M COMME MARSEILLE – Élections 1

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

Pendant plus de 12 ans, Jean-Louis Comolli et Michel Samson ont filmé Marseille, ou plutôt ils ont filmé la vie politique de Marseille, ce qui de toute façon revient à filmer Marseille elle-même, tant la ville s’identifie avec la politique.

Ils ont filmé des campagnes électorales, trois élections municipales (1989, 1995, 2001), deux législatives (1993, 1997) une régionale (1992) et une cantonale (2001), au total sept films réunis après coup mais formant incontestablement une série unique, tant son unité est forte, unité de propos bien sûr, mais aussi unité du regard porté sur la ville et ses batailles électorales.

Marseille contre Marseille 6

Michel Samson est journaliste. C’est lui qui, dans chaque épisode, mène l’enquête. Il sillonne la ville en voiture pour nous en donner une vision dynamique. Il rencontre tous les protagonistes de cette vie politique si particulière. Il les interroge, souvent avec exigence, demandant des précisions, s’arrêtant sur les détails qui peuvent avoir de l’importance. Ses interlocuteurs, ces hommes qui font la vie politique de Marseille, il les connaît bien. Il les rencontres parfois dans un contexte difficile, réunion ou déclarations publiques, mais le plus souvent chez eux, dans leur bureau ou leur appartement, dans leur intimité. Il n’y a jamais d’hostilité dans ses questions. Du coup, en dehors du cas particulier du Front National, ils apparaissent souvent comme sympathiques, des hommes de conviction, engagés dans des luttes intenses, mais par rapport auxquelles ils savent prendre une certaine distance. Les coups bas, les coups tordus, c’est toujours les autres, le camp adverse, qui en sont les auteurs. Et tous bien sûr n’ont qu’un mot à la bouche, le bonheur des marseillais.

Marseille contre Marseille 3

Jean-Louis Comolli est cinéaste. Il met en scène cette vie politique en agençant les moments d’intense agitation, les bains de foule des candidats et toutes ces rencontres avec leurs supporters, et les moments d’entretien face à face, ou plutôt côte à côte puisque pour éviter d’être toujours assis de chaque côté d’un bureau, le journaliste-questionneur (Michel Samson) marche avec son interlocuteur, le long d’un quai du port par exemple, ou dans un atelier en désordre. Il filme aussi la ville, le port, la mer, Notre-Dame de la Garde, des marchés. Il ne s’agit pas de meubler ou de simplement situer le contexte, en faisant des plans de coupe plus ou moins cartes postales. A Marseille, la politique, c’est la vie de la ville, sa respiration, son sang. Et lorsque l’on sort de Marseille pour les élections autres que municipales, c’est la même chose. La bataille de Provence, c’est la bataille de Marseille à l’échelle de la région.

Le cinéma de Comolli, c’est un cinéma fondamentalement politique. Il filme la politique parce que la politique, c’est la vie. C’est la vie d’une ville qu’il filme comme il filme les hommes qui font de la politique, comme il filme les habitants, des femmes et des hommes anonymes, de bord, de milieu et d’origine différents, mais qui ont tous le même cri du cœur, leur amour de Marseille.

Marseille contre Marseille 4.jpg

Marseille de père en fils, 1989, 2 X 82 minutes

Elections municipales 1989

         La vie politique de Marseille a été marquée par le règne de Gaston Defferre, 33 ans à la tête de la ville. Le film s’ouvre sur sa mort. Une mort brutale, inattendue. « La ville est à prendre ». La guerre de succession s’engage. Les premières séquences sont consacrées aux cérémonies des funérailles et aux hommages rendus par toutes les communautés religieuses. Mais très vie, la belle unanimité se lézarde. Le camp socialiste n’est pas loin de l’implosion. Le leader de la Fédération, Michel Pezet, est accusé, pas seulement à mots couverts, d’avoir tué le père, de l’avoir mis en échec politiquement et ainsi d’avoir, indirectement, contribué à sa mort physique. L’accusation est grave. Elle pèsera lourd par la suite.

