S COMME SORTIE D’USINE

Une image, un film. 24 City de Jia Zhang-Ke (Chine 2008)

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Une entrée d’usine, ou plutôt une sortie. Un bâtiment monumental.  Une usine importante donc, où les ouvriers doivent être particulièrement nombreux. Ce que confirme le flot de vélos qui s’écoulent devant les portes qui viennent de s’ouvrir. Une image  qui n’est pas sans rappeler au spectateur français le « tableau » célèbre des frères Lumière montrant la sorties des ouvriers de leur propre usine à Lyon. Ici les caractères, énormes, des idéogrammes,  qui surplombent le portail indiquent que nous ne sommes pas en France. En fait il s’agit d’une usine en Chine, ce que peut nous indiquer aussi le fait que tous les ouvriers en vélos sont vêtus du même « bleus » de travail. Le cadrage aussi est différent puisqu’ici nous avons une légère plongée qui donne donc une certaine hauteur à notre regard. On remarquera aussi que quelques vélos s’échappent du flot compact qui lui occupe tout l’espace du portail ouvert. Mais parmi ces sortants, ou plutôt face à eux, un deux roues, une mobylette, se dirige en sens inverse, vers l’usine. Réussira-t-il à y entrer ?

Ce plan avec son cadrage spécifique donne au film sa centration sur l’usine et ses ouvriers. Il revient en effet plusieurs fois dans son déroulement. Il indique alors la destinée de l’usine, son dépérissement progressif, le nombre d’ouvriers quittant l’usine devenant de moins en moins important La dernière étape nous montre cette sortie d’usine sans travailleur. Il ne reste plus alors qu’à déconstruire le portique d’entrée, ce qui nous est montré à travers le décèlement des idéogrammes qui formaient le slogan inscrit à son fronton. L’usine 420 a vécu. Elle peut laisser la place au  complexe immobilier de luxe dénommé 24 City. Le plan final du film  nous montrera une vue panoramique, en plongée, nous permettant de visualiser les buildings construits un peu partout et comme au hasard dans l’espace urbain

 

P COMME PETITION

Pétition, la cour des plaignants de Zhao Liang, Chine, 2009.

Un ouvrier a été licencié sans certificat et sans indemnités. Un paysan s’est vu confisquer sa récolte. La maison d’une femme a été détruite sans négociation. Une autre femme soutient l’innocence de son mari condamné sans preuve. La liste pourrait s’allonger presque à l’infini. Il y a à Pékin, à côté de la gare du Sud, un bureau des plaintes où peuvent venir ceux qui veulent faire reconnaître leur droit, obtenir une indemnisation, ou simplement que leur honneur soit sauf. La Cour des plaignants. Mais pour arriver à cela, que de difficultés ! Cela peut prendre des années, sans jamais être sûr du résultat. Mais ils n’ont plus rien à perdre, alors ils vont se battre, jusqu’à mettre leur vie en jeu, essayant d’échapper à ces « rabatteurs », engagés officieusement par l’administration, qui essaient de les décourager, de les empêcher de porter plainte. Pour cela, ils n’hésitent pas à employer des moyens illégaux, la violence bien sûr, ou la séquestration, pour les ramener de force dans leur province. Ce que tous dénoncent, c’est la corruption, une corruption généralisée qui gangrène le pays. Certains évoquent les principes du communisme dans cette dénonciation, demandant que le pouvoir du peuple soit vraiment appliqué. La plus part dénonce plutôt la dictature et réclame la démocratie.

Le parcours administratif des pétitionnaires est fait de longues files d’attentes, pour recevoir un formulaire à remplir, pour le remettre aux autorités, toujours sous la pression incessante de la police et des « rabatteurs ». Beaucoup puisent la force d’endurer toutes ces souffrances dans une foi religieuse, bouddhiste ou chrétienne. Certains plaignants essaient de manifester dans Pékin, sur la place Tienanmen ou devant le palais du Congrès national du parti. La police intervient bien sûr immédiatement et les arrestations sont nombreuses. Mais les plaignants ont pu obtenir un peu de visibilité.

