D COMME DIOP (ALICE)

Alice Diop connaît bien la banlieue, et ses habitants. Une grande partie de son œuvre cinématographique leur est consacrée.

Dans Clichy pour l’exemple (2006) elle présente les principaux problèmes que ces banlieusards rencontrent, le logement, l’école, le travail ou les transports. Un état des lieux, précis, concrets. Des exemples qui ont une signification bien au-delà de Clichy. Le logement, ce sont ces grands immeubles regroupés en cités dont des vues d’ensemble nous donnent une idée de leur concentration. Des plans sur les cages d’escalier recouvertes de tags suffisent à montrer la détérioration, sans parler de cet appartement où il faut enlever la moquette à cause d’une infiltration d’eau. Pour l’éducation, nous assistons à un conseil de classe de fin de troisième en collège. Certains élèves, ceux qui ont les meilleurs résultats, sont orientés vers une seconde générale, les autres en BEP. Il est clair qu’ils n’auront pas tous les mêmes chances dans la vie. Mais de toute façon, trouver du travail à Clichy, quand on est de Clichy, même si l’on fréquente assidument la mission locale, est quasiment mission impossible, comme nous le montre le cas de ce jeune qui n’a jamais « le profil » pour tous les emplois auxquels il postule. Le problème du transport est enfin évoqué dans une réunion des élus du département. Le maire de Clichy plaide pour que sa ville soit enfin désenclavée. Mais visiblement les élus des autres communes n’ont pas l’air particulièrement prêt à le soutenir.

Un film qui prend sa source dans les émeutes de 2005, mais qui n’en reste pas à cette actualité, même si elle était encore brulante au moment de sa réalisation. Aujourd’hui encore les problèmes qu’il évoque sont loin d’être résolus. Allons-nous inévitablement vers de nouvelles émeutes ? Si c’est le cas, le cinéma documentaire aura pourtant joué son rôle en tirant la sonnette d’alarme.

Dans La Mort de Danton (2011), elle relate l’aventure d’un jeune noir originaire du 9-3, Steve,  qui veut devenir acteur et pour cela fréquente le Cours Simon à paris, prestigieuse école de formation théâtrale. Une aventure tant sa présence dans l’école est originale, presque inédite, et ne manque pas d’ailleurs de poser bien des problèmes, au point que Steve cache cette activités à ses copains de banlieue. Une aventure dont l’issue est bien incertaine. Devenir acteur de théâtre n’est jamais facile ; pour Steve  plus particulièrement. En fonction de son origine bien sûr. Mais surtout en fonction de sa position sociale et culturelle. Ce qui est en jeu alors c’est la distance entre les habitants des cités et ceux des beaux quartiers. Lorsque Steve quitte son quartier, il ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’image de lui que se font les autres. Steve vit très mal cette impression que ceux qui sont différents de lui, par la couleur de la peau, par le langage, par l’origine et le milieu social, par la culture aussi, cette impression que les autres ont peur de lui et donc le fuient, évitent de s’assoir à son coté. D’ailleurs, pour Steve, ce n’est pas qu’une impression, mais une réalité qu’il a effectivement vécue. « Je ne me sens pas à ma place » dit-il, même si en apparence les élèves du cours Simon n’ont pas l’air de le tenir à distance. Mais tel qu’il est, avec son physique, son maintien corporel, les tonalités de sa diction, il est et restera différent des autres.

         Un film sur la banlieue, certes, mais surtout un film sur la culture et le désir de culture.

         Vers la tendresse (2015) est lui un film sur l’amour, ou plus exactement sur la place que peut avoir le sentiment dans les relations entre garçons et filles au sein de ces mêmes quartiers de banlieue. Pour en rendre compte, la cinéaste donne tout simplement la parole à un petit groupe de ces banlieusards, tous d’origine immigrée, noirs ou  maghrébins. Un dispositif tout simple donc, des gros plans sur le visage de ceux qui nous parlent et qu’on entend en voix off. Mais ce qui n’est certainement pas si simple, c’est d’avoir réussi à recueillir une parole sincère, authentique, qui tombe bien sûr souvent dans les clichés faciles, attendus, mais qui, pour cela même, s’inscrit au plus profond d’un vécu que le cinéma (comme la télévision plus systématiquement encore) a souvent tendance à ignorer ou à regarder de haut. Ici nous sommes strictement en face du réel avec ce langage cru, direct, qui ne peut que heurter les bonnes mœurs ou les conventions de ceux qui ne vivent pas dans ce monde.