 

Ce premier film d’une longue série à venir est entièrement dominé par la figure de Defferre, qui vient de mourir après 33 ans à la tête de la mairie. Comolli introduit à plusieurs reprises des images d’archives le montrant à différents moments de sa carrière. Les courtes déclarations choisies entrent alors en résonances avec les faits et gestes des candidats à sa succession. Le film montre l’affection que lui portaient ses fidèles et insiste sur la « sacralisation » du personnage. Interrogeant ses proches et les témoins de son dernier combat politique, Samson insiste pour connaître le plus de détails possible. Qu’a-t-il dit ? Quelles ont été ses dernières paroles ? L’émotion est grande chez les marseillais anonymes qui assistent aux cérémonies. Même disparu, Defferre reste omniprésent à Marseille. Il faut pourtant tourner la page.

Marseille contre Marseille 7

Tourner la page Deffere, c’est élire un nouveau maire en 1989, après deux ans de transition assurée par Robert Vigouroux, qui est candidat à sa propre succession. Comme il ne fait pas vraiment campagne jusqu’au dernier moment, le film se centre sur ses adversaires dans le camp socialiste. Samson s’entretient avec Pezet, puis avec Sanmarco. Il rencontre les principaux colistiers. L’adversaire de droite, Jean-Claude Gaudin,n’apparaît que dans la deuxième partie du film (Marseille de père en fils est divisé en deux parties : 1 Ombres sur la ville ; 2 Coup de mistral). Il ne fait pas partie des fils. Son heure viendra plus tard.

Marseille contre Marseille 5

En dehors des hommes politiques, des différents candidats à cette élection municipale, Samson rencontre des habitants de. Christian Poitevin, poète et homme d’affaires. A Notre Dame de la Garde, il observe une maghrébine venue déposer des bougies. On la retrouve préparant le couscous chez elle en compagnie d’un de ses fils. Dans un café il rencontre les membres en vue de la communauté arménienne qui évoquent leur jeunesse dans les quartiers pauvres. Tout ceci illustre le côté cosmopolite de la ville que soulignent tous les politiques.

Dans la seconde partie du film, des images nous montrent les différents intervenants en surimpression sur des vues de la ville. Une mise en scène qui atténue la dimension dramatique de cette campagne électorale. Dans les dernières images la mer, filmée en gros plan, est assez agitée. Le mot fin n’est pas suivi de « A Suivre ». Pourtant, nous sommes bien mis en situation d’attendre les futurs développements de la vie politique marseillaise.

Marseille contre Marseille

N COMME NUIT DEBOUT

L’Assemblée de Mariana Otero, 2017, 1H 40.

Décidément le printemps 2016 fut fort pluvieux à Paris, et la Place de la République vécut bien des journées et des nuits sous des trombes d’eau. Une aubaine pour la cinéaste Mariana Otero car elle avait dans les tentatives de se mettre à l’abri en tendant des toiles entre les arbres, de bienvenus plans de coupe permettant au spectateur de respirer un peu entre deux prises de parole.

La place de la République, en ce printemps-là, était devenu le lieu de rassemblement de Nuit Debout, ce mouvement inédit où des personnes de tout bord – mais surtout pas les partis politiques traditionnels – venaient là pour refaire le monde, ou plutôt pour réinventer la démocratie et faire de la politique autrement.

assemblée 6

L’Assemblée ne se veut pas un film sur Nuit Debout, au sens où il en retracerait l’ensemble des thèmes et perspectives, où il se frotterait au difficile exercice de la synthèse, où il en dégagerait la philosophie profonde. Il n’y a pas de vue d’ensemble de la place dans l’Assemblée, pas de plongée sur la foule filmée depuis un drone par exemple. La caméra est au milieu des participants et y reste. La cinéaste se veut au plus près de ceux qui prennent parole. Elle fait véritablement partie du mouvement.