Dans le bureau des plaintes, les caméras sont formellement interdites. Zhao Liang réussit à s’y introduire, il fait quelques images et brusquement le noir. L’intervention de la police a été brutale. De toute façon, les forces de l’ordre n’ont pas l’habitude de négocier.

« Nous sommes avec ce film comme devant une version atrocement concrète, aussi violente que quotidienne, de la fameuse parabole kafkaïenne Devant la loi. » Gorges Didi-Huberman, Peuples en larmes, peuples en armes, Les Editions de minuit, 2016,  p 429.

L COMME LARMES (Wang Bing)

On ne pleure pas dans les films de Wang Bing, à l’image de Hé Fengming drapée dans sa dignité et qui réussit tant bien que mal à retenir ses larmes, ou de l’Homme sans nom entièrement absorbé dans les menues activités qui assurent sa survie. Et pourtant, il y a dans A l’ouest des rails, dans la troisième partie, une scène de pleurs, une scène quasi paroxystique, qui contraste fortement avec la tonalité du reste du film.

Un des personnages récurrents de Rails est le vieux Du, un retraité des chemins de fer qui vit avec ses deux fils. « On essaie de s’en sortir » dit-il en conclusion de l’évocation de sa vie et de ses différents métiers. Un jour il est arrêté par la police qui le surprend à ramasser du charbon. Une longue séquence montre son fils, seul, totalement désemparé par l’absence de son père. Il regarde de vieille photo en pleurant. C’est la seule activité dont il semble capable. Quand son père est libéré, ils se retrouvent dans un restaurant où le fils fait une véritable crise de folie qui tourne pratiquement au drame. Une violence qui contraste avec la monotonie des trajets effectués dans les trains.

Le fils du vieux Du pleure sans pouvoir s’arrêter de pleurer, un flot de larmes ininterrompu. Peu importe la présence de la caméra. Ce n’est pas que le cinéaste a réussi à se faire oublier, c’est tout simplement qu’elle n’existe pas. Le fils de Du est seul, sans son père, sans personne. Alors il pleure. Il pleure pour lui-même, sur lui-même. Il ne pleure pas sur la misère de cette Chine déshéritée, sur sa propre misère. Il pleure parce qu’il ne peut rien faire d’autre que pleurer. Des larmes qui ne disent ni révolte ni plainte. Elles sont pour celui qui pleure la seule façon d’exister.

I COMME INCIPIT (Wang Bing)

L’incipit d’un film, son premier plan ou sa première séquence. Parfois en pré-générique, avant même l’apparition du titre. Parfois aussi pendant le défilement du générique, en images de fond sur lesquelles s’inscrivent les données concernant le film (l’auteur bien sûr et tout ce qui concerne la distribution et la production, l’équipe technique étant souvent renvoyée au générique de fin). Mais aussi après un générique réduit, tout simplement les premières images.

         Un départ qui doit mettre en éveil, en appétit, donner envie de voir la suite, et jusqu’au bout, qui doit donc stimuler, secouer parfois, en tout cas ne surtout pas tomber tout de suite dans la banalité, ne pas la jouer facile, un ronron qui installerait le spectateur dans un confort factice, au risque de l’endormir.

Informer aussi, mais pas trop. Juste ce qui est indispensable. Pour comprendre la suite, les lieux, les personnages. Peut-être aussi le projet du film, ce que beaucoup de documentaires font en ayant recours à un texte (ou une voix off, celle du réalisateur le plus souvent), sur un carton explicatif. Une façon aussi pour le réalisateur de s’impliquer personnellement dans son film.

         Pour un documentaire, l’incipit n’est-il pas quelque chose d’indispensable ? Et même lorsque le cinéaste n’intervient pas directement, n’est-ce pas au fond comme une signature préalable du film, une signature qui n’attend pas que le film se soit déroulé pour dire, pour affirmer beaucoup plus que son intention, son sens.

         Un exemple : l’incipit du film de Wang Bing Les Trois sœurs du Yunnan. A savoir, les six premiers plans du film, qui constituent une séquence en intérieur, dans l’habitation des trois sœurs.

