C COMME CONGO (République démocratique du Congo)

Le Congo a son cinéaste : Thierry Michel. Le Congo, un pays aux noms multiples, changeants au fil de l’histoire. Congo belge, il est devenu Zaïre du temps du règne de Mobutu, puis à la chute du dictateur, République Démocratique du Congo, Une histoire mouvementée où souvent domine la démesure, jusque dans la répression et l’horreur des guerres.

Thierry Michel est un cinéaste engagé. Son regard sur le Congo n’est jamais neutre. Qu’il dénonce sans cesse les méfaits du colonialisme où la dérive autoritaire de Mobutu, la corruption généralisé du régime, son incompétence économique. Son cinéma est un cinéma de révolte et de dénonciation. Ce qu’illustre parfaitement son dernier film, Un homme qui répare les femmes, dont le sous-titre, la colère d’Hippocrate, dit bien la teneur du propos. La pratique du viol comme arme de guerre est devenue quasi généralisée dans l’est du Congo. La colère ne suffit sans doute pas à faire cesser ces massacres. Mais elle peut mobiliser pour que l’inacceptable soit de moins en moins accepté. Le docteur Mukwebe auquel est consacré le film est devenu le porte drapeau de cette lutte. Dans son pays où, depuis la création de l’hôpital Panzi en 1999 il ne cesse de soigner physiquement et psychologiquement les femmes victimes, Dans le monde entier aussi où il intervient à l’ONU ou à la tribune du parlement européen lors de la remise en 2014 du prix Sakharov. Une vie d’action exemplaire.

Les films « congolais » de Thierry Michel sont souvent des portraits. Le portrait du docteur Mukebe est d’abord un hommage. Un hommage au courage où la force des convictions l’emporte sur le danger et les menaces. En 2012 il échappe de justesse à une tentative d’assassinat dans sa propre maison. Il décide alors de partir en exil en France pour protéger sa famille. Mais l’appel pressant des femmes de son pays (elles se cotisent pour acheter un billet d’avion) précipite son retour dès 2013. Le film nous le montre alors poursuivant son action sous la protection de soldats de l’ONU. Et les femmes, et même des hommes, sont de plus en plus nombreuses à répondre à son appel et à se mobiliser pour réclamer que justice soit faite.

Le film consacré à Mobutu (Mobutu roi du Zaïre, 1999) n’est pas un hommage. Le cinéaste ne ménage pas celui qui n’est qu’un dictateur ne se maintenant au pouvoir qu’en développant la répression. Un portrait sans concession, et sans complaisance, où le commentaire prend souvent la forme d’un procès à charge. Les images d’archives sont aussi des éléments de la démonstration de la dimension dictatoriale du régime, surtout lorsque les manifestations qui lui sont hostiles se heurtent violemment aux forces de l’ordre. Mais le cinéaste nous montre aussi Mobutu dans l’intimité de sa famille, dans la solitude de la maladie à la fin de son règne. Une manière de nuancer la critique virulente de l’action politique, sans portant chercher à l’excuser. Le film se termine sur les interrogations inévitables concernant l’&près Mobutu. Le pays réussira-t-il sa transition démocratique ? Sera-t-il assez fort pour échapper au chaos des guerres civiles ?

Troisième portrait dans l’ouvre de Thierry Michel, celui du gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi (L’Irrésistible ascension de Moïse Katumbi, 2013). Un portrait beaucoup plus ambivalent que les deux précédent. Elu en 2006, lors des premières élections libres depuis l’indépendance, Moïse Katumbi se présente en sauveteur de la province. Pour cela il faut combattre la corruption et la misère en donnant du travail à tous grâce au développement de l’exploitation des ressources minières considérables. Et dans l’immédiat, aider les plus pauvres et les handicapés à coup de dons, petites sommes d’argent de la main à la main ou signature de gros chèques à des associations et œuvres de charité.Un programme qui a du mal à cacher sa nature populiste. Le nouveau gouverneur s’engage personnellement sur tous les fronts, contrôlant lui-même le travail de la douane aux frontières ou discutant sur les chantiers avec les ouvriers en grève demandant des augmentations de salaires. Un messie auquel le peuple voue un véritable culte, que l’intéressé sait parfaitement entretenir, avec des espèces sonnantes et trébuchantes si besoin est. La fin du film est là aussi très ouverte. Le charme du gouverneur continuera-t-il d’opérer lorsqu’il prend des mesures pour défendre ses propres intérêts plutôt que ceux de la population. Sont ainsi fortement soulignées la collusion entre les affaires publiques et les intérêts privés et surtout les promesses non tenues, en particulier celles faites aux mineurs ou aux ouvriers lorsqu’il s’agit de ne pas s’opposer aux investisseurs et aux multinationales. La dérive autoritaire est aussi nettement pointée à propos du saccage de la résidence du principal opposant par une foule mobilisée et encadrée par une milice privée Un personnage complexe donc, dont le film s’efforce de prendre en compte les différentes facettes. Un portrait plus que nuancé en définitive.

