école maternelle et la guerre d’Algérie, il semble ne pas y avoir de rapport évident. Comment êtes-vous passé de l’un à l’autre ?

Techniquement et structurellement, les deux films sont, en effet, très différents.

« Dis Maîtresse ! » est le produit d’une immersion de trente-cinq demi-journées dans une école maternelle, débouchant sur trente heures de rushes utiles dans une classe de tout petits.

« Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! » est construit à partir de quinze interviews, réalisés dans un lieu unique  – une salle de cinéma désaffectée – soit six heures de rushes utiles, plus une iconographie – des photos et des images super 8 – offerte par les interviewés. Cinq jours de tournage – intenses et super émouvants – ont suffi.

Mais, sur le fond, il y a un lien. Les enfants filmés dans « Dis Maîtresse ! » sont pour un grand nombre des descendants de la décolonisation de « l’empire Français », dont la guerre d’Algérie est l’une des étapes les plus violentes, avec celles de l’Indochine, de Madagascar et du Cameroun.

Parmi les films qui « entrent » dans l’école, pour filmer le travail de l’enseignant et les élèves, un certain nombre font le choix des courants pédagogiques et s’appuient sur des noms célèbres, Montessori qui semble revenir à la mode, ou même Freinet. Dis Maîtresse par contre ne se réclame pas d’une pédagogie spécifique. Votre choix semble plutôt  être celui d’une classe « ordinaire », comme il doit y en avoir beaucoup ! Pouvez-vous nous préciser comment vous avez effectué ce choix ?

Lors de la campagne présidentielle de 2012, je suis mis au courant, par des membres de l’équipe de François Hollande, que la scolarisation des enfants de moins de trois ans sera remise à l’ordre du jour si… J’interroge donc ma fille sur l’intérêt de cette mesure… et je découvre, en l’écoutant, que ce qu’elle me raconte de sa vie d’enseignante en « toute petite section » (TPS) mérite un film.

Mon passé de spécialiste télévisuel de l’éducation facilite l’obtention des autorisations administratives signées le 4 mai 2012… alors que les sondages sont clairs : Hollande sera président. Mais il nous faut faire très vite pour être présents le jour de la rentrée des classes, car je sais que ce moment est stratégique… Effectivement, ce jour-là, nous ne sommes pas  déçus.

Comment avez-vous travaillé dans la classe, avec les enfants, pour ne pas les déranger, les intimider…Pouvez-vous nous parler des conditions de tournage. Car filmer de très jeunes enfants ne va pas toujours de soi.

J’avoue que j’étais un peu lassé des effets caméras lors de mes tournages précédents, notamment en collège… Parfois, je trichais et lançais de façon très sonore un « Moteur ! » totalement bidon, puis un encore plus sonore « Couper ! »… qui signifiait, au contraire  que l’on commençait à tourner tout en donnant l’impression de ne pas le faire.  Autrement dit, on volait des images, sauf dans les rares cas de semi-immersion où nous tournions une semaine avec la même classe… En général, je m’appuyais alors sur une de mes propres classes, en tant que prof d’EPS. Je n’ai jamais cessé d’enseigner jusqu’à ma retraite de l’EN en 2006. Nous montions donc des projets pédagogiques dont le tournage télévisuel faisait partie intégrante et qui pouvaient concerner l’enseignement des mathématiques, celui de l’anglais, etc. Dans ce cas, je pratiquais ce que je nomme de la « pédagogie fiction »… qui a ses avantages et ses limites.

Rien de tel dans « Dis Maitresse ! ». Nous sommes présents lors de l’arrivée à l’école des enfants. Plongé au cœur de plein de nouveautés, ils trouvent sans doute normal la présence d’une caméra sur pieds, d’un cadreur (moi) et d’un preneur de son qui, certes, manipule une grande perche munie d’un micro enveloppé dans une bonnette impressionnante. En réalité, seule cette perche son, les intrigue parfois, surtout quand elle s’approche d’eux. Sachant que la maîtresse et l’ATSEM sont chacune équipées d’un micro HF, les deux canaux de la perche servent à attraper les sons d’ambiance, mais aussi les paroles des enfants… qui apprennent à parler et donc parlent peu et discrètement.