         Le film est construit en quatre épisodes, quatre situations, quatre discours constituant la progression annoncée dans le titre. On part du degré zéro du sentiment pour découvrir in fine un couple amoureux, filmé dans une chambre d’hôtel, disant simplement que l’amour existe. Et ils le vivent vraiment cet amour fait de baisers et de caresses tendres, cet amour totalement inconnu du premier interlocuteur de la cinéaste, celui pour qui toutes les filles, « faciles », sont des salopes, puisque lui aussi n’est qu’un salaud. Dans la banlieue on ne parle pas d’amour. C’est quelque chose sans doute réservé « aux blancs », « parce que leurs parents leur ont montré ». Lui, il n’a jamais vu son père embrasser sa mère. « L’amour tu le vois pas chez les africains ». Entre ces deux extrêmes on aura suivi le groupe de « mecs » dans une virée à Amsterdam, dans le quartier des filles en vitrine, et on aura fait la rencontre d’un homosexuel, filmé le plus souvent de dos dans une longue marche (sauf dans le RER qui le conduit à Paris). Pour lui l’enjeu semble essentiellement de ne pas être considéré comme un « pédé », de rester un homme, car le pédé lui, n’est plus rien.

         Vers la tendresse est un moyen métrage (38 minutes), mais d’une grande richesse au niveau du filmage, avec une grande variété d’images et de sons, l’alternance entre le jour et la nuit, les gros plans sur les visages et les vues du groupe des hommes, à la terrasse d’un café ou regardant les courses de chevaux à la télé. Les longs travellings, filmés depuis la voiture qui roule au pas devant les vitrines des filles en petite tenue, contrastent aussi fortement avec le filmage de la relation amoureuse du couple enlacé sur le lit de la chambre d’hôtel, avec son cadrage très serré. La bande son est surtout constituée du dialogue, en voix off, entre la cinéaste qui pose des questions et les réponses de son interlocuteurs. Mais il y a quand même un moment de dialogue « in », direct, entre le couple amoureux. Un moment d’échange,  d’une grande simplicité, d’une grande banalité, pourrait-on dire si l’on n’était pas avec un couple de banlieusards. Un moment de grande tendresse.

Filmographie d’Alice Diop

Clichy pour l’exemple (2006) – La Tour du monde (2006) – Les Sénégalaises et la Sénégauloise (2007) – La Mort de Danton (2011) – Vers la tendresse (2015) –  La Permanence (2016).

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A COMME ALGERIE

Ils ont fait la guerre d’Algérie sans le savoir. Sans savoir que c’était une guerre. Car pour les autorités françaises le contingent n’était envoyé là-bas que pour participer à des opérations de maintien de l’ordre. Mais comment ces jeunes appelés qui pouvaient, lors du service militaire obligatoire, rester jusqu’à trois ans de l’autre côté de la Méditerranée, ont-ils vécus cette période fondamentale de leur jeunesse. Quelles traces a-t-elle laissé dans leur vie ? Jean-Paul Julliand a retrouvé quinze d’entre eux, tous originaires du même village, Bourg-Argental, dans la Loire, et leur a donné la parole. Des récits particulièrement instructifs sur cette période troublée de l’histoire de France et dont la conscience nationale a fortement tendance à minimiser l’importance ou même à les  occulter complètement. Un film utile donc, c’est-à-dire indispensable.