Si le travail cinématographique de Michel est ainsi essentiellement celui d’un historique, menant des e,quête précise et toujours fort documentées sur le passé du pays ou sur son présent immédiat, il faut aussi souligner que ce travail est aussi celui d’un amoureux du Congo et de l’Afrique. Dans son grand film, Congo River (2006) ce regard plein de sympathie et d’amour pour le pays et ses habitants se manifeste ouvertement. Le film est une longue remontée du fleuve Congo, ce fleuve mythique pour toute l’Afrique. Une aventure tout à fait extraordinaire par la variété des événements que les passagers vont connaître. Il y a ces aléas du voyage lui-même, l’annonce par le capitaine de la naissance de son troisième fils (il offrira à boire à tous les passagers), l’arrivée sur les lieux du naufrage d’une barge (les corps des 400 victimes sont encore sur la berge) ou cette autre barge échouée sur un banc de sable, surchargée de bois et de passagers et qu’il sera impossible de remorquer (elle restera trois mois dans cet état, attendant que les eaux du fleuve veuillent bien remonter). Avant la fin du voyage, un terrible orage éclate, inondant l’embarcation. Mais tous ces tracas n’empêchent pas la présence continue de la musique, des chants et des danses, sur les bateaux ou sur les rives. La bande son du film est ainsi particulièrement riche en chants traditionnels. Mais dans ce regard émerveillé par la beauté des paysages, les préoccupations politiques et historiques ne disparaissent jamais. Le voyage sur le fleuve ne peut éviter de rencontrer les effets de la guerre civile, les hôpitaux où se pressent les femmes violées et mutilées. Grâce à ses ressources minières, le Congo pourrait être un pays riche, Et pourtant une grande partie de sa population vit dans la misère. Les congolais pourraient être un peuple heureux, mais son histoire est celle des guerres et de la domination de la violence. Le cinéma de Thierry Michel peut bien contenir quelques germes d’espoir, mais l’optimisme ne résiste pas toujours au contact de la réalité.

T COMME TZIGANES

Roméo et Kristina, deux jeunes tziganes ballottés entre Marseille et la Roumanie. A Marseille, dès la première séquences du film, ils font les poubelles, y trouvant parfois leur bonheur, comme cette paire de chaussures à sa taille à elle. Ils dorment avec tout un campement sous un pont, près de la gare. Ils en seront chassés par la police municipale. On les retrouvera dans un parc où ils ont monté des tentes. Ils en seront aussi expulsés. Et ainsi de suite, pourrait-on dire. Une fuite sans fin. D’ailleurs ils font sans cesse des aller-retour en Roumanie, dans un village où ils retrouvent leur famille. Sans transition nous passons du soleil et des orages de Provence à la neige de la campagne roumaine. Sans transition ? Nous ne voyons jamais les voyages, ni dans un sens, ni dans l’autre. Nous ne sommes pas dans un film d’errance, même si nous voyons bien que nos deux jeunes héros n’ont plus vraiment de racines. Ici ou ailleurs, sans travail, sans ressources, la vie n’est-elle pas toujours la même ?