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Sans la grande technicité et la super gentillesse de Simon Gattegno, le preneur de son mis à notre disposition par le CRDP de Lyon – aujourd’hui CANOPE –, le film ne serait pas ce qu’il est. Avec le recul, je peux affirmer que je n’ai jamais filmé une situation scolaire avec autant de facilité.

En amont, nous rencontrons les parents en juin ; donc deux mois avant la rentrée. Ma fille annonce clairement que le film passera à la télé et peut-être au cinéma et que… je suis son père. Elle enseigne dans cette école depuis douze ans. Les parents lui font confiance depuis longtemps et donc nous font confiance. Je ne suis pas du tout certain que cela se serait passé de la même façon dans l’école d’un quartier aisé de Lyon. Le maître mot de toute cette aventure sera « confiance ».

Pensez-vous que votre film puisse être considéré comme un « outil pédagogique », qu’il puisse servir à la formation des enseignants par exemple. Avez-vous eu des retours dans ce sens ?

Tout dépend de la conception que l’on se fait de la formation. Certains décideurs pensent encore, consciemment ou insciemment, qu’il faut montrer aux futur(e)s enseignant(e)s ou aux collègues en formation continue uniquement des situations modèles. Autrement dit montrer ce qu’il faut faire pour que les formés le reproduisent. Résultat : on filme une séance ou une situation « hors sol », souvent, un peu aménagée, voire frictionné. Si besoin, on filme l’enseignant le meilleur sur tel séquence, puis un autre sur une autre séquence… et l’on monte le tout pour fabriquer un prof modèle qui n’a qu’un inconvénient : il n’existe pas. Bref, on filme ce qui n’existe pas encore, du moins massivement. Au nom de cette conception, CANOPE et la direction nationale du SNUipp-FSU ne se sont pas appuyés sur le film, contrairement au SE-UNSA, qui a décidé d’être partenaire, comme la MAIF, les CEMEA et la Ligue de l’enseignement.

Si en revanche – comme j’en suis convaincu à l’issue de trente années de formation de formateurs – il s’agit de partir de situations réelles (avec le moins d’effets caméras possibles) pour les analyser, les décortiquer, en débattre, puis que les formés proposent ce qu’ils pensent être le pas en avant souhaitable et… possible, alors là, oui, « Dis Maîtresse ! » est un super outil de formation.

Dans cette démarche se sont situés le CNED (Centre National d’Enseignement à Distance) et l’IFE (Institut Français d’Education) à l’initiative de Patrick Piccard, qui ont acquis certains rushes du film. Des sections syndicales du SNUipp-FSU – par exemple en Savoie ou à Marseille – se sont servies du film pour animer des activités pédagogiques et une vingtaine d’autres comme outil de réflexions syndicales. Quelques Inspecteurs de l’Education Nationale (IEN) aussi.

Mais tout reste possible. J’ai personnellement pré-monté une grande partie des trente heures de rushes (non utilisés ou utilisés) en de courtes séquences de « vraie vie » : autrement dit sans commentaires et sans interviews. Peut-être seront-elles utiles un jour à quelqu’un…

Sur la guerre d’Algérie maintenant, avez-vous une relation particulière avec cette époque historique et avec ce pays ? Pouvez-vous nous parler de la genèse du film.

J’avais huit ans quand cette guerre a commencé et seize quand elle s’est terminée. Le titre du film correspond donc à mon vécu et à celui d’un grand nombre de mes concitoyens d’alors. Nous ne savions pas vraiment qu’il s’agissait d’une guerre. On parlait « d’évènements d’Algérie » et de maintien de l’ordre. Je garde deux souvenirs de cette période : l’enterrement d’un gars de mon village tué dans les Aurès et l’attitude de zombies qu’affichaient nombre d’appelés permissionnaires ou libérés, les yeux dans le vague, accoudés aux bars des bals populaires…

La télévision n’est arrivée dans mon village – Bourg-Argental dans la Loire – que fin 1961. Nous avons donc vu la guerre d’Algérie au cinéma, dans les actualités de l’époque, placées juste avant l’entracte ; ce qui explique que nous ayons choisi de réaliser les interviews dans l’ancien cinéma « Le Foyer », fermé depuis plus de vingt ans.