La parole de ces anciens de l’Algérie nous est présentée dans un montage organisé par thèmes : la préparation avant le départ, la traversée, l’arrivée  et l’installation, le déroulement des journées, les relations avec la population, les permissions et le retour provisoire dans les familles, la torture et autres exactions de l’armée…jusqu’au cessez-le-feu et le retour. Un classement quasi chronologique  qui a pour effet de fragmenter les discours. Certaines interventions sont réduites à une ou deux phrases. Si cela gagne en précision, on perd quand même un peu la spontanéité du propos. Et le rôle du cinéaste en tant que meneur des entretiens aurait pu être davantage explicité. Car au fond, un des intérêts du film réside aussi dans cette confrontation entre ceux qui ont vécu les événements et celui qui, caméra au poing, se donne pour objectif de faire surgir la signification profonde d’un vécu que la mémoire peut par instant brouiller. Et puisque le choix des intervenants a été faits parce qu’ils étaient originaire d’un même village, qu’ils se connaissaient donc parfaitement, on peut aussi penser que des discussions de groupe auraient aussi mis en évidence les points communs de leur vécu, mais aussi les différences voire les oppositions qui peuvent exister entre eux et qui, dans les récits individuels restent implicites. Les mettre en évidence est un travail qui est laissé au spectateur. Mais le passage d’un intervenant à l’autre est souvent très rapide, et les temps de respiration que représentent la présentation d’images, photographies d’époque ou autres archives, sont sans doute trop bref pour laisser le temps à la réflexion de se développer.

En dehors de l’intérêt évident que représente la parole de ces  « acteurs » de la guerre d’Algérie, ce film nous questionne donc sur des enjeux fondamentaux d’un certain cinéma documentaire, celui qui retrouve des témoins d’une époque historique déterminée, qui recueille leurs souvenirs et les organise en un propos cohérent. On peut évoquer à ce propos au moins deux ou trois  figures essentielles de cette pratique : Lanzmann d’abord, dans Shoah bien sûr, et Marcel Ophuls dans le Chagrin et la pitié ; et aussi Christian Rouhaud, qui dans Les Lips, l’imagination au pouvoir et Tous au Larzac s’est fait une spécialité du retour sur des événements passés à partir de la parole de leurs acteurs recueillie bien après leur actualité. Comment le cinéaste suscite-t-il cette parole faite de souvenirs ? Et comment l’organise-t-il dans son film dans la mesure où elle est multiple, provenant parfois de camps opposés ou même ennemis ? Quel est la valeur historique de ces souvenirs vécus, qui peuvent parfois n’être que des anecdotes personnelles ? Le cinéma doit-il alors les confronter à d’autres sources, des archives ou des propos d’experts, ce que fait systématiquement la télévision. Le cinéma, à l’instar de Lanzmann, a depuis longtemps compris que là n’était pas sa voie. Sa spécificité, c’est de prendre son temps, de laisser le plus possible la parole recueillie d’aller jusqu’au bout de son propos, de sa logique à elle, même si la présence du cinéaste peut la mettre en perspective à partir de sa propre position de cinéaste.

Shoah est un film de 12 heures ! La guerre d’Algérie demande sans doute plus de 52 minutes pour livrer tous ses secrets. Le film de Jean-Paul Julliand est le point de départ d’un travail futur.

 Ils ne savaient pas que c’était une guerre !(Algérie, 50 ans après!) , un film de Jean-Paul Julliand, 2014, 52 minutes.

 

 

D COMME DANSE (PINA BAUSCH)

Pina Bausch dans le cinéma documentaire ? Pour connaître son œuvre, beaucoup, et sa personnalité, un peu, deux films très différents mais qui partagent la même admiration. Et qui nous la font partager.

Pour Wim Wenders d’abord, il n’y a pas de doute, Pina Bausch est une grande chorégraphe, la plus grande peut-être, un génie créatif qui a profondément modifié les bases mêmes de son art et influencé durablement toute la danse contemporaine.

Dans son film, pas d’entretien, pas, d’interviews, pas de déclarations personnelles ou médiatiques. Ce sont les danseurs de sa troupe qui nous parlent d’elle. Ils ne font pas une analyse théorique de la conception de la danse de Pina. Ils parlent de leur relation avec elle, de la façon qu’elle avait, tout à fait originale, de les mettre en confiance, de les aider à vaincre leur timidité (un mot que plusieurs prononcent), par une phrase, un geste, sans jamais donner de leçon. Voilà pour la personne.

