E COMME ENFANTS MALADES.

La Vie est immense et pleine de danger,  Denis Gheerbrant, France, 1994, 80 minutes.

         Il n’est pas évident de filmer des enfants malades. Surtout s’ils sont atteints de cancer. En filmant dans l’Institut Curie à Paris, Denis Gheerbrant ne cherche pas à tirer des larmes au spectateur. Il ne renonce pas pour autant à l’émotion. Mais il sait éviter le pathos facile, trop souvent vide de sens. Les enfants qu’il filme ici, sont des enfants comme les autres, avec leurs caractères d’enfants. Mais ils vivent une situation particulière, dont il ne s’agit pas de gommer la difficulté. Et si le film est avant tout un film sur l’enfance, c’est qu’il sait éviter de porter un regard médical sur la maladie.

          Au cinquième étage de l’Institut Curie, Gheerbrant filme donc des enfants malades. Il y a là Xavier, Steve, Dolorès, Cédric. Cédric est celui qui occupe le plus de place dans le film. Il a huit ans. Comme les autres il perd ses cheveux à la suite des chimio, comme les autres il a appris la signification de sa maladie, comme les autres il a peur et essaie aussi d’espérer, de trouver des moyens de se rassurer. Tous, ils subissent la maladie avec une résignation qui en l’occurrence est une marque de courage.

Le cinéaste dialogue avec eux, surtout avec Cédric, qu’il filme en gros plan, le plus souvent étendu sur son lit. Des questions toutes simples, à propos du problème des cheveux par exemples. Il parle aussi du sens de la vie. La mort, Cédric l’aborde sans détour, imaginant un autre monde, mais en précisant qu’il y a quand même peu de chance que ce qu’il en dit corresponde à la réalité. Il y a toujours une grande rigueur logique dans ses propos. Il parle toujours très calmement, sans jamais paraitre énervé par les questions, même lorsque le traitement le fatigue énormément.

Le film de Gheerbrand est aussi un document sur le travail des équipes soignantes, des médecins aux infirmières, en passant par l’enseignante qui vient pour poursuivre la scolarisation. Il montre l’ambiance chaleureuse, l’affection même que tous manifestent pour les enfants. Et ceux-ci y sont évidemment très sensibles, comme le montre la visite de Nicolas, qui est parti guéri et qui revient dire bonjour. Les compliments et les bises qu’il reçoit sont visiblement absolument sincères. Comment ne pas être heureux de voir qu’il a été plus fort que la maladie.

Tous n’auront pas la même chance. Mais si le film comporte une leçon, c’est simplement de nous rappeler que d’une façon ou d’une autre nous sommes tous condamnés.

A COMME ADOLESCENT – Louis

Louis dans la vie, Marion Gervais, 2019, 75 minutes.

En soufflant les bougies de son gâteau d’anniversaire de ses 18 ans, Louis fais un vœu : ne pas aller en prison ! Surprenant…D’où vient cette hantise ? Sa vie adolescent l’aurait-elle poussé hors du droit chemin. Arrivé à sa majorité, aurait-il pris la résolution de vivre dorénavant dans la plus stricte légalité ?

En tout cas, un incipit qui réussit parfaitement à susciter la curiosité du spectateur.

Le film de Marion Gervais est un portrait d’adolescent comme il en existe bien d’autres, un adolescent filmé au moment où il va franchir une étape importante dans sa vie, s’engager peut-être dans la vie adulte, en quittant en particulier le toit familiale pour s’installer dans un appartement où il devra assumer son autonomie.

Un adolescent donc qui ressemble à ceux de son âge, par son langage, par ses goûts musicaux, par son refus systématique de l’autorité, surtout parentale, qui s’incarne ici dans sa relation à sa mère, une mère qui fait ce qu’elle peut pour aider son fils, mais qui donne aussi l’impression d’être parfois un peu dépassée.

