G COMME GHEERBRANT

Revoir On a grévè, Denis Gheerbrant

France, 2014, 70 mn

Sortie DVD, mai 2016. Potemkine

Ce film pose clairement la question du pouvoir du cinéma documentaire. Peut-il intervenir dans le combat politique et social et l’influencer ? Question ancienne, au cœur de la grande époque du cinéma soviétique des années 20-30, avec Vertov et Medvedkine en première ligne. Question reprise, réactualisée en mai 68 (mais déjà par Chris Marker dès 1967) avec le groupe Dziga Vertov et les groupes Medvedkine à Sochaux et Beçanson, (où apparaissent les noms de Godard et de Marker, mais de façon plus anonyme) lorsqu’il s’agit de populariser les luttes des ouvriers et de leur donner les moyens cinématographiques de s’exprimer et de développer leur combat. En 2014 le contexte est bien différent. Les films engagés aux côté des travailleurs n’ont plus la même posture militante. Le film de Gheerbrant en tout cas ne se situe pas du côté des formes de luttes nouvelles (altermondialistes ou menées par le groupe Attack) puisqu’ici c’est la CGT qui est à la manœuvre. Un film où les drapeaux rouges sont omniprésents, mais qui n’en est pas pour autant un film partisan. Et si la sympathie du cinéaste se situe ouvertement du côté des travailleuses en lutte, il n’a pas pour but de développer – ni même de populariser – les thèmes des partis et syndicats présents dans le conflit. S’intéresser d’abord aux femmes engagées dan l’action, à leurs conditions de travail certes, mais aussi à leur condition de vie, on n’en attendait pas moins de la part de Gheerbrant.

Faire un film sur un conflit social dans le monde du travail, c’est d’abord faire le point sur les revendications des grévistes et prendre en compte leur conditions de travail. Et effectivement Nnus apprenons très vite dans le film, par la voix du délégué CGT chargé d’organiser et de suivre la grève, que le conflit couve depuis de longs mois et que la grève a été déclenchée au moment le plus propice pour obtenir la victoire. Ces femmes, presque toutes d’origine immigrée, qui pour beaucoup ne savent ni lire ni écrire, sont déterminées à aller jusqu’au bout. Alors qu’elle sont femmes de ménage dans un hôtel bon marché à la périphérie immédiate de Paris (20 minutes des Champs Élysées) elles sont en fait employées par une entreprise de sous-traitance et sont payées à la tâche (et non à l’heure de travail), ce qui est illégal. Toutes se plaignent des cadences imposées, de la pénibilité du travail, du mal de dos inévitables, du salaire très bas.

C’est la première fois qu’elle font la grève et pour elles c’est presque une fête. Elles dansent devant l’hôtel. Elles crient, ou plutôt elles chantent, des slogans, toujours en rythme. Elles ont un djembé, mais elles utilisent aussi tous les récipients en plastiques qui leur tombent sous la main et sur lesquels elles frappent avec ardeur. Jamais elles ne paraissent démobilisées, résignées, même lorsque la situation est bloquée, le patron refusant d’abord de négocier, ou faisant appel à des intérimaires pour faire les chambres, ou lorsque ses premières propositions sont bien en deçà des revendications des travailleuses.

Mais le film s’intéresse aussi longuement aux femmes elles-mêmes et leur donne vraiment la parole. Il les interroge sur leur vie, de façon très simple. Combien d’enfants ont-elles ? Que fait leur mari ? De quel pays sont-elles originaires ? Envoient-elles de l’argent à leur famille restée au pays ? Peu à peu le cinéaste tisse avec elles des liens de plus en plus étroits. Elles s’adressent d’ailleurs à lui en l’appelant par son prénom. Elles l’ont adopté, non pas comme militant engagé dans leur lutte, mais comme cinéaste dont le film contribuera à leur donner une dignité qui ne leur était guère reconnue jusqu’alors.