Côté danse, le film s’efforce de nous montrer la danse de façon originale. Wenders ne pratique pas la captation de spectacle. Il fait vitre la danse de Pina ; De façon cinématographique. Un exemple ? A propos de Kontakthof. On sait que Pina Bausch a réalisé deux versions de cette pièce, l’une avec des danseurs jeunes, l’autre avec des danseurs âgés de plus de 65 ans. Wenders aurait pu mêler de façon systématique les deux versions, ce qui aurait été une solution de facilité. Il a choisi d’inclure des plans de la deuxième version dans la première de façon plus subtile. Nous sommes avec les danseurs jeunes. Ils s’avancent en ligne sur le devant de la scène (comme font les comédiens pour venir saluer le public). Ils se retournent, dos au public, puis lui font à nouveau face. Mais dans le mouvement des danseurs, Wenders a opéré une coupe invisible et ce sont alors les danseurs âgés qui sont présents à l’image.

Un film hommage, qui fait sortir la danse de la scène théâtrale pour la mêler à la vie.

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Avec les Rêves dansants, nous partons à la découverte d’adolescents, comme eux partent à la découverte de la danse de Pina. Nous ne sommes pas dans une formation de futurs danseurs professionnels. Nous sommes dans un atelier, un club ou quelque chose de ce type, où il est proposé, à raison d’une séance par semaine, à des adolescents de découvrir une activité artistique et de la pratiquer. Ceux qui sont venus, presque par hasard, ne se connaissaient pas. Ils ne connaissaient pas Pina Bausch, encore moins ses chorégraphies. Ils auraient pu faire de la musique ou du sport. Mais ils restent là, reviennent, se prennent au jeu, s’impliquent de plus en plus dans le projet, un projet dont ils ne mesuraient sans doute pas au départ toutes les dimensions.

C’est que l’activité de la danse qui leur est proposée n’est pas un simple passe-temps d’amateurs. Bénédicte et Jo, les deux danseuses de la troupe de Pina Bausch qui dirigent leur travail sont de vraies professionnelles et d’excellentes pédagogues. Il est vrai qu’avec Pina Bausch elles étaient à bonne école. Ici, elles font répéter inlassablement les mêmes mouvements pour obtenir quelque chose qui, sans le dire, approche la perfection. Mais elles ne découragent jamais ces « enfants », comme elles disent. Surtout lorsqu’ils affirment, surtout les filles, qu’ils n’y arriveront pas, bien au contraire Si la danse est formatrice, c’est qu’exposer son corps à la vue des autres n’est jamais facile pour un adolescent. Se frotter, littéralement, aux autres est encore plus difficile. Car ces contacts contiennent une inévitable violence. Mais une violence constructive. Surtout pour ces personnalités en devenir. Au final, le Kontakthof qu’ils interprètent, mais dont nous ne voyons que des extraits, n’a rien à envier à celui réalisé par des professionnels.

Lorsqu’ils vont rencontrer Pina Bausch pour la première fois, lorsqu’ils vont danser devant elle, ils ne peuvent qu’être particulièrement tendus. Mais très vite, ils se rendent compte qu’elle n’est pas là pour les juger. Elle les remercie, visiblement émue par leur travail, leur dynamisme, leur implication, leur persévérance. Alors elle peut leur donner des conseils qu’ils peuvent entendre comme une aide et non comme une contrainte imposée. Et c’est toute l’œuvre de la chorégraphie qui se pare d’une vertu éducative.

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Pina de Wim Wenders, 2011, 103 minutes

Les  Rêves dansants sur les pas de Pina Bausch de Anne Linsel et Rainer Hoffmann, 2011, 89 minutes.

 

D COMME DANSE (F Wiseman)

Filmant l’Opéra de Paris, la caméra de Wiseman est partout. Il monte même sur le toit du Palais Garnier pour filmer les ruches qui y sont installées. Dans le bâtiment il suit les couloirs, monte des escaliers interminables, jette un œil par les fenêtres rondes ornées de la lyre symbolique. Il suit pas à pas Brigitte Lefèvre, la directrice artistique, en réunion ou dans ses entretiens avec des danseuses, des chorégraphes, des maîtres de ballet ou des représentants de l’American Friends of the Paris Opéra and Ballet. Il n’oublie pas tous les travailleurs anonymes, les couturières et costumières, les maquilleuses et les coiffeuses, les cuisinières et les hommes d’entretien. Et puis, pour qu’il y ait un spectacle digne de la réputation de la maison, il y a des répétitions, incessantes, où les danseurs reprennent inlassablement le même geste, le même mouvement d’ensemble pour arriver à la perfection. Enfin, il nous donne à voir de larges extraits des ballets mis au programme de la saison, Genus, Casse-Noisette, Le songe de Médée, Paquita, Roméo et Juliette, La Maison de Bernada Alba,  Orphée et Eurydice.