Au départ, ce film n’était destiné qu’aux habitants de ce village dans le cadre d’un travail sur le patrimoine local. Il se situait dans la suite logique de quatre documentaires locaux réalisés à partir des images super 8 disponibles. En 2012, nous avons décidé de mettre en boite des « mémoires locales de cette guerre »… avant qu’il ne soit trop tard. Une fois le film monté et projeté, j’ai proposé une version 52’ à France 3 Auvergne Rhône Alpes, qui en a acheté les droits pour deux diffusions… tout en nous aidant en matière de corrections colorimétriques, montage et mixage son. En mars 2017, pour le 55° anniversaire du cessez le feu, notre association s’est organisée pour le distribuer en salles… avec un certain succès puisque déjà  plus de cent salles l’ont  – ou vont le –programmer.

En dehors de la commémoration des 50 ans de l’indépendance de l’Algérie, cette guerre  ne semble pas vraiment préoccuper les français et n’occuper qu’une faible place dans la mémoire collective. Pensez-vous que votre film puisse jouer un rôle à ce niveau. D’une façon plus générale comment définiriez-vous la fonction sociale et historique du cinéma ?

J’ai rêvé d’un « effet Bernadette » pour « Dis Maîtresse ! »… Autrement dit, j’espérais que ce film rende les décideurs un peu plus responsables vis-à-vis de la scolarisation des enfants de moins de trois ans en quartier populaire, un peu comme le film « Indigènes » avait convaincu Jacques Chirac – poussé par Bernadette – à améliorer un peu le statut des anciens combattants issus des ex-colonies Françaises. Sauf que 15 000 ou 20 000 entrées ne font pas le même effet que deux millions de spectateurs, sans parler des prix obtenus au festival de Cannes. Ce n’était qu’un rêve puisque l’actuel ministre de l’Education Nationale détricote tout ce que ses prédécesseurs ont mis en route, y compris sur ce point.

Je suis donc beaucoup plus circonspect sur un éventuel impact du film « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! ». De plus, la direction nationale de la principale organisation d’anciens combattants d’Algérie – la FNACA – fait tout pour « casser » la carrière de ce film. Tout ça parce qu’un des interviewés raconte avoir été témoin d’un viol par certains membres d’une patrouille et n’avoir pas pu s’y opposer. Comme justification, un dirigeant national de cette organisation a écrit que lui, qui avait fait la guerre d’Algérie, n’avait jamais vu de viol… Sous-entendu, il n’y en a pas eu… ou pas beaucoup… ou donc il ne faut pas en parler. Heureusement, des sections locales de la FNACA n’obéissent pas aux ordres et mettent en place des projections qui rassemblent parfois plus deux cents spectateurs. Pourtant, ce film aide les anciens d’Algérie à parler en constatant que d’autres appelés ont osé le faire. Un véritable tabou règne encore, autour d’eux et entre eux, sur cette période. Beaucoup ont, à la fois, un peu honte de ce que fût cette guerre, même si eux-mêmes ne se sont pas comportés en bourreaux. Mais surtout ils sont révoltés d’avoir été ignorés et laissés seuls face à leur désarroi lors d’un  retour effectué dans l’anonymat et l’indifférence totale. Aucun n’a été suivi pour « choc post traumatique » dont, pourtant, nombre d’entre eux sont victimes.

Je mets beaucoup plus d’espoir dans les mouvements progressistes (Ligue des droits de l’Homme, Mouvement pour la Paix, etc…) comme partenaires dynamiques. Par ailleurs, nous commençons à contacter les enseignants d’histoire et géographie. La guerre d’Algérie est au programme des classes de troisième et de première. Mais surtout les « Mémoires de la guerre d’Algérie » peuvent être au programme des classes de terminales ; au choix avec celles de la guerre de 39/45. Nous avons publié un livre de 190 pages tiré du film ainsi qu’un cahier pédagogique de 48 pages, mais aussi une clé USB qui contient le film en intégralité ainsi que film « découpé » en neuf séquences plus courtes (de 5 à 9 minutes) selon les grandes thématiques qui structurent ce documentaire.

Je viens d’apprendre que le film est programmé à Vénissieux, dans le Rhône, à la demande d’une association Franco-Algérienne « Mémoire et réconciliation ». Si ce phénomène se confirmait, le rêve que je n’ai pas fait deviendrait alors une réalité.

Vous faites partie de ces cinéastes documentaristes qui accompagnent le plus possible leurs films, dans des séances spéciales qui permettent de rencontrer un public. Que retirez-vous personnellement de cette expérience ? Et comment voyez-vous l’évolution à court terme de la distribution des documentaires ?

