E COMME ENTRETIEN – Jean-Denis Bonan.

A propos de Carthage, 2006, 54 minutes.

Genèse du film :

Grâce à Loïc Céry, universitaire, qui connaissait mon travail sur SAINT-JOHN PERSE et sur GAUGUIN, j’ai été invité au séminaire organisé en 2005 à Carthage autour de la Poétique de la Relation d’Édouard Glissant. De Glissant, je connaissais les poèmes que j’aimais beaucoup et je partageais ses pensées sur le Tout-Monde et la créolisation. Comme Carthage est la ville de mon enfance, j’ai aussitôt proposé de faire un documentaire en Tunisie sur la pensée de Glissant. Lui ne connaissait pas Carthage bien qu’il ait écrit sur cette cité de très belles pages d’une grande précision. J’ai choisi de faire un film où je ne posais aucune question. Je racontais à Glissant des anecdotes sur les lieux de mon enfance où nous tournions (propos que je n’enregistrais pas), je le laissais réagir. Face aux paroles du poète, j’ai filmé des paysages qui pour moi étaient chargés et d’histoire et d’émotions. C’est cette rencontre entre la parole de Glissant et mes images familières qui, de mon point de vue, devait donner un film sensible.

carthage 4

Production/Réalisation :

 Au départ, il y avait à mes côtés une productrice qui n’a pas pu trouver de partenaires et qui donc a abandonné le projet. C’est donc seul, avec ma propre caméra que j’ai tourné les images de ce film, alors que, sur mes propres deniers, j’engageais un preneur de son. De retour à Paris, Mireille Abramovici a monté le film, mais après de grandes hésitations, les chaînes de télévision n’en ont pas voulu. Édouard Glissant a pu voir le film à peu près achevé (le film n’a toujours pas été mixé, faute d’argent) et il en fut extrêmement touché, ce qui est ma véritable récompense.

carthage

 Diffusion :

 Le film a été diffusé une première fois après le décès d’Édouard Glissant par l’Institut du Tout-Monde et ce à la Maison d’Amérique latine à Paris, présenté par Patrick Chamoiseau. Quelques diffusions éparses ont eu lieu dans des galeries de tableaux. Il a été programmé pour une séance aux Grands Voisins à Paris, en Tunisie pour une séance aussi par L’Institut français et dernièrement à Nantes. Il va être programmé au Festival de Patrick Leboutte durant le mois de juillet. Des responsables du cinéma tunisien ont le projet de le programmer à Tunis à la nouvelle cité de la culture.

Derniers films et projets :

 Depuis le film sur Glissant, j’ai réalisé pour TV5 Monde un film sur Léopold Sédar Senghor que j’ai intitulé UN CHANT NÈGRE. J’ai depuis réalisé une série d’essais cinématographiques rassemblés sous le titre générique de LES FILMS DU SOUPÇON. Je suis en train de terminer pour le cinéma deux longs métrages de fiction : LES TUEURS D’ORDINAIRE et LA SOIF ET LE PARFUM (ce dernier en collaboration avec l’écrivain Andréas Becker). Deux autres projets (où les frontières de la fiction et du documentaire sont effacées) intéressent déjà des producteurs. Par ailleurs, Luna Park Films s’apprête à sortir un DVD sous le titre générique de TROUBLES qui rassemblera mes courts métrages tournés en 1966, 67 et 68 avec en supplément un film que je suis en train de réaliser sur la musique de François TUSQUES.

 

B COMME BIPOLAIRE

Je ne me souviens de rien de Diane Sara  Bouzgarrou.

Un film en première personne. Un film personnel donc. Extrêmement  personnel. Où la cinéaste est le seul sujet. Pas tout à fait la seule personne présente à l’écran. Mais c’est bien elle qui a la place principale. Les images de sa vie qu’elle propose, c’est elle qui les réalise. Et les autres « personnages », ses parents, son compagnon, ne sont là, dans le film, que par rapport à elle. Toujours en interaction avec elle.