Louis est souvent en colère et la violence intérieure qu’il ressent, il l’exprime dans des éclats qui restent quand même verbaux. Mais il sait aussi être sentimental, et il manifeste souvent beaucoup de douceur dans ses relations avec sa petite amie.

Au-delà de son rapport au travail (il entreprend un apprentissage), c’est son rapport à l’argent qui domine sa vie. Louis a une obsession : faire des économies et avoir le plus d’euros possible sur son compte en banque. Difficile quand il faut assurer les dépenses incontournables de la vie. C’est par le biais de ce rapport à l’argent que la cinéaste va, par petites touches, aborder le rapport de Louis à la justice.

Louis n’est pas un délinquant. Il n’est pas présenté comme tel. Mais il a fait « une connerie » qui aurait pu le faire sombrer dans la délinquance. S’il a pu s’offrir une moto avec de l’argent « propre », la tentation de l’argent « facile » reste bien réelle dans son esprit. Le film ne nous assure pas qu’il saura éviter tout faux pas. Mais il montre que son avenir dépend entièrement de lui. Dans une vision très existentialiste, Louis est seul responsable de sa vie.

H COMME HURLER

Ne croyez surtout pas que je hurle. Frank Beauvais, 2019, 75 minutes.

Un film dont on ne peut éviter d’essayer de cerner l’originalité.

Le titre d’abord. Long, en première personne, il interpelle directement le spectateur. Le cinéaste va se mettre à nu, tout nous dire de son vécu et de ses pensées intimes. Mais sans exhibitionnisme tonitruant. Il va aborder le côté dramatique ou angoissant que peut avoir par moment sa vie sur le même ton que l’évocation des petits riens de sa quotidienneté.

Un récit personnel donc. Un journal intime. Une autobiographie écrite au jour le jour. La rencontre avec son ancien compagnon. Les visites à sa mère. Le départ à la campagne. Le retour à Paris. Les hésitations. Les décisions impossibles.

Hurler ? Hurler ! Pourquoi hurler ? Pour meubler le silence. Pour entendre une voix. Créer une présence. Mieux se faire entendre. Etre sûr d’être entendu. Hurler de colère. Hurler de désespoir. Hurler de rire, comme Fifi. Hurler d’impatience. Hurler de dépit. Hurler avec les loups. Hurler dans le noir.

Les images surtout. Un flot d’images, ininterrompu. Une cascade d’images. Une tempête d’images. Des images de toutes sortes. Noir et blanc et couleur. Anciennes ou récentes. Muettes ou sonores.  Rarement identifiables. Toutes des extraits de films. Des extraits courts. Très courts. Mais toujours suffisamment visibles. Mises bout à bout. Sans montage. Sans logique apparente. Succession indéfinie. Infinie. A perte de vue. A l’infini.

Le narrateur passe son temps à regarder des films. Toutes sortes de films. Mais pas en cinéphile. Une sorte de compulsion. Pour occuper le temps peut-être. Les dates, les pays d’origine, les auteurs importent peu. Même pas du tout. Il ne dira jamais quels sont ces films qu’il regarde. Pas en historien donc. Simplement une boulimie d’images. Un trop plein d’images. Jusqu’à l’écœurement.

Pour respecter le vœu du réalisateur, il est interdit d’ hurler son admiration pour ce film.

D COMME DEMOCRATIE.

Nous le peuple, Claudine Bories et Patrice Chagnard , 2019, 99 minutes.

Peut-on réinventer la démocratie ? Ce régime qui est souvent défini – et vécu – comme le moins pire à défaut d’être le meilleur. Mais aujourd’hui, beaucoup pense qu’elle est mal en point, malade d’être accaparée par les puissances d’argent, et les politiciens accusés d’être à leur service. Alors, il faut agir. Mais comment ? En changeant la constitution par exemple.