Ce découpage peut sembler arbitraire, dans la mesure où si les plans suivants sont filmés en extérieur, ils sont en parfaite continuité avec les six premiers. Le véritable incipit du film pourrait alors se réduire au premier plan. Mais les plans 2, 3 et 4 comportent successivement en surimpression, le nom et l’âge des trois sœurs. C’est cette présentation qui fait l’unité de l’incipit constitué des six premiers plans.

Fenfen, 4 ans ; Yingying, 10 ans ; Zhenzhen, 6 ans.

Où sommes-nous ?

         Un espace sombre, peu éclairé, sans lumière ajoutée. Une grotte ? Une Caverne ? Une étable ? Une chaumière ? Une chambre ? Une cuisine ? On pourrait multiplier les hypothèses. La caméra n’explore pas systématiquement l’espace. Elle montre cependant, comme en passant, des éléments constitutifs essentiels ; Le feu à même le sol en particulier, et les lits, ce qui doit servir de lits. Quelques ustensiles, comme la pince. De la fumée semble envahir le cadre dès le plan 2. Le dernier plan nous donne à voir une seconde pièce, qui sert sans doute de chambre. Impression générale d’enfermement.

Avec qui ?

         Trois enfants, d’âges différents. Le titre du film nous dit qu’il s’agit de trois sœurs. Du moins on pense immédiatement que cette présence de trois enfants renvoie au titre du film. Il s’agit donc de trois filles, même si le premier regard ne permet pas de l’affirmer en toute certitude. Elles sont filmées en plan serré dans le premier plan, pas vraiment un gros plan, de façon à ce qu’elles entrent toutes les trois dans le cadre. Dans les plans suivants, elles ne seront plus cadrées ensembles, le cadrage les isolant une à une pour pouvoir inscrire leur nom et leur âge en surimpression. On distingue peu de chose de leurs vêtements. Mais suffisamment quand même pour pouvoir ressentir une impression de pauvreté, de saleté aussi sans doute. Et puis, de façon évidente, elles ne sont pas européennes. Mais là aussi, peut-on ne pas faire référence au titre ?

Que font-elles ?

         Elles semblent peu occupées. Pourtant plusieurs actions se succèdent dans ce moment de vie quotidienne : l’ainée fait du feu, ou joue avec le feu ; les deux autres se disputent ce qui entraine les pleurs de la plus petite qui se roule par terre en tapant du pied ; sa sœur ainée vient la consoler.

          Dans le plan 5, Yingying, l’ainée, frappe à coup de hachette sur une botte en caoutchouc. Etrange impression que cette destruction d’un objet usuel. S’agit-il d’un jeu, d’un acte gratuit, d’un rite, d’une cérémonie, d’une vengeance, d’un défoulement ? Ou bien l’objet est-il déjà hors d’usage ? Une façon alors de s’en débarrasser définitivement, de ne plus regretter de ne plus pouvoir d’en servir.

La vérité de l’incipit.

         Cet incipit nous dit tout du film. Il nous présente les personnages, trois enfants, vivant seules dans une pièce qui n’a rien d’un appartement ni d’une maison, même à la campagne, même au siècle dernier. Il nous dit qu’elles peuvent rire, jouer, même si c’est en détruisant un objet usuel qui de toutes façons n’a rien d’un jouet, se disputer aussi.

         Mais en même temps il ne nous dit rien de la suite du film. Ces six plans  posent déjà les questions qui se poseront tout au long du film. Comment des enfants peuvent-ils vivre dans les conditions que nous appréhendons dès le premier plan. Ces trois sœurs sont-elles d’ailleurs encore des enfants ? Au sens où nous pensons et vivons l’enfance dans notre société dite développée. Ont-elles une enfance ?

W COMME WANG BING

Revoir A l’ouest des rails.

Film de Wang Bing, Chine, 2003, 551 minutes.

La Chine contemporaine, celle de l’économie de marché. Une Chine en profonde mutation, ce qui, ici comme ailleurs, ici plus qu’ailleurs peut-être, ne va pas sans dommage pour la population.

Le film est tourné dans le nord-ouest du pays, une région sinistrée, où l’industrie est en voie d’anéantissement. La sidérurgie coûte trop cher, et si elle produit encore, ce n’est qu’au ralenti. Les usines ferment. Les unes après les autres, elles sont démantelées ou laissées à l’état de ruine. Et les autorités ne semblent guère se préoccuper du sort de ceux qui sont laissés sur le carreau. L’explosion économique de la Chine ne profite visiblement pas à tous les chinois.