Filmant les danseurs en répétition, Wiseman utilise presque systématiquement les jeux de reflets dans le mur de miroir de la salle. Lorsque le chorégraphe est assis dos à la glace, nous le voyons de face et en même temps nous pouvons suivre le mouvement du danseur face à lui. Lorsqu’il s’agit d’un groupe, le plan est souvent fixe, le mouvement des danseurs étant mis en valeur par leurs entrées et sorties du champ. Une manière de mettre en évidence la rigueur du travail et en même temps l’exigence imposée aux corps des danseurs.

La danse, un art physique, un art du mouvement, où les corps véhiculent  toujours de l’émotion.

 La  Danse. Le ballet de l’Opéra de Paris de Frederick Wiseman, 2009, 2 H 38.

C COMME COLLEGE (GHEERBRANT)

         Filmer l’école, c’est d’abord choisir le niveau auquel on va s’intéresser. Car il est sans doute impossible (mais peut-être qu’un cinéaste intrépide pourrait bien un jour relever de défi) de prendre pour sujet l’ensemble du système éducatif, de la petite section de maternelle à la terminale des lycées, à moins d’en rester à une approche superficielle ou de développer une série documentaire, mais il s’agirait alors de tout autre chose.  Dans ce choix initial, les différents niveaux du système éducatif ne sont pas à égalité, quantitativement s’entend. Les films entièrement consacrés à l’école maternelle sont rares (malgré les réussites incontestables que constituent Récréations de Claire Simon et Dis Maîtresse de Jean-Paul Julliand). Beaucoup moins nombreux certainement que ceux situés aux autres niveaux de la scolarité, de l’école élémentaire au lycée. C’est qu’il doit être beaucoup plus difficile de filmer les enfants de moins de six ans, perçus comme plus imprévisibles. Et puis, les cinéastes et les producteurs ne pensent-ils pas généralement que le public s’intéresse surtout aux situations de difficulté contenant une charge dramatique immédiate ? D’où la nette domination quantitative des documentaires consacrés au collège. N’est-ce pas d’ailleurs le niveau qui a longtemps été considéré comme le maillon faible de notre système éducatif. A quoi on peut ajouter que les adultes ou plutôt les parents, se sentent immédiatement concernés par le vécu des adolescents et leurs « difficultés psychologiques », alors que la petite enfance, plus lointaine, reste considérée comme une affaire de spécialiste.

         Le collège ? Des élèves entre 12 et 16 ans, pour ceux qui sont « à l’heure ». La fin de la scolarité obligatoire, que certains ont vraiment hâte d’atteindre. Le début de l’adolescence ou la fin de l’enfance. Les élèves y découvrent-ils la vie, la vraie vie, ou s’y préparent-ils, ou se réjouissent-ils de ne pas y être encore vraiment entré ?

         Les films sur le collège et les collégiens, en France, ne sont pas des teen movies. De toute façon le choix du documentaire oriente immédiatement le cinéaste dans une direction qui n’a pas grand-chose à voir avec les fictions américaines, ou à l’américaine, que l’on désigne généralement par cette étiquette, genre Cluless ou La Boum.

         Comme film documentaire consacré au collège et aux collégiens, je retiens Grands comme le monde de Denis Gheerbrant, un film de 1998, mais qui reste d’actualité à plus d’un titre et qui en tout cas nous fait entrer dans la vie, et l’intimité, d’un petit groupe de jeunes de 12 à 14 ans, élèves dans un collège de banlieue parisienne mais qu’on pourrait très bien retrouver dans d’autres régions de notre pays. Ils sont élèves en cinquième, une classe où il n’y a pas encore d’enjeu d’orientation. La vie de la cité a bien de l’influence sur leur vie personnelle, essentiellement par la violence qui y règne, mais pour l’instant ils arrivent à faire face. Ils ne sont pas encore entrés dans la vraie vie. Leur âge les protège. Le collège les protège aussi, du moins lorsqu’ils sont à l’intérieur de ses murs. Visiblement, Gheerbrant  a tissé des liens forts avec eux. Il ne se positionne pas comme un père, il est plutôt dans la posture d’un grand frère, il est en tout cas un adulte qui cherche à les connaître, à les comprendre, mais qui ne les juge pas et qui n’intervient pas dans la conduite de leur vie. Une méthode particulière, caractéristique du cinéaste. Car le travail de Gheerbrant en tant que cinéaste n’est évidemment pas de servir de preuve ou de démonstration du déterminisme social ou autre handicap socioculturel. Il regarde vivre ces garçons et ces filles. Il discute avec eux tout simplement. Et ce qu’ils nous disent, au-delà de la banalité apparente, nous éclaire plus que bien des thèses de sociologie.