La première fois que nous les retrouvons en Roumanie, c’est à l’occasion des fêtes de Noël. Nous ne verrons que la famille de Roméo. Ont-ils rompu ? La mère de Roméo le souhaite fortement. Elle n’aime pas du tout Kristina et fait tout pour que son fils ne la voit plus. De retour à Marseille, ils seront bien toujours ensemble et d’ailleurs le film se termine alors que Kristina est sur le point d’accoucher de leur premier enfant. On ne peut alors éviter de s’interroger sur l’avenir de cet enfant. Le film ne nous donne pas d’indice. Mais peut-on être optimiste, malgré tout ?

Roméo et Kristina , un film de Nicolas Hans Martin, 2016, 97 minutes,

Présenté au festival Cinéma du réel 2016, en compétition française.

P COMME PAUVRETÉ

La pauvreté existe aux États-Unis, jusqu’en Californie, Si certains ne le savaient pas, ou voulaient l’oublier, ou faire comme si ce n’était qu’une vague idée inconsistante, le cinéma documentaire est là pour nous le rappeler. Avec force.

La pauvreté, c’est d’abord le manque d’argent, cette « nouvelle forme d’esclavage ». Sans argent, on n’est rien, même pas un « citoyen normal », peut-être même pas un être humain. Mais la pauvreté c’est aussi le manque de logement, et le manque de travail. Le plus souvent, ceux qui sont présents dans le film vivent en foyer d’accueil pour SDF. Ou dorment dans leur voiture, lorsque c’est la dernière chose qu’il leur reste. Pas très pratique pour trouver un emploi. Lors d’un entretien, quelle adresse donner pour avoir la réponse ?

L’argent, ils en parlent tous comme ce qui manque le plus. Sans argent ils ne peuvent rien faire. Se loger, s’habiller, se nourrir. La faim existe aussi dans le pays le plus riche du monde. Pour les plus jeunes, élever ses enfants devient alors particulièrement difficile. Mais tous ceux qui nous parlent ici, de tout âge et de toute couleur, ont tous les mêmes problèmes. Comment survivre en n’ayant rien, à côté de ceux qui eux ne manquent de rien ? Deux monde qui vivent l’un à côté de l’autre, de chaque côté d’une même rue parfois, mais qui n’ont aucun contact, aucune relation. Deux mondes qui s’ignorent totalement. Les riches n’ont pas à exclure les pauvres. Ils sont exclus par la force des choses, automatiquement. D’ailleurs certains avouent s’être livrés à des trafics, la drogue surtout. Et avoir fait de la prison. Un milieu auquel ils voudraient ne plus avoir affaire. Mais dans les quartiers où ils vivent, les gangs sont partout, la violence est omniprésente, les meurtres quotidiens. Il faut s’estimer heureux dit un homme, de pouvoir rentrer chez soi sans avoir été la cible de coups de feu.

Tout ceci, cette vie de déchéance où il faut constamment lutter pour ne pas sombrer totalement, ceux que le film a rencontré en parlent sans colère, sans haine, sans révolte. Ils n’accusent personne, pas même le destin. On a l’impression que parler à la caméra leur fait quand même du bien, les aide à exister, à être encore quelqu’un . Ici ils peuvent encore sourire.

Le film ne nous présente pas ces prises de parole de façon classique, comme une suite d’interviews ou de fragments d’entretiens, se succédant à l’écran de façon indépendante. La cinéaste met au point un dispositif original, en apparence tout simple, mais qui se révèle au fond particulièrement élaboré. Il s’agit d’une sirte de diaporama où des photos sont affichées sur fond noir, des vignettes où les personnes sont toutes cadrées de façon identique, vue frontale en plan poitrine. Les photos apparaissent et disparaissent souvent rapidement, parfois elles restent affichées plus longtemps. Elles sont toujours alignées, une ligne horizontale où elles figurent plus ou moins nombreuses, Lorsque la ligne est complète, il y a jusqu’à douze photos. Mais à d’autres moments, la ligne peut être réduite à deux images, ou même une seule. La tailles des vignettes varie alors en fonction de leur nombre à l’écran. Dans le cas où il y a une seule photo, plus grande donc, et ainsi une seule personne à l’écran, celle-ci se présente, décline son nom et son âge et ses passe-temps favoris. Lorsque nous sont présentées plusieurs photos simultanément, les prises de parole ne sont jamais continues. Le montage fait se succéder des fragments de discours, petites phrases, expressions ou même de simples mots, mais qui peuvent se répéter d’un interlocuteur à l’autre. Il ne s’agit nullement d’un dialogue, mais ces fragments se répondent, se complètent, pour former un seul discours, un discours polyphonique où parfois d’ailleurs les mêmes mots sont prononcés simultanément par plusieurs personnes. Des mots importants, les plus importants sans doute. Le film élabore ainsi un discours unique dont l’auteur est pluriel, l’ensemble des personnes dont les photos apparaissent à l’écran. Un seul corps souffrant, aux visages multiples mais intégrés, fondus, dans une seule totalité. La pauvreté ainsi n’est plus un concept abstrait, ine idée générale. Et la cinéaste n’a pas besoin de la définir. Il suffit que ceux qui la connaissent si bien l’expriment telle qu’ils la vivent.