Elle ne procède pas non plus à des interviews (son film se démarque radicalement des reportages télévisés) visant à faire préciser qui sont ceux qui passent leurs nuits sur la Place et ce qu’ils attendent du mouvement. Un mouvement où il n’y a pas de leader, et du coup, le film ne se propose pas de suivre un ou quelques personnages choisis pour leur charisme ou leur photogénie. Certains sont néanmoins plus visibles que d’autres, mais c’est surtout parce qu’ils sont toujours présents sur la place, surtout lorsqu’au début de l’été, les participants sont de moins en moins nombreux.

assemblée 3

Ce qui compte alors, ce qui est le véritable centre du film, c’est la parole. Une parole qui se veut libre même si on s’efforce surtout de l’organiser. D’abord elle est limité dans le temps (2 ou 3 minutes, pas plus). Ensuite les séances des assemblées sont confiées à un modérateur assisté d’un facilitateur et d’un  chronométreur. Et pour que tout se passe bien il est indispensable de respecter quelques règles fondamentales. Si tout le monde peut s’exprimer devant l’assemblée, la parole a pour corolaire l’écoute. Il faut éviter à tout prix de prendre la place pour un désert où l’on vient prêcher.

Une des premières séquences du film d’ailleurs est une véritable question de méthode concernant l’exercice de la parole. Le rôle du modérateur y est défini et on fait appel à volontaire pour venir s’exercer et apprendre le plus possible à être efficace. Et puis on demande aux participants d’utiliser pendant les prises de parole des gestes bien précis, pour dire son accord ou son opposition, ou signaler les répétitions, des moyens bien commodes pour communiquer dans l’ordre et en évitant les débordements.

assemblée 4

Le film ne reste pas enfermé sur la place. Nous la quittons pour suivre les manifestations contre la loi travail et devant l’Assemblée Nationale lors du recours par le gouvernement au 49.3. Une preuve pour beaucoup du dépérissement de la démocratie. Les gardes mobiles sont filmés en gros plans, ce qui ne leur plait pas particulièrement. L’un d’eux essaie de décourager la cinéaste. Mais celle-ci, tenace, continue malgré tout, à filmer. Et lorsque la répression s’abat sur les manifestants, sous forme de grenades lacrymogènes, nous sommes aussi au cœur de l’action, avec ceux qui essaient de se protéger avec des foulards, des lunettes de plongée ou même des masques à gaz.

L’Assemblée, un film sur la démocratie, ses difficultés, ses perversions, sur la difficulté de son exercice, au service de tous. Une notion bien difficile à définir de façon consensuelle. Un film indispensable.

assemblée 5

 

 

P COMME PORTRAIT …D’UN POLITIQUE

Le Président d’Yves Jeuland (2010).

 Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet (2017).

Pour faire le portrait d’un homme politique, il faut…

Bien choisir son modèle !

De préférence le choisir vivant, ce qui permettra de réaliser un entretien, de lui donner la parole, de le faire parler sur sa vie, sa carrière, ses amis et ses ennemis. Le fin du fin sera alors de confronter ses paroles d’aujourd’hui avec ses déclarations d’hier, de le faire réagir à celles-ci

Le choisir plutôt âgé, peut-être même très âgé, ce qui veut dire qu’il peut s’être retiré de la vie publique (mais il ne s’agit certainement pas de retraite, un homme politique ne prend pas sa retraite). Il pourra alors avoir un regard distancié sur l’actualité, qu’il sera facile dans ces conditions de lui faire commenter. Il y aura surtout beaucoup à dire sur sa vie, sa longue carrière, avec ses moments forts, ses hauts et ses bas, ses hésitations, ses renoncements, ses trahisons peut-être.

Choisir une personnalité dont la notoriété est incontestable (mais attention, notoriété ne veut pas dire popularité !) S’assurer donc qu’elle ne soit pas oubliée.

Choisir une personnalité de conviction, qui a des convictions, qu’il pourra affirmer, haut et fort, défendre bec et ongle, même si son itinéraire peut laisser penser que son engagement a pu connaître des fluctuations.

Enfin choisir une véritable «Bête » politique, qui consacre toute sa vie à la politique, toutes ses activités, tout son temps.