Venant de la télévision, j’ai la confirmation, à chaque projection-débats, que le cinéma rajoute l’émotion à l’information, grâce à la force du son, mais aussi du fait de la concentration du spectateur qui est toute autre. A l’issue de cent quarante projections-débats avec « Dis Maîtresse ! » et déjà plus de quarante avec « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! », j’ai découvert le monde des exploitants, qui sont, très majoritairement, des passionnés adorant recevoir les réalisateurs et dialoguer avec eux. Sans parler des réactions du public à l’issue de la projection, voire surtout à l’occasion des conciliabules en tête à tête qui suivent toujours les débats. Contrairement à l’anonymat de la télévision, en salles de cinéma le réalisateur voit « le bout de ses actes », même s’il ne faut surtout pas oublier que « les chèques » viennent en général de la télévision.

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En effet, sauf exception comme « Demain » ou « Merci Patron ! », c’est la télévision qui permet au film d’exister et, donc, au réalisateur d’être rémunéré. Même en cas de production associative et bénévole, comme c’est le cas pour le film sur l’Algérie, si son documentaire est diffusé sur une chaine les droits d’auteurs (SCAM) apportent un minimum de revenu au réalisateur… mais qui ne lui permet pas de vivre.

De plus, pendant qu’un réalisateur accompagne son film en salles, il ne travaille pas ou peu. Il n’est donc pas payé. Je ne sais pas comment font mes collègues pour obtenir ou conserver le statut d’intermittent du spectacle, mais je suis inquiet pour eux… Pour ma part, si je n’étais pas retraité de l’Education Nationale, je ne pourrais pas m’investir autant… et les  films ne marcheraient pas. En effet, la présence du réalisateur est souvent la condition nécessaire (mais pas suffisante) pour que le film soit programmé par une salle ; d’où l’importance de partenaires qui acceptent de prendre en charge une partie des frais de déplacement ou d’hébergement… Mais on ne parle pas ici de salaire.

Il y a donc un vrai « trou noir économique » autour de la question de l’accompagnement des documentaires par les réalisateurs.

Quels sont vos projets cinématographiques ?

J’ai quatre projets en « projet», mais il est possible que je réalise un cinquième projet que je ne connais pas encore. A priori, je creuse autour des questions de colonisation – décolonisation – immigration – mondialisation, mais rien n’est encore calé. En fait, je suis « bouffé » par la distribution et l’accompagnement du film « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! »… car, à 71 ans, j’ai découvert un nouveau métier : distributeur. Je sais maintenant que pour des documentaires comme les miens, soit on tape dans l’œil d’un très gros distributeur qui met le paquet lors de la mise en place initiale, soit on fait tout soi-même. Et ça ne marche pas trop mal car le courant passe bien avec un certain nombre d’exploitants qui connaissent mon travail.

Dis maîtresse

Ils ne savaient pas que c’était une guerre

E COMME ELECTIONS (algériennes)

Vote off  de Fayçal Hammoum

Aux élections présidentielles de 2014, le président sortant, Abdelaziz Bouteflika, sollicite un quatrième mandat consécutif. Le film de Fayçal Hammoum  suit la campagne électorale. Une campagne en demie teinte, qui n’est pas vraiment une campagne. Beaucoup pensent comme cet algérien qui affirme que le match n’a pas d’intérêt puisque les résultats sont connus d’avance. Une situation qui n’encourage pas les algériens à aller voter.

Le film propose une série de portraits de ces désabusés de la politique. L’épicier dans sa boutique qui regarde la télévision tout en vendant des bonbons aux enfants et des journaux aux adultes. L’animateur radio, plus engagé, dénonce la corruption du régime sur un plateau de télévision. Des musiciens dans un café qui interprètent une chanson pour le film.  Des citoyens, plus anonymes, rencontrés ici ou là, qui n’hésitent pas à s’exprimer librement. L’un d’eux affirme qu’il ira quand même voter, puisque c’est son droit, mais il se garde bien de se prononcer pour un candidat particulier. Peu à peu s’élabore ainsi un tableau de la situation actuelle de l’Algérie. Le passé – la guerre de libération, la guerre civile – est évoqué rapidement. C’est surtout l’avenir qui est problématique.

