D COMME DOCUMENTEUR

Documenteur ? Un mot inventé par Agnès Varda. Parce qu’elle aime jouer avec le langage. Parce qu’elle cherche toujours le vrai sens des mots. Ou parce qu’il faut toujours se méfier des habitudes langagières dont la facilité nous cache bien souvent un sens plus profond. Docufiction par exemple. Mais documentaire et fiction, pourquoi toujours les opposer ? N’y a-t-il pas dans chacun de ces « genres » des ressources que tout film peut utiliser sans se soucier des traditionnelles distinctions de genres. Et Varda est passée maîtresse dans l’art d’utiliser dans ses fictions des modalités filmiques habituellement caractéristiques du documentaire (l’interview par exemple comme dans Sans toit ni loi) ; ou de créer un jeu subtil de correspondances entre des films qui finissent par donner le vertige à ceux pour qui une fiction ce n’est pas du documentaire et inversement.

Cette correspondance fiction-documentaire est systématiquement mise en œuvre dans les deux films « jumeaux » que Varda tourne en même temps, en 1982, à Los Angeles, Mur Murs et Documenteur. Le premier est un documentaire et le second une fiction. Du moins ils se donnent explicitement comme tels. Pour le premier, pas de problème. Sa forme respecte une dimension documentaire classique puisqu’il s’agit de partir à la recherche des murals, ces murs peints ancêtres du Street art actuel qui fleurissent sur les murs de Los Angeles et de les filmer accompagnés en off d’un commentaire. Pour Documenteur, les choses sont plus complexes, comme le laisse entendre le titre. L’histoire qui nous est racontée et qui est « jouée » par des acteurs, peut être considérée comme celle que vit la cinéaste au moment de la réalisation du film. Elle est seule avec son enfant à Los Angeles, son compagnon étant resté à Paris. Le côté autobiographique de cette relation mère-fils est inscrit explicitement dans le film dans la mesure où le rôle de l’enfant est tenu par le propre fils d’Agnès Varda, Mathieu Demy alors âgé de 9 ans. A cette implication personnelle, qu’on retrouve sous bien d’autres formes dans les films de Varda, il faut ajouter la présence de plans repris de Mur Murs. Documenteur prend ainsi une dimension non fictionnelle supplémentaire, le film devenant une exploration de la ville californienne vue par une française presque en « exil ». Los Angeles si triste… Ce qui ne peut qu’accroitre la séduction que peut exercer le récit sur le spectateur.

A COMME AUTOBIOGRAPHIE (Mekas)

L’œuvre de Jonas Mekas est une bonne illustration de la dimension documentaire que peut revêtir le cinéma autobiographique. Par cinéma autobiographique nous entendons ici un cinéma qui se déclare explicitement autobiographique, un cinéma où le cinéaste prend sa vie pour objet, qui fait de sa vie un ou plusieurs films ; et non ces films où, en créant un personnage qui est donné pour fictif, comme le fruit de l’imagination du cinéaste, permet à celui-ci de parler de lui sans en avoir l’air, de façon toujours un peu déguisée donc, comme si cela était en quelque sorte un peu honteux. La série des films de Truffaut mettant en scène Antoine Doinel en serait un bon exemple. Pour le cinéma autobiographique tel que nous le trouvons dans l’œuvre de Mekas, le moi n’est jamais haïssable, bien au contraire. De toute façon, il se situe en dehors de toute attitude exhibitionniste. Car la dimension autobiographique ne réside nullement dans la présence ou non du cinéaste à l’image ou dans la bande son. Cela peut bien sûr être le cas, comme chez Varda, mais ce n’est nullement pour Mekas l’essentiel. Ce qui compte avant tout, c’est que le film soit en première personne, que le je qui parle, le je qui filme, soit aussi le je qui est filmé, et que le je filmé soit le véritable « sujet » du film, celui qui donne sens à tout ce que le film peut donner à voir. Ce je peut être filmé au présent ou au passé, peu importe ; il peut l’être dans des évènements vécus intensément ou purement anecdotiques, cela ne change rien à l’essence du projet ; il peut tout aussi bien d’ailleurs l’être dans sa dimension individuelle que dans ses relations sociales ou familiales, dans un contexte professionnel ou culturel, tout cela est aussi possible, mais tout ce qui justifie ces occurrences, ce sera toujours le moi du cinéaste, un moi qui se donne à voir, un moi qui se fait connaître. Peu importe d’ailleurs la vérité de cette connaissance. Le spectateur d’un film autobiographique ne doit pas se poser la question de la révélation du moi profond (doit-on dire du moi réel ?) du cinéaste par le biais du moi filmé. Car on sait bien, pour tout cinéaste comme pour tout écrivain, quelles sont les difficultés, les pièges, de la connaissance de soi, des défaillances de la mémoire aux ruses de l’inconscient, des dénis aux mécanismes de défense, ou simplement la mauvaise foi qui peut conduire à se justifier ou à se positionner en martyr ou en héros. Au fond, le spectateur ne pourra jamais vraiment décider du degré d’authenticité que peut revêtir le portrait qu’un cinéaste nous donne de lui-même. Que celui-ci se révèle lorsqu’il croit se cacher – ou inversement – cela n’est au fond qu’un souci de critique ou d’exégète, posture qui n’est certainement pas celle du spectateur qui ne cherche rien d’autre que le plaisir du spectacle.