Donc choisir une personnalité qui sorte du commun. Mieux, qui se démarque nettement de la classe politique. Qui soit en quelque sorte le vilain petit canard, ou le mauvais élève, de cette classe, même si elle y est acceptée et y joue un rôle non négligeable. Une personnalité sulfureuse, pas toujours « politiquement correct ».

Bref, le film aurait alors toutes les chances de devenir un testament politique.

C’est ce qu’ont réussi en particulier deux films, réalisés à quelques années d’intervalle, Le Président d’Yves Jeuland (2010) et Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet (2017).

Pour l’audience de son film, Yves Jeuland a eu beaucoup de chance. Pouvait-il imaginer en commençant le tournage de la campagne de Georges Frêche pour les élections régionales de 2010 que cette campagne allait prendre une tournure nationale, mobilisant l’ensemble des médias du pays suite à  l’exclusion de Georges Frêche du parti socialiste due à un de ces dérapages langagiers comme il en avait le secret ?

Jeuland filme Georges Frêche (tout le monde l’appelle « Président », tout simplement) à la fois dans des situations relativement intimes (dans sa voiture, beaucoup, dans son bureau où il signe machinalement des piles de dossiers) et des situations publiques. Dans des visites d’usine, des réunions avec les militants et les têtes de liste départementales, des meetings bien sûr, dont le grand rassemblement au Zénith de Montpellier entre les deux tours, et surtout, surtout, lors de ses interventions dans les médias, radios et télévisions. Dans les deux cas, c’est le rôle des conseillers qui est mis en évidence, l’avalanche de conseils, de formules toute faites que proposent le directeur de la communication et le publicitaire de service. Omniprésents à chaque étape de la campagne, et donc du film, leur rôle est prépondérant et ils ne sont pas loin de s’attribuer entièrement la victoire finale. Pourtant ils sont les seuls à avoir quelques moments de doute, lorsque le Président ne suit pas à la lettre leurs recommandations. N’en fait-il pas trop, en particulier dans ses attaques très personnalisées contre la maire de Montpellier, son ancienne première adjointe qui conduit la liste officielle du parti socialiste depuis son exclusion et contre Martine Aubry, alors première secrétaire du parti. Mais les résultats sont là. Les électeurs l’ont suivi.

Le film sur Frêche dresse le portrait d’un homme politique présenté comme « hors normes ». Physiquement diminué, il se déplace difficilement et toujours avec une canne, ou s’appuyant sur l’épaule d’un de ses proches. Mais il reste « fort en gueule », tenant tête aux journalistes qui essaient de le pousser dans ses retranchements et possédant un fort pouvoir de séduction des foules. Un portait particulièrement ambigu, montrant d’un côté le manque total de morale dans l’action politique (le mot favori des conseillers est « il faut mentir ») mais présentant en même temps ce Président comme une sorte de héros de la politique, en tous cas comme une star médiatique sachant tenir tête aux politiciens parisiens. A la fois un homme presque sympathique et un politicien sans scrupule. Un tel cocktail n’est-il pas aujourd’hui la clé de la réussite politique ?

roland dumas

Roland Dumas a bien des points communs avec Georges Frêche, du moins dans la manière de mener sa carrière politique, avec une ambition que rien n’arrête, surtout pas les règles ou même peut-être les lois. Avec lui politique et moralité n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Au bout du compte, pouvait-il échapper à la justice ? Président du Conseil Constitutionnel, il est contraint à la démission en 2001 (après en avoir longtemps repoussé l’idée), suite à sa mise en examen, puis à sa condamnation dans l’affaire Elf, avant d’être relaxé en appel. Une affaire qui ternira quelque peu son image auprès du grand public. Mais qu’il aurait tendance aujourd’hui à considérer comme négligeable.