La constitution de la 5° République est-elle encore adaptée à notre société et à ses évolutions ? En particulier, on peut se demander quelle place elle accorde aux citoyens. Ceux-ci peuvent-ils intervenir dans la gestion de la vie politique ? Sont-ils consultés ? Ecoutés ? Ont-ils la possibilité de faire des propositions ? Les politiciens n’ont-ils pas comme visée principale d’obtenir leur suffrage lors des élections ? Et tous, de tout bord, n’ont-ils pas la fâcheuse tendance à oublier leurs promesses une fois élus ? C’est le modèle de la démocratie représentative qui est ainsi visé. Mais la démocratie directe est-elle possible ?

Le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard fait la démonstration  de la difficulté de faire bouger les choses. Il montre comment les bonnes volontés – et les idées nouvelles – se heurtent à la pesanteur et la rigidité des institutions, le parlement en l’occurrence. Sa conclusion est tout particulièrement pessimiste. Le fossé entre les citoyens et leurs élus est plus profond que jamais. Et pourtant nombreux sont ceux qui croient encore possible de faire bouger une réalité sociale et politique qui ne doit pas être vécue sur le mode de la fatalité.

Les cinéastes ont rencontré ces citoyens pour qui la démocratie ne doit pas rester un simple mot. L’association Les Lucioles du doc a constitué des groupes de réflexion qui vont se donner pour objectif d’écrire une nouvelle constitution. Le film va suivre trois groupes distincts qui communiquent par ordinateur interposé et qui se rencontreront à la fin du film, au moment de la confrontation finale entre les citoyens et leurs représentants. Trois groupes bien différents : des élèves d’une classe de lycée, des personnes purgeant une peine de prison et des femmes réunies au sein d’une association de défense de leurs intérêts. Leurs discutions, dans le foisonnement quelque peu désordonné, ne manquent pas d’intérêt. Elles montrent aussi combien il est dur de s’écouter, de se comprendre, de renoncer à ses visées personnelles. Mais elles montrent aussi que tous ont besoin de s’exprimer. Tous ressentent profondément la nécessité de ne pas en A condition qu’on les écoute, qu’on écoute enfin le peuple.

Il y a là, dans le filmage de ces aspirations  à plus de démocratie, la matière à un documentaire politique riche en informations sur la vision que se font les citoyens se font de la démocratie. Mais le film de Claudine Bories et Patrice Chagnard n’en reste pas là. Car il se déroule dans un contexte politique particulier. Le président Macron annonce en effet – conformément à ses promesses de campagne – une réforme constitutionnelle. Un projet de loi en ce sens est déposé à l’assemblée nationale. Des rapporteurs sont nommés. Une commission mise en place. La machine législative est lancée. Ce que nos groupes de citoyens ne peuvent ignorer. N’y a-t-il pas là une occasion rêvée de se faire entendre ? D’agir directement, et concrètement, dans cette réforme fondamentale. Ils souhaitent donc être auditionnés par la commission et écrivent en ce sens à sa présidente. La fin de non-recevoir que contient sa réponse ne les décourage pas tout à fait. Ils vont alors demandé à être reçus par les députés.

Trois ou quatre élus de la nation vont accepter de les rencontrer et de les écouter. Une victoire de la démocratie ?  Un premier pas vers la participation directe des citoyens dans le travail législatif ? La fin du film – l’annonce par le Président de la République du retrait du projet de loi – peut laisser un sentiment de vide plutôt amer. Tout ça pour rien ! On bien ne sera-t-elle pas perçue comme la déchéance définitive de la démocratie ? A moins qu’elle ne soit au fond qu’un clin d’œil ironique : ceux qui ont participé à cette aventure se sont quand même bien amusés.

S COMME SOLITUDE – Concept

Le magasin de solitude, François Zabaleta, 2019, 96 minutes.