Long Story short de Natalie Bookchin, États-Unis, 2016, 45 minutes.

Présenté en compétition internationale au festival du cinéma du réel 38° édition, ce film a obtenu le Grand prix du cinéma du réel.

M COMME MINE

Une exploitation minière perdue dans la montagne bolivienne. Une petite concession qu’on pourrait dire artisanale. Il n’y a aucun équipement particulier. Les hommes descendent au fond tant bien que mal, en rampant, parfois en glissant le long d’une corde. Au début du film le travail n’est pas mécanisé. Il faut creuser sans l’aide de marteaux piqueurs. Ils ne viendront qu’ensuite, lorsqu’on aura réussi à hisser en haut de la montagne le compresseur. Un travail dur, pénible et surtout dangereux. Le film évoque constamment la présence de la mort. Comme si la montagne se vengeait, selon une croyance tenace, en gardant dans la mine les âmes des hommes qui y ont péri.

Le film nous offre des images d’une grande beauté. Les cimes des montagnes enneigées, ou émergeant difficilement de la brume. Le contraste est fort bien sûr avec l’obscurité des galeries souterraines, uniquement éclairées par les lampes frontales des mineurs. Des images réalisées au plus près des hommes, de leur travail, de leur courage, en prenant quasiment les mêmes risques qu’eux.

La mine est la possession d’une famille dans l’intimité de laquelle nous pénétrons peu à peu. Les conditions de vie sont précaires, mais si on a la chance de tomber dans la mine sur un bon filon, alors la vie quotidienne pourra s’améliorer. L’avenir pourtant n’est nullement assuré. Pourra-t-on continuer l’exploitation alors que c’est toute la montagne qui risque de s’effondrer ? Déjà des concessions similaires ont été fermées par les autorités. Les enfants pourront-ils poursuivre le travail de leur père ?

Reveka est un film d’hommes. Pourtant une séquence donne la parole à une femme de mineur. Que fera-t-elle si son mari ne revient pas du travail ? Comment abordera-t-elle la peine, le deuil ? Une confession très émouvante.

Reveka de Benjamin Colaux et Christopher Yates, Belgique, 2015, 75 minutes,

Ce film a été présenté au festival Cinéma du réel en mars 2016, compétition internationale premiers films.

A COMME AUTOBIOGRAPHIE (Eric Pauwels)

Après Lettre d’un cinéaste à sa fille et Les Films rêvés, La Deuxième nuit clôt le triptyque autobiographique d’Eric Pauwels. Le récit d’une vie qui est pourtant loin d’âtre achevée, un récit tourné vers le passé, fait d’évocation de souvenirs, et qui pourtant est présenté au présent, On y retrouve la marque de fabrique de l’auteur. La même voix, qui n’est pas off puisqu’on ne voit jamais le cinéaste à l’image, Une voix over donc, qui accompagne les images, sans en être le commentaire, Ou plutôt qui constitue un récit parallèle aux images, mais un parallèle qui n’exclut pas les croisements. Une voix donc qui rebondit sur les images, ou les provoque ou, par moment, les laisse simplement s’exprimer. Des interactions subtiles qu’il faudrait suivre minutieusement à la lettre pour pouvoir en rendre compte. Et cette voix a toujours la même tonalité, plutôt grave, et le même rythme, posé, sans excès, ni lenteur ni rapidité, non pas monocorde, mais équilibrée. Et les mêmes lieux, la cabane au fond du jardin d’où partent tous les voyages du cinéaste. Les mêmes objets et jusqu’à l’araignée qui tisse toujours sa toile.