Le film que lui consacre Patrick Benquet retrace la carrière politique de Roland Dumas dans ses moindres détails, une carrière de 70 ans, depuis l’engagement dans la résistance en Limousin à 18 ans. Aujourd’hui, à 94 ans, toujours vif d’esprit, le cinéaste le pousse à en commenter lui-même les phases les plus marquantes. Son métier d’avocat d’abord, où il forge sa renommée (et sa richesse), en défendant par exemple les « porteurs de valises » du réseau Jeanson dans la guerre d’Algérie. Il deviendra plus tard l’ami de bien des artistes, peintres, chanteurs, philosophes, au premier rang desquels Picasso. Puis c’est sa rencontre avec François Mitterrand, qu’il défendra dans le procès de l’attentat de « l’observatoire » (Contre Mitterrand, mais celui-ci est accusé de l’avoir lui-même commandité !) La suite est bien connue : ministre des affaires européennes, puis des affaires étrangères, il sera une des figures les plus en vue de la présidence socialiste. Et il peut se flatter d’avoir réussi quelques « coups » retentissants comme la rencontre de Mitterrand avec Arafat.

Contrairement au film de Jeuland, qui suivait son personnage dans l’action même d’une campagne électorale, celui de Benquet prend beaucoup plus l’aspect d’un regard rétrospectif, d’un quasi testament politique et personnel, d’un film d’histoire en somme, que la télévision ne pourrait manquer de diffuser, ou de rediffuser, le jour de la disparition de cet « aventurier » de la politique comme il aime à le qualifier.

Frèche, Dumas, deux stars médiatiques de la politique, personnages rêvés d’un film-portrait comme le public les aime. Car tout en les critiquant et en en rejetant le modèle, peut-on éviter une certaine admiration due à leur succès ?

Le film Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet a été présenté en avant-première au Festival International du Film d’Hstoire de Pessac, novembre 2017.

G COMME GRANDE BRETAGNE

L’Esprit de 45, Ken Loach, Royaume Uni, 2013, 94 minutes.

L’ensemble de son cinéma fictionnel nous a depuis longtemps montré que Ken Loach est un cinéaste engagé. Ce n’est pas le documentaire qu’il consacre à l’histoire de la Grande Bretagne de la fin de la seconde guerre mondiale à aujourd’hui qui démentira cette renommée. L’Esprit de 45, dès son titre, dit clairement son objectif : montrer comment les réformes engagées par le gouvernement travailliste élu dès fin 1945 non seulement soulevèrent d’immenses espoirs dans la classe ouvrière mais surtout permirent à l’économie britannique sortie exsangue de la guerre de se redresser et, ce qui est l’essentiel pour Loach, constituèrent des avancées sociales et des améliorations substantielles dans les conditions de vie de la population. Si la majeure partie du film constitue une apologie de cette époque, la dernière partie montre comment le retour au pouvoir des conservateurs sous la houlette de Margaret Thatcher et la politique ultralibérale qu’elle mena ruinèrent ces avancées et instaurèrent une régression ramenant le pays à une situation sociale proche de l’état de misère qui était le sien dans les années 1930. Si L’Esprit de 45 se donne d’abord pour un film historique, son auteur ne renie certes pas sa dimension politique. Et si sa sortie en France coïncida avec la mort de la Dame de fer et les débats soulevés à cette occasion sur son héritage est bien une coïncidence, ce contexte particulier ne peut que renforcer la tentation de voir le film non plus uniquement comme une analyse rétrospective de la politique des travaillistes en 1945, mais comme un regard porté sur la politique menée par les conservateurs actuellement au pouvoir.

esprit 45 3

L’Esprit de 45 utilise les moyens traditionnels du documentaire historique classique : les images d’archives et les entretiens avec des témoins de l’époque.