François Zabaleta est un cinéaste conceptuel, c’est-à-dire un philosophe. Un cinéaste qui crée des concepts. Des concepts cinématographiques. Par exemple, dans La Nuit appartient aux enfants, il crée le concept d’anorexie. Un concept qui était lié avec celui d’enfance, puisque le film se concentrait sur cet enfant – François – qui refusait la nourriture. On pouvait alors, à propos de ce film, construire le jeu de relations du concept anorexie : la grand-mère (la filiation), l’enfant – la nourriture – le refus. Mais pas du tout la maladie ou la pathologie. Et puis donc la solitude déjà, puisque le refus était aussi, au-delà de la nourriture, celui des autres, ceux qui peuvent se nourrir, ceux qui grandissent, qui sont des garçons costauds, qui deviendront des hommes.

Le concept de solitude, dans le film de Zabaleta, est d’abord visuel. S’il y a des personnes – des personnages – elles sont toujours seules dans le plan, isolées, coupées des autres et du monde.

Les autres, on le sait depuis longtemps, c’est l’enfer. Mais ici, dans le film de Zabaleta, il n’y a pas d’enfer, ni de paradis d’ailleurs. La solitude de Zabaleta ne renvoie pas à cette opposition-là. Elle est étrangère à la souffrance, comme elle ne signifie pas la joie. Elle n’est pas non plus  en lien avec le solipsisme, cette trop grande valorisation du moi. Simplement,  elle est totalement étrangère au social, à l’organisation sociale et à la relation sociale. Par là le film échappe à toute référence aristotélicienne, ou rousseauiste, ou marxiste. On pourrait dire qu’il construit une nouvelle intériorité. Où les images du film sont de pures images de soi.

Une femme qui s’enroule dans un drap blanc, un homme qui se gifle violemment, une femme qui danse avec une chaise, une femme qui découpe sa robe avec des ciseaux…On pourrait évoquer tous les plans du film. Avec ce montage qui, en courtes étapes fixes, nous rapproche du visage, des yeux. Des images d’un vécu personnel qui ne demande pas à être partagé. Qui ne demande pas à être confronté avec d’autres. Un vécu dans lequel il n’y a ni proche, ni prochain. Un vécu qui n’a pas besoin de la différence pour exister.

La solitude, la liberté. Celle de l’artiste. Du créateur de concepts.

E COMME ENTRETIEN

            La pratique de l’entretien dans le cinéma documentaire n’a rien à voir avec l’interview journalistique qui domine à la télévision. L’entretien documentaire ne cherche pas à obtenir une réponse choc, une « petite phrase » qui pourrait faire la Une des journaux. Dans un documentaire l’entretien ne part pas à la recherche d’un scoop.

            Lorsqu’il s’inscrit dans la démarche d’un cinéaste, l’entretien vise avant tout à établir un contact réel avec son interlocuteur. Le film devra alors correspondre à ce que le réalisateur veut montrer de la personnalité de celui qui est face à la caméra. « Face à la caméra » n’est d’ailleurs ici qu’une expression courante ne correspondant pas toujours, loin de là, à la réalité des images. Le face à face classique, l’interlocuteur étant alors pratiquement toujours assis derrière un bureau, renforce la dimension officielle du personnage. Mais dès que l’entretien veut dépasser les propos convenus et établir une véritable rencontre, alors le filmage évitera ce type de mise en scène. Il cherchera plutôt à situer le personnage dans un environnement, un contexte, personnalisé, en extérieur, sur les lieux de travail ou dans l’intimité d’un appartement. La caméra sera alors mobile, évitant les cadrages uniques, le cinéaste pouvant demander à son interlocuteur de se déplacer dans un espace donné. Il peut aussi le placer dans un véhicule, au volant de sa voiture le plus souvent, ce qui présente l’avantage de pouvoir le filmer de profil, le cadre montrant alors en travelling derrière lui, la ville ou le paysage de campagne qu’il parcourt. Le film Taxiway d’Alicia Harrison, consacré aux chauffeurs de taxi de New York utilise systématiquement ce cadrage. Ce film d’entretien est alors aussi la visite d’une ville.