         Cette interrogation sur le moi profond du cinéaste, Jonas Mekas le court-circuite systématiquement dans la mise en œuvre du journal filmé, diary comme disent les anglo-saxons, ou journal intime. Mekas filme sa vie au jour le jour, dans les situations les plus insignifiantes ou les plus inattendues, qui toutes d’ailleurs peuvent être l’occasion d’une explosion de joie, d’un pur bonheur, ou d’une sensation de menu plaisir. Il filme les rencontres, les amis qu’il croise, les intimes avec qui il vit tous les jours. Il filme la ville, sa ville, New York, ou les lieux de vacances, à la mer ou en montagne l’hiver. Il filme les fêtes, les anniversaires, les retrouvailles. Il filme la pluie, la neige et les fleurs qui s’épanouissent au soleil du printemps.

         Tout cela produit bien évidemment une quantité considérable de rushs qu’il faut monter pour les donner à voir, pour donner naissance à un film. Et c’est là qu’intervient le coup de génie de Mekas, ce qui constitue sa marque de fabrique dans ses films autobiographiques, reconnaissable immédiatement. Son montage, n’est jamais issu d’une idée préalable. Il n’est pas non plus effectué à partir d’un sens qui se révélerait au fur et à mesure du travail de montage (comme chaz Wiseman par exemple). Mekas le dit très clairement dans As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty, il effectue toujours son montage au hasard. Ce qu’il nous propose ainsi dans ses films, ce sont des fragments de sa vie. Il pourrait très bien nous en proposer d’autres, qui ne seraient pas plus choisis pour leur « beauté » ou leur signification. Si beauté il y a, comme le dit le titre de ce film si caractéristique, elle ne peut qu’être donnée de surcroit. Elle n’est jamais préméditée. Filmer sa propre vie, c’est la prendre comme elle vient. Elle n’est pas toujours toute rose, mais elle n’est pas non plus d’une noirceur absolue. Et si par moment on peut trouver Mekas particulièrement optimiste, naïvement optimiste (ce qui de toute façon n’est qu’une vision tout à fait partielle de son œuvre), ce n’est du tout son problème à lui, ni en tant que personne, ni en tant que cinéaste. « Le cinéma est innocent »

M COMME MILITANT

Le cinéma militant existe-t-il dans le cinéma documentaire ? Cinéma militant, c’est-à-dire un cinéma qui ne soit pas purement et simplement de la propagande bien sûr mais qui se distingue quand même du cinéma engagé, on aurait presque envie de dire « simplement » engagé.

         Est-il bien utile de faire ces distinctions ? Propagande, militantisme, engagement, où sont les frontières ? N’y a-t-il pas dans chacune de ces postures une propension à glisser vers l’un ou l’autre de ses mitoyennetés ? Des distinctions si ténues ne risquent-elles pas d’être purement formelles ? Essayons cependant.

         Le cinéma engagé, le plus fréquent dans le documentaire actuel, est un cinéma qui prend position sur les grands enjeux de société. Sa forme première est la dénonciation. Des exemples ? Dans le domaine de l’écologie, un film qui dénonce l’usage intensif des pesticides dans l’agriculture (Le Monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin) ; dans celui de la santé mentale, un film qui dénonce l’enfermement en hôpital psychiatrique (Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire) ; deux films engagés. Et ainsi de suite. Le film engagé se veut témoin, mais témoin actif, participatif. Il vise avant tout à éveiller les consciences, à faire bouger les représentations en critiquant les idées reçues et en combattant les préjugés. Mais n’y a-t-il pas une pente naturelle du film engagé à devenir militant, c’est-à-dire à entrer dans l’action, non plus sur l’écran mais dans la vie ?