La deuxième nuit est le film du rapport à la mère, Commencé lorsqu’elle était vieillissante, se rapprochant doucement, chaque jour un peu plus, de la mort, Mais achevé après sa disparition, lorsqu’il n’est plus possible de lui parler, de la regarder respirer. C’est donc le film de la séparation. Une séparation inévitable , comme celle qui a déjà eu lieu à la naissance, lorsque le bébé expulsé du ventre de sa mère, se retrouve seul dans un monde inconnu. C’est cette solitude que le cinéaste revit après le décès de sa mère, un décès qui ne peut être vécu que dans un sentiment d’abandon. Pourquoi m’as-tu abandonné ? Comment puis-je vivre sans toi ? Sans ta présence, ta chaleur, ton souffle…

Dans ce qui devient alors une dialectique de la présence et de l’absence, le film est à la lettre la tentative d’effacer la perte. Non pas de la rendre supportable, elle reste pour toujours une douleur qui s’alimente à la vie de celui qui reste, mais pour la vivifier par la résurgence des souvenirs d’une part, et par la construction d’une figure mythique, oscillant de la mère nourricière à la mère œdipienne, de la chaleur au contact peau à peau des premiers moments de la vie au froid du caveau enfermant le cercueil. Si avoir des enfants est une manière de vaincre la mort, faire un film sur sa mère est pour un cinéaste la seule façon de continuer à filmer lorsqu’elle n’est plus là.

Le film s’ouvre sur une série de déclaration de professionnels de santé (médecin , accoucheur, sage femme, infirmière…) évoquant la signification de la deuxième nuit de la vie de l’enfant, celle où il n’a plus qu’à pleurer la perte de la mère, seul dans son berceau, dans le froid de la solitude. Toute sa vie sera marquée par cette seconde nuit, jusqu’au jour où l’enfant définitivement orphelin de celle qui l’a mis au monde devra se demander s’il peut continuer à vivre. Ce qui signifie, pour un cinéaste, faire un nouveau film qui, alors ne serait peut-être pas autobiographique.

La deuxième nuit, Eric Pauwels, Belgique, 2016, 80 minutes.

Ce film a été présenté au festival Cinéma du réel 2016, en compétition internationale.

P COMME PROTHÈSE

La mécanique des corps, un film de Matthieu Chatellier, 2016, 78 minutes. Présenté en compétition française au festival Cinéma du réel, 38E édition.

Des personnes amputées, d’un bras, d’une jambe, d’une main, des personnes de tout âge et des deux sexes, jeunes, moins jeunes, de personnes âgées aussi. Toutes vont faire l’expérience d’un nouveau départ dans la vie, dans les activités de la vie, grâce à une prothèse.

Le film nous montre la fabrication de ces membres mécaniques articulés faits sur mesure. Un travail de précision, particulièrement minutieux puisqu’il faut ajuster chaque partie au millimètre. Et la démonstration du fonctionnement d’une main « artificielle » où tous les doigts peuvent bouger séparément à volonté est impressionnante. Le problème est de savoir s’en servir…

Il nous montre aussi, et surtout, le travail de rééducation nécessaire, en particulier l’apprentissage spécifique de la marche avec une jambe mécanique, « On va faire comme les bébés, dit une jeune fille, apprendre à marcher ». Mais rien n’est simple. Il y faut patience et persévérance. Et surtout il faut être motivé, vouloir passer tout ce temps à arpenter, quelques pas seulement, ce petit chemin entre deux barres, répéter ces courts déplacements, presque infiniment, pour permettre au spécialiste qui observe de modifier un petit détail. Et surtout, ne pas se laisser aller au découragement, malgré les moments de doute, inévitables sans doute, pour surmonter la souffrance. Mais quelle preuve d’optimisme que de voir cet adolescent régler lui-même sa prothèse et sauter littéralement de joie pour s’élancer dans un court sprint dans le couloir du centre de rééducation ! On le retrouvera à la fin du film courir plus longuement sur la terrasse du centre. Des images particulièrement réconfortantes…

Le film suit plus particulièrement quelques personnes, comme cette jeune fille, amputée d’une jambe à la suite d’une maladie des os. Le film commence par le récit de cette maladie, en voix off, pendant qu’elle dessine des membres inférieurs. Ou bien cet homme plus âgé, amputé lui des deux membres inférieurs et qui arrive à se déplacer avec ses deux nouvelles jambes mécaniques. Malgré la longueur des séances, il persévère. « J’en n’ai jamais marre » dit-il.