Le film de Gheerbrant est donc politique essentiellement par son humanisme et son optimisme. D’une part puisqu’il se termine bien, les travailleuses obtenant satisfaction sur leurs revendications. Mais aussi parce qu’il enregistre un moment de vie de ces femmes si facilement oubliées de tout le monde. C’est elles que nous gardons en mémoire après avoir vu le film, avec leur bonne humeur, inébranlable malgré des conditions de vie pas toujours faciles. Un film sur une grève, sur l’expérience humaine qu’elle représente, et au-delà de ce moment privilégié, un film sur le travail, ou plutôt sur la vie de ces travailleuses peu qualifiées, qu’il ne considère pas comme des héroïnes de cinéma, mas simplement comme des êtres humains à part entière.

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W COMME WANG BING

Revoir A l’ouest des rails.

Film de Wang Bing, Chine, 2003, 551 minutes.

La Chine contemporaine, celle de l’économie de marché. Une Chine en profonde mutation, ce qui, ici comme ailleurs, ici plus qu’ailleurs peut-être, ne va pas sans dommage pour la population.

Le film est tourné dans le nord-ouest du pays, une région sinistrée, où l’industrie est en voie d’anéantissement. La sidérurgie coûte trop cher, et si elle produit encore, ce n’est qu’au ralenti. Les usines ferment. Les unes après les autres, elles sont démantelées ou laissées à l’état de ruine. Et les autorités ne semblent guère se préoccuper du sort de ceux qui sont laissés sur le carreau. L’explosion économique de la Chine ne profite visiblement pas à tous les chinois.

Un voyage sans fin, lent, noir, sans lueur d’espoir, dans ce monde désolé.

Le film se compose de trois parties : Rouilles, Vestiges, Rails.

Rouilles. Ce sont surtout ces ouvriers des fonderies et ces employées travaillant dans les bureaux que l’on rencontre. Tous sont amères, presque révoltés.  Je ne vois pas comment une fonderie peut être déficitaire » dit l’un d’eux en accusant les supérieurs de s’être enrichis personnellement. « Si les usines étaient mieux gérées, elles seraient pas déficitaires ». Ils occupent leur temps comme ils peuvent, en jouant aux cartes, au billard ou au mah-jong. De toute façon, pendant les opérations de maintenance et les réparations annuelles effectuées par des saisonniers, ils sont nécessairement au repos. Ont-ils seulement un avenir ? Dans la fonderie de zinc, on travaille encore, plutôt au ralenti. Mais pour combien de temps ? Une longue séquence montre le travail de saisonniers qui déchargent un wagon de matières brutes. Un travail harassant dans la poussière. Mais personne ne songe à se plaindre. Tant qu’on a du travail. L’usine de placage de cuivre est une des dernières à fermer. Son personnel a droit une dernière fois aux soins prodigués tous les quatre mois à l’hôpital pour éliminer les matières toxiques dans le sang. Un mois d’oisiveté marqué par la noyade d’un ouvrier dans une mare proche de l’hôpital.

Vestiges : un quartier de bidonvilles voués à la démolition, l’allée « arc-en-ciel ». Wang Bing filme particulièrement un groupe de jeunes, Bobo et ses amis qui ont autour de 17 ans. La mère de Bobo tient une boutique où les jeunes se retrouvent. Les clients semblent par contre assez rares.

Le film débute sur le champ de foire municipal où la foule est surtout attirée par le stand de la loterie dont le gros lot est une voiture. Au micro, le speaker n’hésite pas à flatter la fibre nationaliste. « Investir dans la loterie de Chine, c’est investir pour soi et pour son pays ». « Dépenser son argent pour le développement de son pays, qu’y a-t-il de mieux ? » L’insistance de Wang Bing sur ces propos ne manque pas d’humour. La suite du film aura un tout autre ton.

Dès la première réunion portant sur la démolition du quartier, on sent bien que la fête est finie. Les maisons appartenant aux usines étaient gratuite. Dorénavant il faudra payer un loyer ce qui ne sera pas évident pour ceux qui sont au chômage. Les locataires tentent de discuter de la superficie de l’appartement qu’on va leur attribuer. Personne ne porte les promoteurs dans son cœur. Certains essaient de faire de la résistance. Ils ne partiront pas tant qu’ils n’auront pas de certitudes quant aux conditions de relogement. D’autres veulent partir le plus vite possible, pour avoir un choix plus grand. Tous veulent se débarrasser des vieilleries inutiles. Les ventes sauvages dans les rues prolifèrent. On essaie aussi de récupérer des matériaux dans les chantiers de démolition. « Le quartier va me manquer », entend-on dire. « Filmer ça en souvenir ».