Les témoins, ce sont des ouvriers, des mineurs, des dockers, des cheminots, des infirmières… bien d’autres encore qui, aujourd’hui sont retraités, mais qui se souviennent avec une grande précision de ces années d’après-guerre où un nouveau monde semblait leur être promis. Tous évoquent cette espérance d’une vie meilleure par rapport aux conditions de travail particulièrement dures qu’ils connaissaient. Un enthousiasme rétrospectif, tant ils ont conscience d’avoir eu à ce moment-là leur avenir entre leur main. Ce passé n’est pas évoqué avec amertume, malgré les désillusions, comme si avoir vécu cette époque glorieuse avait suffi une fois pour toute à donner du sens à leur vie.

esprit 45 2

 

Les archives mobilisées pour contextualiser ces entretiens retracent presque un demi-siècle d’histoire britannique. Depuis la condition ouvrière avant-guerre et la misère des années 1930 jusqu’au triomphe électoral de Margaret Thatcher, en passant par toutes les nationalisations  (les mines, les transports, l’électricité…) mises en œuvres par les travaillistes ainsi que la sécurité sociale. Pour chacun de ces événements, les extraits d’actualités, cinématographiques et télévisées, nous plongent dans la réalité de l’époque. L’Histoire est ici vue du côté officiel, du côté des ministres du gouvernement, mais aussi de tous ces anonymes qui les ont élus. Les séquences relatant l’élection de Thatcher montrent aussi l’enthousiasme de la foule, sauf que là les hommes sont en costume-cravate et non en bleu de travail.

Le cinéaste semble ne pas prendre ouvertement parti. Pourtant, à l’évidence, il se situe du côté des ouvriers présents dans la plus grande partie du film. C’est aussi ce que nous dit la dernière séquence, composée d’images de la population manifestant sa joie à la fin de la guerre. Ces images nous les avons déjà vues dans le film, en noir et blanc comme elles étaient en 1945. Maintenant elles sont en couleurs. Une note d’espoir ?

Festival International du Film d’Histoire. Pessac. 2017

esprit 45 4

 

K COMME KURDE

Dil Leyla de Asli Özarslan, Allemagne, 2016, 71 minutes.

Les Kurdes de Turquie pourront-ils un jour vivre en paix ? En particulier ceux de Cizre, cette ville à l’est du pays, près de la frontière avec la Syrie et l’Irak, une zone sensible s’il en est ? Le film de s’ouvre sur des images d’archive de répression contre les Kurdes. Des engins militaires foncent sur la foule lors d’une fête traditionnelle pour la disperser. Puis c’est la fusillade, que nous ne verrons pas, mais nous entendrons les coups de feu et les cris de la foule.

dil leyla3

Dil Leyla est un portrait de Leyla Imret, que tout le monde à Cizre appelle tout simplement Leyla. Son itinéraire est retracé rapidement. Son père, un résistant très actif, est tué par balles dans les émeutes. Sa mère décide alors d’envoyer Leyla en Allemagne. Elle a 5 ans. Elle y fera de brillantes études et reviendra dans son pays, dans sa ville, auprès de sa famille et de la population kurde à 26 ans. Elle est alors élue, à une très large majorité, maire de la ville. Une première : une femme, jeune (la plus jeune du pays) et Kurde. Le conflit armé est-il devenu un lointain souvenir qu’on voudrait oublier ?

Le film fait le portait de Leyla, par petites touches, en la montrant dans sa famille dans les occupations quotidiennes, et surtout dans son rôle d’élue, s’occupant des affaires courantes mais initiant aussi de grands projets de modernisation, comme la construction d’un nouvel abattoir moderne. Elle est jeune, belle, souriante, ses longs cheveux clairs tranchant avec les coiffures traditionnelles et les voiles des autres femmes. Elle aborde la vie politique avec calme, sérénité presque. Visiblement elle est particulièrement populaire.

dil leyla 4

Cette période de paix ne fut pourtant qu’une parenthèse. Et Leyla sera elle aussi emportée par le retour de la haine et des violences. Candidate aux élections au parlement turc, son parti, le Parti Démocratique Kurde, obtient une large victoire. Une autre première, des élus kurdes au parlement d’Ankara. Le pouvoir turc peut-il l’accepter. Le film reste assez allusif sur cette période. Mais Leyla est accusée de sédition, prétextant des propos qu’elle n’a pas tenus. Elle est poursuivie et serait emprisonnée si elle ne fuyait pas un temps en Allemagne. Le film s’achève sur l’incertitude de son sort. La paix est-elle impossible ? L’écran noir du dernier plan est de bien mauvaise augure.