Un film sur la précision et les progrès de la médecine et de la technologie, Mais surtout un film sur la patience et la volonté nécessaire pour réussir. Comme dans tout apprentissage pourrai-on dire. Une belle leçon d’éducation.

M COMME MARIAGE

Le mariage proprement dit, c’est-à-dire la cérémonie, à la mairie et à l’Église, avec les officiels et les deux familles réunies, nous ne le verrons pas, Le film s’arrête en chemin, Dans la voiture qui y conduit le marié. Tout se limite donc à la préparation de l’événement. Une préparation qui pose bien des problèmes à la famille réunie pour l’occasion dans la maison de campagne où se déroulera la fête, le film n’est donc pas vraiment une réflexion sur la signification sociale ou même personnelle ( au niveau des sentiments) du mariage, Par contre, c’est une exploration en profondeur de la famille, une institution qui a fait l’objet de tant de critiques et de remises en cause qu’on aurait tendance à la considéré comme un archaïsme n’intéressant plus grand monde. Or ici, se plonger, s’immerger, dans sa propre famille comme le fait la cinéaste, c’est montrer qu’elle reste une valeur indépassable de notre culture.

La famille de Checco, celui qui se marie, est certes une famille plutôt non-conventionnelle. Apparemment, les sœurs du marié ne s’encombre pas vraiment des contraintes de la tradition et du poids des relations sociales. Ce qui nous est présenté ici, c’est le théâtre des relations collectives au sein de cette famille tout entière mobilisée par la préparation du mariage, un événement qui fonctionne comme le révélateur des sentiments et des relations que chacun entretien avec les autres,

Si Checco se marie à l’Église, c’est pratiquement pour faire plaisir à sa fiancée dont la famille est pratiquante. La relation entre les deux familles, qu’on perçoit comme étant bien différente l’une de l’autre, n’est pas non plus abordé dans le film. Il faut être deux pour se marier, mais ici on reste d’un seul côté, pour mieux en montrer la complexité, toute la richesse. Car bien sûr, rien ne va vraiment de soi pour que la fête soit réussie. Il n’est pas question de mettre des nappes à carreaux sur les tables qui serviront au cocktail. Mais il est tout aussi impensable d’utiliser des nappes brodées puisque la réception se déroule à la campagne, Un détail bien trivial que cette histoire de nappe. Mais si la cinéaste s’y arrête avec une certaine insistance, c’est bien que ce détail si futile soit-il permet d’éviter les vrais problèmes, les questions d’argent par exemple (qui surgiront pourtant au moment où on ne les attendait pas) et la question de l’amour. Car en suivant les remarques faites par les uns ou les autres, des remarques anodines faites comme en passant, celles du marié lui-même ou celles de ses sœurs, on peut se demander pourquoi au fond il se marie alors qu’il a déjà la quarantaine et qu’il ne cache pas avoir vécu pas mal d’aventures féminines. Alors, si ce mariage n’est pas une obligation sociale, est-il un mariage d’amour ? Le film ne pose pas ouvertement la question et donc ne donne pas de réponse. La question de l’amour est le hors-champ du film, comme la mariée elle-même qui reste absente pour n’apparaître, presque comme un fantasme, que dans un dernier plan, qui est d’ailleurs situé hors film. Alors, quelle importance a le mariage pour la famille ? On sent bien que pour celle qui est filmée, il n’en constitue pas un élément fondateur. Alors peut-être simplement n’est-il que l’occasion de faire un film, c’est-à-dire de proposer au spectateur un moment de plaisir.

Il matrimonio (le mariage), de Paola Salerno, Italie, 2016, 84′, présenté au festival Cinéma du réel 2016, en compétition internationale premiers films.