            Un des cinéastes qui a le plus travaillé la mise en scène des entretiens dans ses films, est Jean-Louis Comolli, en particulier dans la série politique réalisée en collaboration avec le journaliste Michel Samson, Marseille contre Marseille. Cette série n’est pas exclusivement composée d’entretien puisque un grand nombre de séquences filment des meetings ou les bains de foule des candidats en campagne sur les marchés. Mais les entretiens, toujours menés par Michel Samson, sont nombreux et diversifié dans leur mise en scène. Comolli donne alors du sens à celle qu’il réalise, la faisant découler du personnage avec qui Samson s’entretient, de sa position politique et de la proximité ou de l’opposition du cinéaste à son égard. Ainsi les membres du Front National, Bruno Mégret par exemple dans l’épisode La Question des alliances, sont filmés de façon classique, face à la caméra, les gros plans sur le visage étant alors fréquents. Dans ce type d’entretien la caméra est fixe et l’interlocuteur immobile, alors que beaucoup d’autres sont filmés de façon dynamique. Comme Rouch et Morin le faisait dans la dernière séquence de Chronique d’un été où ils faisaient les cent pas dans le Musée de l’homme tout en commentant leur expérience de « cinéma vérité », Comolli filme Samson et son interlocuteur marchant dans une pièce, ou sur le quai du port. La caméra les suit ou les précède et l’entretien prend ainsi une dimension plus personnelle. On évite ainsi la froideur de l’entretien de face à face. Comolli filme même l’entretien entre Samson et un candidat RPR lors d’un repas pris en commun à la terrasse d’un restaurant. L’ambiance est nécessairement plus détendue.

            Autre enjeu du filmage d’un entretien, la présence ou non du cinéaste à l’image. Dans Marseille contre Marseille, Comolli n’apparaît jamais à l’image, mais son collaborateur, Michel Samson, est lui omniprésent. Claude Lanzmann, dans Shoah comme dans Le Dernier des injustes, est lui toujours présent à l’image, même lorsqu’il s’entretient avec d’anciens nazis qui ne savent pas qu’ils sont filmés. Ses films ont par là une dimension personnelle très poussée. Il en assume pleinement les thèses, même si l’histoire de l’extermination des juifs par les nazis a bien sûr une portée universelle. A l’opposé de cette présence personnel du cinéma, d’autres films d’entretiens vont jusqu’à effacer complétement la présence du cinéaste dont les questions sont coupées au montage. Cas poussé à l’extrême, Alma une enfant de la violence de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère transforme l’entretien en confession, filmée dans un même lieu avec un seul cadrage, un plan poitrine de la femme qui évoque sa vie, immobile face à la caméra. Le degré zéro de l’entretien.

P COMME PERRAULT Pierre

Cinéaste québécois (1927 – 1999)

            Réalisateur, écrivain, dramaturge, poète, Pierre Perrault est né et mort à Montréal, dans cette province du Québec qu’il a tant aimé et dont il reste celui qui a le mieux su en montrer la beauté et les traditions. Après des études en droit qui lui permettent de travailler quelques courtes années comme avocat, il entre à la radio, où il réalise une première série, Au pays de Neufve-France (1959-1960), qu’il transposera par la suite pour la télévision. On y trouve déjà ses thèmes favoris, l’encrage de la culture dans une nature dont il montrera la nécessité de préserver la richesse et l’authenticité. Canadien francophone, il reste un des représentants les plus importants de la culture québécoise dont il contribuera à assurer le rayonnement. Son engagement politique le conduira à défendre l’identité de la belle province et à adopter des positions proches des indépendantistes.

            Sa carrière cinématographique commence lorsqu’il entre à L’Office National du Film (ONF) dont il deviendra d’ailleurs le directeur en 1965. Il y rencontre Michel Brault avec qui il réalisera son premier film, Pour la suite du monde (1963), premier volet de ce qui deviendra la Trilogie de l’île-aux-Coudres, dont les deux suivants sont Le Règne du jour (1967) et Les Voitures d’eau (1968).