Escales Documentaires, La Rochelle, compétition internationale.

C COMME CAMPAGNE( électorale)

Le choix de Donzy, de Bénédicte Loubère et Pierre Chassagnieux.

Donzy, Nièvre, une petite ville, ou un gros village, un peu moins de 2000 habitants, un peu plus de 1000 électeurs, a la particularité, qui intéresse forcément les instituts de sondage, mais aussi les cinéastes, de voter comme la France. C’est le maire de la commune qui le dit. Les résultats des élections présidentielles à Donzy ont toujours été, depuis 1981, identiques à ceux de la France entière. Est-ce que ce sera encore le cas pour l’élection de 2017 ?

Le Choix de Donzy se différencie par  rapport aux  films célèbres sur les campagnes électorales – du Primary de l’équipe de Robert Drew pour l’élection de Kennedy en 1960 à celle de Giscard d’Estain filmé par Depardon en 1974  ou la conquête de la mairie de Paris par Delanoë dans Paris à tout prix d’Yves Jeuland et Pascale Sauvage – en ne suivant pas les candidats, en évitant même de les montrer. On ne verra tout au plus dans le film que leurs affiches et si les téléviseurs sont bien allumés lors des débats, les images sur l’écran restent floues. Le choix des réalisateurs, c’est de suivre cette campagne côté électeurs, à partir d’un petit panel d’habitants de Donzy à qui il est demandé de réagir aux événements, aux rebondissements,  des trois ou quatre mois ayant précédés le scrutin (et l’on sait qu’ils furent nombreux) et d’exprimer leurs préférences et leurs opinions politiques.

donzy 2

Ici donc pas de politique spectacle, pas de grand meeting devant des foules en délires, pas de bains de foule où il s’agit de serrer le plus possible de mains, pas de déclarations devant les micros et caméras. Nous entendrons tout au plus une phrase de chacun des deux candidats tirée du débat du second tour. Et les journalistes n’auront droit qu’à quelques introductions des journaux d’information radiophoniques. D’une façon générale, la campagne en cours ne semble guère modifier la vie de la commune. On parle bien des élections sur le marché la veille du premier tour, mais s’il y a un débat animé il ne semble concerner qu’un petit groupe de personnes. Pour le reste, on continue à vivre sa vie, à faire son travail ou ses courses comme tous les jours. Les nombreux plans de coupe sur la ville nous montre des rues tranquilles. Il est vrai que les pancartes proposant la location ou la vente de logements et de commerces fermés ne sont pas rares.

S’ils peuvent paraître quelques peu indécis au début de la campagne, les habitants de Donzy interviewés exprimeront tous clairement leur vote (sauf le policier qui invoque un devoir de réserve). Au premier tour le pluralisme des convictions est parfaitement respecté. Au second les choix se sont portés essentiellement sur celui qui sera élu par le reste de la France. La règle concernant la commune est donc respectée, ce qui n’était pourtant pas le cas au premier tour, puisqu’ici Marine Le Pen est arrivée en tête. Une entorse qui n’est guère du goût du maire qui ne cache pas son opposition au Front National dont le discours, dit-il, est « dramatiquement nul ».

 

En suivant tout au long du film une retraitée ancienne cuisinière dans un collège, la femme d’un garagiste travaillant avec son mari en tant que secrétaire et pompiste, un producteur de foie gras et d’huile de noix, un policier municipal et sa femme ancienne employée à la SNCF, une monitrice d’équitation vivant avec sa jeune collègue du centre équestre, auxquels il faut ajouter le maire – le seul dont on ne connaîtra pas la profession – les cinéastes recueillent ainsi la doxa la plus répandue de la France rurale sur la vie politique et essentiellement sur ces politiciens qui en font profession. Un ensemble de critiques et de reproches devenue des lieux communs de l’air du temps, même si ceux qui ont accepté de venir parler devant la caméra ne vont pas jusqu’à se déclarer partisans de l’abstention. L’intérêt du film est donc de présenter une vue synthétique de la conscience politique d’un échantillon d’électeurs de la France rurale. Un tableau qui n’a rien de surprenant aujourd’hui, avec son scepticisme généralisé quant à l’avenir (« on ne voit pas comment peut-on faire pour sortir de tout ça ») et ce sentiment d’être abandonnés par les politiciens, tous des hommes de la ville, « qui se permettent de gagner des sommes phénoménales », alors qu’avec une petite retraite il faut vivre avec 50 euros par semaine. Un tableau qui devrait pourtant devenir un document précieux pour les historiens et sociologues du futur, tant il est construit avec rigueur et sans parti-pris.