         Que nous disent ces collégiens ? Des choses banales bien sûr, mais sincères et toujours en prise avec leur vécu quotidien. Sur la scolarité ? Le bon élève croit à la vertu du travail et des diplômes. « Sans diplôme, t’as rien, pas de travail, pas d’argent. » Il sait que s’il travaille, il réussira. Un optimisme qui n’est pourtant pas partagé par la majorité. Sur l’adolescence. Les réponses sont plus qu’hésitantes. S’ils ne sont plus des enfants, ils ne sont pas encore des adultes. Ils ne savent pas très bien définir leur situation actuelle. La religion. Un jeune musulman est catégorique : « Je crois tout ce qu’il y a dans le Coran » et il  fait déjà le Ramadan parce qu’il l’a choisi, même si ce n’est pas pour lui obligatoire. Sur la violence enfin, omniprésente et pas seulement dans les bousculades et les chahuts habituels des garçons de cet âge. La violence, c’est la nécessité de se battre, pour se défendre comme le dit l’un d’eux, car si on ne répond pas, c’est pire. Cela se passe de commentaire.

            Le film montre la vie du collège, l’agitation dans la cour, les entrées et les sorties, et même quelques cours où tout n’est pas toujours idyllique. En cours de maths un élève a lancé une boule puante. Le professeur principal menace de coller toute la classe si le coupable ne se dénonce pas. On ne sait pas s’il a été entendu. L’année scolaire se termine par le traditionnel conseil de classe. Pas de surprise, ceux qui redoublent sont parfaitement résignés.

Grands comme le monde, un film de Denis Gheerbrant, 1998, 91 minutes.

 

 

 

 

 

R COMME ROUCH JEAN

Rouch l’ethnographe. L’ethnographie, il ne l’abandonna pas vraiment après avoir découvert le cinéma. Ses compétences de spécialiste en ce domaine sont reconnues officiellement par l’obtention d’une thèse de doctorat sous la direction de Marcel Griaule.

Rouch l’Africain. L’Afrique, il ne la quittera jamais vraiment, même lorsqu’il fera des allers-retours avec la France, où sa carrière de cinéaste s’épanouira peu à peu pour culminer dans les années 60, et ne jamais tomber dans l’oubli par la suite

Rouch documentariste. Mais fait-il des documentaires ou de la fiction ? On pourrait dire qu’il traite un contenu documentaire sous forme de fiction, ou l’inverse. Mais la seule chose qui compte, c’est qu’il s’agisse de cinéma.

Rouch et le cinéma-vérité (c’est la formule qu’il propose dans l’incipit de Chronique d’un été) ou, comme on le dira plus fréquemment par la suite, le cinéma direct. Retour sur le film « fondateur » même s’il n’est pas chronologiquement le premier, ni surtout le seul, à renvoyer à ce courant du cinéma documentaire qui constitue une véritable révolution cinématographique : Chronique d’un été.

Que trouve-t-on dans ce film unique en son genre ? Des séquences hétéroclites, qui chacune recèle une part d’innovation.

  • Le micro-trottoir.

Les réactions des personnes sollicitées par la question « Etes-vous heureux » sont des plus diverses : il y a celles qui évitent la caméra, celles qui ne veulent pas répondre, celles qui profèrent des banalités. Il y a même un agent de police qui voudrait bien,  mais qui ne peut pas puisqu’il est en service.

  • Marcelline, ancienne déportée.

Place de la Concorde à paris au milieu de la circulation, puis sous un pavillon des halles, elle évoque sa déportation dans un camp pendant la guerre. La séquence la plus neuve du film dans sa forme, filmée « en direct », caméra à l’épaule par Michel Brault. La plus émouvante aussi.