Rails. Les activités du chemin de fer régional. Dans les locomotives où l’on monte à côté du conducteur et de ses assistants, dans les salles de repos aux arrêts, l’ambiance est aussi morose, même si pour les cheminots il n’est pas question de licenciement et de chômage.Un des personnages récurrents du film est le vieux Du, un retraité des chemins de fer qui vit avec ses deux fils. « On essaie de s’en sortir » dit-il en conclusion de l’évocation de sa vie et de ses différents métiers. Un jour il est arrêté par la police qui le surprend à ramasser du charbon. Une longue séquence montre son fils, seul, totalement désemparé par l’absence de son père. Il regarde de vieille photo en pleurant. C’est la seule activité dont il semble capable. Quand son père est libéré, ils se retrouvent dans un restaurant où le fils fait une véritable crise de folie qui tourne pratiquement au drame. Une violence qui contraste avec la monotonie des trajets effectués dans les trains.

W COMME WISEMAN (In Jackson Heights suite)

Jackson Heights, un quartier de New York tout près de Manhattan grâce à sa ligne de métro. Une métropole urbaine filmée en respectant scrupuleusement deux principes qui s’accordent parfaitement : les plans fixes et les gros plans.

Pas de travelling, pas de panoramique, pas de mouvements de caméra donc, une fixité si insistante qu’on est presque surpris lorsqu’on repère quelques exceptions. Et encore, il ne s’agit que de quelques zooms de recadrage de la situation, comme par exemple dans le dialogue avec une vieille femme (elle dit avoir 98 ans) dans ce qu’on devine être une maison de retraite. Son interlocutrice, hors champ du fait du cadrage rapproché sur elle, intervient en lui posant une question. Le zoom arrière, rapide, la fait rentrer dans le champ. Mais ce type de mouvement optique reste particulièrement rare dans un film de plus de trois heures.

L’emploi du plan fixe est si systématisé qu’il donne au film une facture photographique, en particulier dans les plans nombreux des panneaux indicateurs de direction, ou portant le nom des rue et des avenus. On a même affaire par moment à de véritables natures mortes lorsque la caméra cadre en gros plans fuits et légumes à l’étalage d’un marchant. Il reste cependant vrai que la majorité de ces plans fixes sont animés de mouvements dans le cadre, la circulation des voitures et camions principalement ou les déplacements des piétons sur les trottoirs.

Les gros plans sont moins généralisés mais restent nombreux , même lorsqu’on est dans une scène collective. On peut l’interpréter comme le souci de Wiseman de se rapprocher de plus en plus de l’humain. Les films institutionnels ont un côté assez impersonnel. Les hommes et les femmes qui sont filmés le sont surtout en tant que membres ou usagers de l’institution. Dans In Jackson Heights beaucoup des personnes présentes à l’écran restent anonymes, mais les gros plans leur donnent une dimension quasi personnelle. Nous nous rapprochons d’elles. Et ce mouvement ne concerne pas seulement des personnes récurrentes dans le film (les jeunes militants latino en tout premier lieu). Nous sommes loin des personnages qui ne font que passer dans le film, comme les éleveurs ou autres bouchers dans Meat ou même les policiers de Law and order.

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W COMME WISEMAN (In Jackson Heights)