            Pierre Perrault n’est pas l’inventeur du cinéma direct. Qui d’ailleurs pourrait se prévaloir d’un tel titre ? Mais il en est un des représentants les plus marquants, celui qui a su donner à ce qu’il appelle « le cinéma du vécu » une impulsion telle qu’il influencera l’ensemble du cinéma mondial. Dans cette perspective, la rencontre avec Michel Brault fut décisive. Michel Brault était sans doute celui qui était le plus attentif aux évolutions techniques fondamentales de ce début des années 60, caméra de plus en plus légères permettant au preneur d’images de se positionner au plus près des gens qu’il veut filmer en la portant à l’épaule, pellicule de plus en plus sensible évitant d’avoir recours aux éclairages artificiels toujours perturbants et la possibilité d’enregistrer le son synchrone. C’est de cette conjonction d’innovations techniques que naitra le cinéma direct, mais la technique en elle-même n’aurait pas été si fructueuse si les cinéastes, Perrault en tête, n’avaient pas eu la volonté de faire du cinéma différemment que par le passé. Il s’agit alors de faire un cinéma en prise direct avec la réalité, ce qui ne veut pas dire donner à voir le réel tel qu’il est, mais être conscient et donc chercher à éviter toutes les manipulations, tous les mensonges, dont l’image cinématographique est capable. Le cinéma de Perrault c’est d’abord un cinéma de la sincérité, un cinéma de l’authenticité du regard.

            La Trilogie de l’île-aux-Coudres incarne parfaitement cette orientation. Perrault y filme des gens simples, qu’il connaît parfaitement. C’est peu dire qu’il est accepté parmi eux. Il fait véritablement partie de leur communauté. S’il filme leur façon de vivre, c’est qu’il la partage. S’il filme leur tradition, c’est qu’il les fait sienne. S’il recueille leur parole, c’est qu’elle constitue pour lui l’âme même de leur culture, une culture immergée dans la poésie. Et en effet les habitants de l’île-aux-Coudres sont de véritables conteurs, à l’image d’Alexis Tremblay, dont la présence dans les trois volets de la trilogie en fait un personnage inoubliable. Pour réaliser Pour la suite du monde, Perrault convainc les habitant de l’île-aux-Coudres de reprendre la pèche traditionnelle au marsouin, abandonnée depuis de nombreuses années, mais qui reste présente dans tous les esprits, dans tous les souvenirs de ceux qui l’on vécue. Le film retracera cette aventure unique, vécue pour le cinéma mais dont on peut dire qu’elle est du cinéma, c’est-à-dire de la vie, vie et cinéma n’étant ici qu’une seule et même réalité. Le Règne du jour s’engage dans une autre épopée, le voyage d’Alexis Tremblay en France, à la recherche des traces de ses ancêtres, un voyage qui suit l’itinéraire inverse de celui de Jacques Cartier, dont le film constitue une célébration. Les voitures d’eau enfin aborde les mutations économiques que la modernité impose aux constructeurs traditionnels de goélettes de bois concurrencées par les bateaux de fer. L’avenir des habitants de l’île-aux-Coudres est des plus incertains. A travers eux, c’est le problème de l’identité des canadiens français qui est posé.

            Cette problématique identitaire se retrouvera dans les films suivants que Perrault consacrera successivement à d’autres communautés de ce Canada oscillant entre l’attrait du modèle américain et la préservation de ses racines, les acadiens dont il filme le réveil culturel lors de l’action contestatrice des étudiants à l’Université de Moncton (Nouveau-Brunswick) dans Acadie, Acadie !?! (1971), mais aussi les abitibiens (Un royaume vous attend, 1975) ou les amérindiens (Le goût de la farine, 1976).

            Auteur de plusieurs recueils de poèmes, le cinéma de Pierre Perrault est entièrement imprégné de cette poésie nostalgique d’un passé révolu, dont il ne s’agit pas de vouloir à tout prix et de façon artificielle maintenir l’existence, mais dont il importe par-dessus tout de préserver les valeurs.