  • Mary Lou, une Italienne à Paris.

Une confession qu’on ressent comme particulièrement sincère. Mais la jeune fille n’est-elle pas quelque peu exhibitionniste ? Et nous, spectateurs, ne sommes-nous pas transformés en voyeurs ?

  • Angelo, ouvrier dans l’automobile.

Donner ainsi la parole à un ouvrier et le filmer dans son travail à la chaîne est certainement un acte politique. Un acte rare dans le cinéma français de l’époque. Mais Rouch peut être considéré comme un cinéaste de la Nouvelle Vague française.

  • Les vacances à Saint-Tropez.

Les vacances des parisiens, avec tous les clichés inévitables, et même une fausse Brigitte Bardot plus vraie que nature.

  • La discussion finale entre Rouch et Morin.

Filmés au Musée de l’homme, Rouch et Morin se positionnent en scientifiques analysant la réception de leur film (qu’ils ont en effet projeté à ceux qu’ils ont filmés)

Chronique d’un été, film de Jean Rouch et Edgar Morin, 1960, 86 minutes

 

 

 

E COMME ECOLE MATERNELLE (LES SEMENCES DE NOTRE COUR)

Et à l’étranger, l’école pour les tout-petits, c’est quoi ?

Allons faire un tout au Brésil, à Sao Paolo, dans une école privée, fondée il y a une cinquantaine d’année par par Therezita Pagani et filmée par Fernanda Heinz Figueiredo dans un film qui porte un titre particulièrement éloquent : Les Semences de notre cour.

 C’est une école comme beaucoup rêvent d’en voir en France. Même si ce genre d’établissement voué à l’épanouissement de l’enfant, basé sur le rapport à la nature et à la créativité artistique, on peut en rencontrer chez nous, dans la mouvance de Maria Montessori et Françoise Dolto. Ce sont souvent des écoles privées, qui d’ailleurs ne revendiquent pas toutes une étiquette. Et dans le système éducatif officiel, bien des enseignants de maternelle pratiquent aussi une pédagogie qui repose globalement sur les mêmes valeurs. Voir ces valeurs s’incarner avec tant de force au Brésil ne peut que renforcer la conviction de les considérer comme universelles.

         Ce film est aussi un hommage à cette grande pédagogue, inconnue en France, qu’est Therezita Pagani. Elle est d’ailleurs omniprésente dans le film. Elle  accueille les enfants le matin ou tient avec eux des conférences lorsqu’il y a un problème. Des exemples ? Un premier concerne cet enfant qui a frappé l’oie du jardin. Le bec de l’animal est en sang. Les enfants s’alarment. Comment faire comprendre à l’auteur de cette agression qu’elle est tout autant inadmissible qu’un coup donné à un autre enfant ? Deuxième exemple, le cas de ce petit garçon qui refuse de manger parce qu’il n’aime pas le poisson. Son argument : il y a des arêtes. Pas du tout lui dit Therezita, et elle ne cédera pas. Puisqu’il n’y a pas d’arête dans le plat, il n’y a pas de raison de ne pas manger ce poisson. Elle finira par avoir gain de cause. Mais ce n’est pas pour elle une victoire affirmant son pouvoir sur l’enfant. Celui-ci a argumenté, allant jusqu’à essayer le chantage ; « je veux changer d’école ». D’habitude ce sont plutôt les adultes qui font du chantage ! De toute façon ça ne marche jamais. A l’école de Therezita Pagani encore moins qu’ailleurs.

         L’école accueille les enfants très tôt, dès 18 mois dans certains cas, et jusqu’à 6 ou 7 ans. Lorsqu’ils la quittent, ils sont prêts à affronter le monde. Quel que soit leur itinéraire, ils auront acquis l’énergie nécessaire pour faire face à toutes les situations. Ils se seront construits dans la plus grande liberté. Ils auront entre leurs mains tout ce qui est indispensable pour devenir maître de son destin. Que l’école puisse y contribuer, c’est ce que tout enseignant, tout éducateur, doit espérer.

Les Semences de notre cour, film de Fernanda Heinz Figueiredo, Brésil, 2012, 115 minutes.semences2semences 3