Un Wiseman social ? Certainement, même si ce n’est pas  la première fois qu’il met l’accent sur des problèmes locaux, à forte implication sociale. Ici il s’agit de problèmes immobiliers et de leurs répercutions sur les activités professionnelles de petits commerçants qui se voient chassés de leurs boutiques, leurs propriétaires ne renouvelant pas leur bail dans la perspective d’une opération immobilière de grande envergure. Le quartier de Jackson Heights est en pleine expension et le film montre comment ses habitants réagissent, tentent de faire face en se regroupant et en tentant de s’organiser. D’où le nombre important de réunions, des réunions d’information surtout, mais dont les organisateurs espèrent qu’il en sortira une volonté collective d’agir. On pense bien sûr ici à At Berkeley, et aux problèmes financiers que doit affronter cette université publique, donc gratuite, à cause du désengagement économique de l’État de Californie . D’où là aussi, des réunions, d’enseignants et de l’équipe de direction, mais aussi et surtout la réaction des étudiants qui vont manifester sur le campus, envahir et occuper la bibliothèque. Jackson Heights comme le campus de Berkeley apparaissent ainsi comme des lieux dont l’équilibre et l’harmonie qui pouvaient les caractériser sont remis en cause par des questions d’argent et les perspectives financières du néolibéralisme dominant. Reste que New York n’est pas la Californie. Et l’on peut opposer au communautarisme évident de Jackson Heights (Wiseman s’efforce visiblement de consacrer une séquence à chacune d’elle en filmant en particulier leurs pratiques religieuses) le multiculturalisme beaucoup moins engagé du monde étudiant à Berkeley. Dans les deux cas cependant ce sont bien les problèmes sociaux qui dominent. Et si certains de ses films peuvent paraître beaucoup plus neutres, ici on ne peut nier qu’il semble plutôt se situer du côté de ceux qu’il filme, même s’il ne défend pas ouvertement leurs positions.

K COMME KAWASE NAOMI

Ses films documentaires ?

D’abord des films autobiographiques.

Abandonnée bébé par ses parents, elle sera élevée par sa grand-mère. Une donnée essentielle dont elle fera le contenu de ses premiers films, strictement autobiographiques donc.

Dans ses bras, elle part à la recherche de ce père inconnu.

Traces, elle fait le portrait de cette grand-mère qui a été pour elle une mère. Film de reconnaissance, d’amour, réalisé pour garder le souvenir de cet être cher de 95 ans qui est manifestement en fin de vie. Les dialogues entre la cinéaste et cette mère adoptive ont la simplicité d’une vie paisible, ou du moins apaisée après des difficultés qui sont simplement évoquées, comme des épreuves lointaines qui ont été dépassées.  « Ma grand-mère sentait le soleil » dit-elle. A l’hôpital elle lui chante une berceuse. L’accompagnement vers la mort nous réintroduit au début de la vie.

Un film ensuite sur la naissance, l’accouchement, la femme, les femmes.

Genpin, un film entièrement tourné dans cette « maison de la forêt » où le docteur Yoshimura a mis au point une méthode d’accouchement naturel. Les femmes qui viennent ici terminer leur grossesse ont toutes fuit les maternités traditionnelles, déshumanisées, dominées par les technologies et la recherche du profit. Ici elles vont pouvoir accoucher quand le moment sera vraiment venu, même si le terme est dépassé. Le docteur recueille leurs paroles dans des réunions de groupe où chacune parle de son vécu de femme enceinte, de son rapport à son gros ventre ou de ses difficultés de couple. Le titre du film s’explique par cette citation de Lao Tseu : « L’esprit de la vallée ne meurt jamais. On appelle Genpin la femme mystérieuse. »

Le mot le plus souvent prononcé dans ces deux films est « arigatô » : merci. Gratitude de l’enfant élevée par cette grand-mère si douce ; gratitude des mamans dans la joie des naissances. Gratitude du spectateur envers la cinéaste ?

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S COMME SANS SOLEIL

Voir et revoir un film. Ce film. Cet essai cinématographique. Ce parangon du documentaire d’auteur, Et de création. N’y trouvera-t-on pas chaque fois de nouveaux détails, un mot, une phrase, un objet, l’image d’un visage ou d’un chat.

Pour s’y retrouver, pour forcer le souvenir, pour anticiper l ‘analyse, pour défier le temps et l’espace, voici une liste de mot-clé qui, chacun à sa façon dit le film, le commente un peu, ou le fait exister au-delà de l’écran.

Une liste. Des listes. Dans ce film qui évoque celles que dressaient Sei Shonagon, dame d’honneur d’une princesse du début du xie siècle

Il y a des lieux  :

Le temple consacrés aux chats où un couple vient prier pour l’âme de leur petite Tora qui s’est enfuie de la maison.

Le temple du renard au sommet du grand magasin Mitsukoshi..