Un autre aspect du film est le regard qu’il porte sur la vie médiatique du pays. Le cinéaste s’immerge longuement dans la rédaction du quotidien El Watan, filme les journalistes au travail, les prises de décisions concernant la couverture de la campagne. Ici aussi, l’ambiance n’est pas vraiment à l’enthousiasme. Pourtant, professionnalisme oblige, il ne s’agit pas de laisser de côté les moments importants comme les meetings, celui du président-candidat où c’est le premier ministre qui prend la parole. Bouteflika, lui, reste invisible, en dehors de sa photo sur les affiches.  Un meeting plutôt calme auquel répondra dans la dernière partie du film celui beaucoup plus fervent des partisans du boycott des élections.

Les documentaires sur les campagnes électorales sont nombreux et ont souvent marqué une étape importante dans l’histoire du cinéma, comme Primary de l’équipe de Robert Drew dans laquelle la présence de Richard Leacock était de première importance. En France les campagnes célèbres du cinéma documentaire sont celle de l’élection de Giscard-d’Estaing filmée de bout en bout par Raymond Depardon (1974, une partie de campagne) et celle pour la mairie de Paris en 2001 (Paris à tout prix de Yves Jeuland). En Algérie, en 2014, la campagne électorale est bien moins passionnée, malgré la répression – évoquée par les journalistes – des manifestations appelant au boycott. Vote off ne rentre pas dans les oppositions de programme et les conflits entre candidats. Ceux-ci sont d’ailleurs absents. Le film fait le choix de se centrer sur les citoyens, les futurs électeurs, même s’ils ne se rendront pas tous aux urnes, loin de là.

Cinéma du réel 2017, Compétition internationale premiers films.

 

 

 

A COMME ALGER

Bienvenue à Madagascar de Franssou Prenant

Irons-nous à Madagascar ? Le titre du film nous en fait la promesse, ou du moins nous en offre la perspective. Nous attendons sa réalisation tout au long du film. Elle ne sera pas tenue. Mais ce n’est pas vraiment une déception. Nous pouvons très bien nous contenter de rester à Alger.

Le film se déroule donc entièrement à Alger. Et nous propose, en plus des images de la ville, une histoire de l’Algérie récente, depuis la guerre de libération et l’accession à l’indépendance, jusqu’à aujourd’hui, en passant par les années de plomb et le terrorisme islamiste.

La caractéristique principale du film, c’est la façon dont il pratique la dissociation systématique de l’image et du son. Deux composantes réellement autonomes, malgré quelques points de rencontre, très peu nombreux en fait. D’un côté un ensemble d’images de la ville, Alger tout en splendeur. De l’autre un ensemble de dialogues, parfois des fragments de monologue ou déclarations plus privées, et quelques relativement rares interventions musicales. Mais le tout forme quand même une parfaite unité, un film en non pas deux. Un film qui sait simplement multiplier le plaisir spéculaire par deux.

La bande son propose donc un ensemble polyphonique, des voix qui par instant se superposent, des voix féminines et masculines, jeunes ou de tonalités plus mûres, des voix qui peuvent être gaies ou sérieuses, parfois simplement murmurées, parfois presque chantantes. Une bande son qui nous laisse imaginer des lieux de rencontres, des débats entre amis qui peuvent devenir enflammés, des conversations plus intimes, et même des bribes de confessions secrètes. Des voix toujours attachantes, parmi lesquelles se détache celle de la réalisatrice elle-même, que l’incipit du film nous a fait découvrir dans une déclaration en première personne fondatrice de sa démarche. Par la suite elle deviendra une composante du film comme les autres, les interventions  des uns et des autres n’étant aucunement hiérarchisées, même si certaines sont plus fréquentes, ou plus longues et donc plus marquantes pour l’auditeur. Mais toutes n’ont de sens que par l’ensemble dans lequel elles prennent place. S’il y a récit, ce n’est que dans cet effet de globalité.