Un voyage sans fin, lent, noir, sans lueur d’espoir, dans ce monde désolé.

Le film se compose de trois parties : Rouilles, Vestiges, Rails.

Rouilles. Ce sont surtout ces ouvriers des fonderies et ces employées travaillant dans les bureaux que l’on rencontre. Tous sont amères, presque révoltés.  Je ne vois pas comment une fonderie peut être déficitaire » dit l’un d’eux en accusant les supérieurs de s’être enrichis personnellement. « Si les usines étaient mieux gérées, elles seraient pas déficitaires ». Ils occupent leur temps comme ils peuvent, en jouant aux cartes, au billard ou au mah-jong. De toute façon, pendant les opérations de maintenance et les réparations annuelles effectuées par des saisonniers, ils sont nécessairement au repos. Ont-ils seulement un avenir ? Dans la fonderie de zinc, on travaille encore, plutôt au ralenti. Mais pour combien de temps ? Une longue séquence montre le travail de saisonniers qui déchargent un wagon de matières brutes. Un travail harassant dans la poussière. Mais personne ne songe à se plaindre. Tant qu’on a du travail. L’usine de placage de cuivre est une des dernières à fermer. Son personnel a droit une dernière fois aux soins prodigués tous les quatre mois à l’hôpital pour éliminer les matières toxiques dans le sang. Un mois d’oisiveté marqué par la noyade d’un ouvrier dans une mare proche de l’hôpital.

Vestiges : un quartier de bidonvilles voués à la démolition, l’allée « arc-en-ciel ». Wang Bing filme particulièrement un groupe de jeunes, Bobo et ses amis qui ont autour de 17 ans. La mère de Bobo tient une boutique où les jeunes se retrouvent. Les clients semblent par contre assez rares.

Le film débute sur le champ de foire municipal où la foule est surtout attirée par le stand de la loterie dont le gros lot est une voiture. Au micro, le speaker n’hésite pas à flatter la fibre nationaliste. « Investir dans la loterie de Chine, c’est investir pour soi et pour son pays ». « Dépenser son argent pour le développement de son pays, qu’y a-t-il de mieux ? » L’insistance de Wang Bing sur ces propos ne manque pas d’humour. La suite du film aura un tout autre ton.

Dès la première réunion portant sur la démolition du quartier, on sent bien que la fête est finie. Les maisons appartenant aux usines étaient gratuite. Dorénavant il faudra payer un loyer ce qui ne sera pas évident pour ceux qui sont au chômage. Les locataires tentent de discuter de la superficie de l’appartement qu’on va leur attribuer. Personne ne porte les promoteurs dans son cœur. Certains essaient de faire de la résistance. Ils ne partiront pas tant qu’ils n’auront pas de certitudes quant aux conditions de relogement. D’autres veulent partir le plus vite possible, pour avoir un choix plus grand. Tous veulent se débarrasser des vieilleries inutiles. Les ventes sauvages dans les rues prolifèrent. On essaie aussi de récupérer des matériaux dans les chantiers de démolition. « Le quartier va me manquer », entend-on dire. « Filmer ça en souvenir ».

Rails. Les activités du chemin de fer régional. Dans les locomotives où l’on monte à côté du conducteur et de ses assistants, dans les salles de repos aux arrêts, l’ambiance est aussi morose, même si pour les cheminots il n’est pas question de licenciement et de chômage.Un des personnages récurrents du film est le vieux Du, un retraité des chemins de fer qui vit avec ses deux fils. « On essaie de s’en sortir » dit-il en conclusion de l’évocation de sa vie et de ses différents métiers. Un jour il est arrêté par la police qui le surprend à ramasser du charbon. Une longue séquence montre son fils, seul, totalement désemparé par l’absence de son père. Il regarde de vieille photo en pleurant. C’est la seule activité dont il semble capable. Quand son père est libéré, ils se retrouvent dans un restaurant où le fils fait une véritable crise de folie qui tourne pratiquement au drame. Une violence qui contraste avec la monotonie des trajets effectués dans les trains.

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