La cérémonie du 25 septembre pour le repos de l’âme des poupées cassées que l’on brule en public.

L’Afrique, Le Cap Vert, la Guinée Bissau, l’Islande, le Japon, Okinawa, San Francisco, Tokyo.

Et des personnages :

Cabral Amilcar, Hayao Yanianeko, Hitchcock, Jean Paul II, Modeste Moussorgski, Pac Man, Sandor Krasna, Haroun Tazieff.

Des animaux :

Des chats, des émeus, une girafe.

Des machines et des écrans :

Les jeux vidéo, des Synthétiseurs, des téléviseurs.

Un film :

Vertigo

Et la Zone, inclassable.

 

Sans soleil, film de Chris Marker, France, 1982, 104 mn

P COMME PORTRAIT (Floh)

L’art du portrait, sa réussite, réside sans doute en grande partie dans le choix de son sujet. Un personnage qu’il faut construire, non pas uniquement en fonction de ce qu’il est en soi, mais plutôt à partir de ce qu’on espère que le spectateur retiendra. Donc fondamentalement un personnage composite, voire contradictoire, du moins ambivalent. L’art du portrait, dans le cinéma documentaire, c’est sans doute avant tout, l’art du mélange, du dosage, une alchimie qui ne dit jamais immédiatement sa recette, et qui reste non reproductible, inimitable.

Un personnage pas trop banal sans doute, à moins de jouer sur les codes de cette banalité. Mais pas trop extraordinaire non plus, car l’exceptionnel risque de demeurer unique, inaccessible, voire incompréhensible. L’idéal ? Un personnage comme vous et moi, mais qui ne ressemble à personne. Le spectateur doit-il se reconnaître ? Un peu. Mais pas trop. Ne pas complètement s’identifier. Un personnage qui reste quand même un peu étranger. Pour qu’il y ait véritable rencontre.

Le portrait que nous propose Aleksandr Winogradov de Floh, chanteuses des rues et accordéoniste, joue sur le côté à la fois hors du commun et familier de son personnage. Sa musique, sa voix, ses chansons en font un être surprenant. Sa façon de vivre nous questionne immédiatement. Sa manière d’être nous étonne. Mais en même temps, nous avons l’impression de la connaître déjà, d’avoir en tout cas déjà rencontré ses semblables. Elle pourrait être présente dans le quotidien de chacun de nous, si du moins nous ne restons pas dans une routine sclérosante. Elle dére,ge parce qu’elle est marginale. Mais en même temps le portrait qu’en fait le cinéaste nous la rend particulièrement attachante. Et ce n’est pas seulement par ses chansons qu’elle nous émeut, c’est par sa personnalité entière, c’est-à-dire ce qu’elle est au-delà de ce qui nous est montré sur l’écran. Car, tout compte fait, le portrait que nous propose le film reste incomplet. Il comporte bien des zones d’ombre. Ce personnage devant nous, si proche, reste un mystère. Et si le spectateur vit le temps du film en sympathie avec elle, il sait bien qu’il ne franchira jamais la barrière derrière laquelle elle se retranche. Et qu’elle restera au fond une inconnue. Heureusement d’ailleurs.

Le film Call me Chaos est un moyen métrage. Un peu plus de trente minutes. A l’évidence il y a là un choix parfaitement maîtrisé du cinéaste. Il aurait très bien pu filmer davantage son personnage, évoquer les étapes de sa vie avec moult images d’archive, des aventures passées ou présentes, lui donner davantage la parole, dans des fragments d’entretien et l’écouter davantage chanter. S’il ne le fait pas, c’est qu’il veut surtout que le spectateur participe entièrement au moment de vie qu’il nous propose en compagnie de son personnage. Il n’y a rien de superflu dans son film. Chaque image, chaque plan,déclencheur de désir, le désir de retrouver son personnage, de le connaître davantage, d’entrer encore plus dans son intimité. Un désir qui bien sûr reste non réalisable, pour rester désir, désir vivant, désir désirant, tout le contraire d’une satisfaction béate.

Call me Chaos, film de Aleksandr Vinogradov, Belgique, 2016.

Visions du réel 2016, compétition internationale moyens métrages.