Les images d’Alger se présentent comme un flux ininterrompu, passant des clichés convenus ou autres photos touristiques (les immeubles blancs du front de mer vus depuis un bateau) aux découvertes les plus surprenantes, les toits et les ruelles, et même le souk et les commerces ne nous donnent jamais l’impression de déjà vus. Bref, une visite de la ville dans sa totalité, dont il se dégage une grande chaleur et une grande vitalité même si les personnages sont rares. Une ville explorée, fouillée dans ses moindres recoins, où chacun peut privilégier ce qui va correspondre à la tonalité de ses sensations du moment. Une visite donc très sensuelle et très physique à quoi s’ajoute la dimension spirituelle apportée par les images d’archives. Et la diversité de la nature des images, du 8 mm au numérique, que la différence de grain laisse entrevoir, renforce cette dimension de pluralisme, que le foisonnement des voix permettait déjà d’appréhender. Une ville qui ne nous est pas proposée dans une vision unique qui ne pourrait être que restrictive.

Bienvenue donc dans cette ville plurielle, où le seul dénominateur commun à toutes les vues qui nous en sont proposées, reste sans doute la blancheur.

 

R COMME REVOLUTION ALGERIENNE

Algérie du possible, la révolution d’Yves Mathieu de Viviane Candas France, 2016, 1H23

C’est d’abord un film d’histoire. Traitant de la révolution algérienne. Evoquant d’abord la guerre d’indépendance vue du point de vue algérien, ce qui est déjà  Puis après les accords d’Evian, l’accession au pouvoir et son exercice par Ben Bella, premier président de la nouvelle Algérie. Pour rendre compte de tout cela, la réalisatrice alterne les images d’archives et les extraits d’entretiens avec ceux qui ont participé à ces événements, du moins bien sûr ceux qui sont encore de ce monde, tous ayant occupé des postes de responsabilité dans le FLN ou dans les différents gouvernements algériens  jusqu’à la fin du XX° siècle. Et elle fait elle-même le récit en voix off des principaux évènements de toute cette période, évoquant principalement  le projet mis en œuvre par Ben Bella d’autogestion des exploitations agricoles et des industries, insistant sur sa dimension révolutionnaire sans occulter les difficultés rencontrées dans sa réalisation. Une implication personnelle de la cinéaste sans son film qui va en constituer la dimension essentielle, le situant du coup en dehors du champ du film historique traditionnelle.

C’est que la réalisatrice du film n’est pas étrangère à cette histoire dont elle réunit comme un puzzle les différents éléments. L’histoire de la révolution algérienne c’est aussi son histoire. Ou du moins l’histoire de son père, de ses parents. Viviane Candas est en effet la fille d’Yves Mathieu, engagé très tôt au côté des algériens en guerre contre la colonisation française et avocat du FLN. Après l’indépendance il reste actif, en accord avec ses convictions communistes, auprès de la révolution algérienne, rédigeant en particulier les décrets de 1963 sur les « biens vacants » ces terres et ses habitations, tous ces biens abandonnés par les français pieds noirs en quittant l’Algérie. Yves Mathieu trouve la mort de façon accidentelle en 1966. Dans des conditions obscures, un camion de l’armée heurtant de plein fouet sa voiture. S’agissait-il vraiment d’un accident ? Une question que la réalisatrice pose tout au long du film. Un film qui est donc aussi, et peut-être surtout,  une enquête sur cette disparition. Un certain nombre des déclarations des amis de Mathieu qu’elle recueille laissent entendre que ce n’était justement pas un accident. C’est que la situation politique de l’Algérie a changé. Ben Bella est placé en résidence surveillée après le coup d’Etat qui a porté au pouvoir Boumediene. Mathieu avait-il des contacts avec ceux qui voulaient combattre le nouveau Président. La réalisatrice, sans être catégorique, penche clairement dans cette direction.

Algérie du possible est un bon exemple de film abordant l’Histoire à partir d’une problématique personnelle, familiale en l’occurrence. Certes, Yves Mathieu peut être considéré comme un personnage historique, par son implication dans la révolution algérienne. Par l’action militante qu’il a menée toute sa vie. Mais le film l’aborde d’abord et toujours dans la relation paternelle qui a été la sienne avec la réalisatrice. Le portait qu’elle en dresse a certes une dimension historique et s’inscrit ouvertement dans l’Histoire de l’Algérie. En ce sens il interpelle nécessairement les historiens dont le rôle sera alors de discuter la version de la mort de Mathieu que construit le film. Mais le portrait d’un père par sa fille ne peut pas ne pas être considéré comme une marque d’affection. Une vision de l’histoire qui n’écarte donc pas les sentiments. Qui n’a même de valeur que grâce à leur expression.