Un film en première personne mais qui ne prétend pas tout à fait à être autobiographique. Il n’y a pas de dimension rétrospective. Ce n’est pas un film sur la mémoire, comme le titre le dit clairement. Les images qui nous sont proposées sont réalisées au présent. On a plutôt affaire à une sorte de journal intime. Même s’il n’est pas réalisé au jour le jour. Car il s’agit de fragments de vie personnelle. Des fragments désordonnés. Comme la vie dont ils sont issus. Présentés sans lien. Comme au hasard. Même si on peut se dire après coup qu’il y a bien quand même dans le film une mise en ordre temporelle, l’avant et l’après du passage à la clinique par exemple. Ou bien l’évocation au début du film de la révolution tunisienne. Des images de télévision qui touchent profondément la cinéaste, dans son être même, car son père est tunisien. Et elle se vit donc elle-aussi tunisienne, au point de vouloir demander la double nationalité. Une révolution qui lui procure un grand bonheur. Des événements qu’elle vit dans une grande excitation. Même si dans la suite du film, elle semble les avoir oubliés.

Diane Bouzgarrou se définit elle-même comme bi. Bisexuelle, binationale ou biculturelle, bipolaire. C’est d’ailleurs cette maladie qui va devenir le centre du film, parce qu’elle est bien sûr le centre de sa vie. Une maladie qui sera décrite par un psychiatre dans la lettre qu’il adresse à un confrère et l’ordonnance de sortie de la clinique filmée plein écran. Si le père est sollicité à propos de la  Tunisie, c’est le compagnon de Diane, Thomas, et surtout sa mère qui seront là, filmés à ses côtés, partageant avec elle l’épreuve. Des amis que l’on aura vus dans le pré-générique, sablant le champagne lors d’une fête, nous n’entendrons que les messages qu’ils laissent sur le répondeur téléphonique pour prendre des nouvelles de la malade. Mais le cercle de vie de Diane se rétrécit. Et le film devient inévitablement de plus en plus intimiste.

Le film est en parfaite correspondance avec l’univers psychique de la réalisatrice. Les images sont proposées en vrac, comme elles ont été filmées, avec toutes les imperfections d’un filmage rapide, non professionnel. Un filmage qui ne recherche surtout pas la rigueur. Les décadrages sont fréquents. Les flous aussi. Parfois la caméra est posée sur un pied – quand la réalisatrice se filme elle-même en particulier. Mais cette stabilité est somme toute peu fréquente. Le plus souvent l’image est saccadée, mouvante. Et ce n’est pas un hasard si le pré-générique se termine par un montage, image par image, d’une cascade de photos d’objets des plus hétéroclites. Une séquence étourdissante.

Je ne me souviens de rien  est un film qui ne cherche nullement à procurer un quelconque plaisir spéculaire au spectateur. Beaucoup de séquences sont filmées de nuit, sans lumière additionnelle et les images sont alors particulièrement sombres. L’écran est aussi souvent divisé en plusieurs cadres, ou plus exactement l’image est confinée dans un cadre dans le cadre, une image alors réduite à un petit rectangle, souvent en haut à gauche de l’écran, celui-ci restant dans sa majorité pratiquement noir, vide. Ou bien ce vide est parfois rempli par du texte, des lignes qui s’affichent lettre après lettre, comme on les tape sur un clavier. Mais elles peuvent être aussi immédiatement effacées. Des fragments encore. Comme ces pages de cahier d’écolier, où l’on entraperçoit quelques phrases manuscrites, que l’on n’a pas toujours  le temps de lire.

Un film qui ne peut que bousculer le spectateur, dans sa posture de spectateur. Mais la rapidité des images, leur côté fugace, insaisissable, lui permet au fond d’échapper à une simple situation de voyeurisme.

Cinéma du réel 2017, Compétition française. Mention spécial du Jury jeune.