donzi 3

La dernière séquence du film nous montre ces électeurs que nous avons suivis tout au long de  cette campagne électorale réunis pour visionner ensemble Le Choix de Donzy. Ils ne regrettent pas leur vote. Ils semblent même plutôt sûrs d’avoir fait le bon choix. Du moins ils veulent le croire. Une note d’optimisme qui tranche avec le scepticisme désabusé – quand il n’est pas plus fortement révolté – qui domine le reste du film.

E COMME ELECTIONS (algériennes)

Vote off  de Fayçal Hammoum

Aux élections présidentielles de 2014, le président sortant, Abdelaziz Bouteflika, sollicite un quatrième mandat consécutif. Le film de Fayçal Hammoum  suit la campagne électorale. Une campagne en demie teinte, qui n’est pas vraiment une campagne. Beaucoup pensent comme cet algérien qui affirme que le match n’a pas d’intérêt puisque les résultats sont connus d’avance. Une situation qui n’encourage pas les algériens à aller voter.

Le film propose une série de portraits de ces désabusés de la politique. L’épicier dans sa boutique qui regarde la télévision tout en vendant des bonbons aux enfants et des journaux aux adultes. L’animateur radio, plus engagé, dénonce la corruption du régime sur un plateau de télévision. Des musiciens dans un café qui interprètent une chanson pour le film.  Des citoyens, plus anonymes, rencontrés ici ou là, qui n’hésitent pas à s’exprimer librement. L’un d’eux affirme qu’il ira quand même voter, puisque c’est son droit, mais il se garde bien de se prononcer pour un candidat particulier. Peu à peu s’élabore ainsi un tableau de la situation actuelle de l’Algérie. Le passé – la guerre de libération, la guerre civile – est évoqué rapidement. C’est surtout l’avenir qui est problématique.

Un autre aspect du film est le regard qu’il porte sur la vie médiatique du pays. Le cinéaste s’immerge longuement dans la rédaction du quotidien El Watan, filme les journalistes au travail, les prises de décisions concernant la couverture de la campagne. Ici aussi, l’ambiance n’est pas vraiment à l’enthousiasme. Pourtant, professionnalisme oblige, il ne s’agit pas de laisser de côté les moments importants comme les meetings, celui du président-candidat où c’est le premier ministre qui prend la parole. Bouteflika, lui, reste invisible, en dehors de sa photo sur les affiches.  Un meeting plutôt calme auquel répondra dans la dernière partie du film celui beaucoup plus fervent des partisans du boycott des élections.

Les documentaires sur les campagnes électorales sont nombreux et ont souvent marqué une étape importante dans l’histoire du cinéma, comme Primary de l’équipe de Robert Drew dans laquelle la présence de Richard Leacock était de première importance. En France les campagnes célèbres du cinéma documentaire sont celle de l’élection de Giscard-d’Estaing filmée de bout en bout par Raymond Depardon (1974, une partie de campagne) et celle pour la mairie de Paris en 2001 (Paris à tout prix de Yves Jeuland). En Algérie, en 2014, la campagne électorale est bien moins passionnée, malgré la répression – évoquée par les journalistes – des manifestations appelant au boycott. Vote off ne rentre pas dans les oppositions de programme et les conflits entre candidats. Ceux-ci sont d’ailleurs absents. Le film fait le choix de se centrer sur les citoyens, les futurs électeurs, même s’ils ne se rendront pas tous aux urnes, loin de là.

Cinéma du réel 2017, Compétition internationale premiers films.