         Le film militant est d’abord un film engagé, mais qui n’en reste pas à la dénonciation. Il pousse à l’action, plus ou moins organisée mais jamais uniquement individuelle. Mais il ne se veut pas au service d’une idéologie. Beaucoup de films actuels présentent en fait de nouvelles formes de militantisme, un militantisme plus libre, plus spontané, en prise directe avec les réalités concrètes, souvent locales. Il se veut un cinéma d’intervention, soutenant les luttes, et pas seulement en les popularisant. On pourrait y voir la résurgence d’expériences comme celle d’Alexandre Medvedkine, le ciné-train concrétisation des perspectives de l’agit-prop dans l’URSS des années 20. Un train équipé en studio de développement des rushes et de montage part dans les usines pour stimuler l’ardeur révolutionnaire. Filmé la veille, monté la nuit, diffusé le lendemain : le cinéma fait partie de l’utopie. Mais aujourd’hui, le militantisme nouveau n’est plus au service du pouvoir et il ne cherche pas à prendre le pouvoir.

         Nous prendrons comme exemple, Ne vivons plus comme des esclaves et Je lutte donc je suis les deux films de Yannis Youlountas. On peut noter immédiatement que leurs titres est déjà une incitation à l’action. Et effectivement ils essaient d’abord de lutter contre la résignation. Et lutter c’est d’abord descendre dans la rue, manifester sa volonté de changement. D’où les images récurrentes dans Je lutte donc je suis de l’opposition aux forces de l’ordre avec cette image filmée de nuit de manifestants cagoulés qui lancent des pierres. Mais ce militantisme se veut aussi plus positif. D’où les séquences sous formes de reportages qui présentent des actions réelles de solidarité, en Grèce et en Espagne, lors des crises récentes. Athènes a son quartier où l’utopie tente de devenir réalité, Exarcheia, où l’on dénonce le fascisme des groupes d’extrême droite et où on expérimente de nouvelles manières de vivre en communauté, pour aider matériellement, en les logeant et en les nourrissant, ceux que la police expulse de leur logement pour cause de non remboursement de prêts aux banques. Le film se veut résolument optimiste, ou du moins évite systématiquement de tomber dans la morosité, ou dans l’apitoiement, qui conduirait au défaitisme. Il y a beaucoup de chansons dans Je lutte donc je suis et la musique tente de soutenir les luttes, de stimuler aussi. Que ce soit en ville ou dans les campagnes, en Grèce, en Catalogne ou dans le sud de l’Espagne, partout nous est montré cette même chaleur de l’action collective, de l’entraide et de la solidarité.

         Ce cinéma militant est bien sûr produit en dehors des circuits économiques traditionnels. Et la diffusion emprunte aussi des voies parallèles. Les films sont projetés dans des séances spéciales, organisées en partenariat avec des associations locales, de chômeurs et de précaires par exemple, le plus souvent en présence du cinéaste. Là est mise en œuvre concrètement l’action solidaire que le film peut présenter sur l’écran, par la vente de livres, de revues, de dvds. Pour le cinéma militant, la solidarité ne doit pas rester un simple slogan !

On peut consulter les sites des films de Yannis Youlountas : http://jeluttedoncjesuis.net/

http://nevivonspluscommedesesclaves.net/?lang=fr

T COMME TITRE

C’est une banalité de souligner l’importance du choix d’un titre pour un film, et l’on peut penser que pour beaucoup d’entre eux le réalisateur n’est pas toujours celui qui l’effectue, sans parler les films étrangers qui peuvent se retrouver en France avec un titre anglais même s’ils sont taïwanais.

Pour les documentaires, en dehors de la nécessité de ne pas trop s’affirmer comme tel, une des difficultés spécifiques consiste à être suffisamment clair dans l’identification du contenu sans pour autant avoir recours à une formule purement dénotative, même si un certain nombre de films n’hésitent pas à dire simplement ce qu’ils sont, un portrait par exemple, ou une enquête.

Petite revue de quelques titres significatifs du cinéma documentaire.

Parmi les plus explicites figurent d’abord les films portraits. Nanouk l’esquimau de Robert Flaherty, Salvador Allende de Patricio Guzman ou Michel Petrucciani de Michael Radford sont sans équivoque possible, comme La Maison de la radio de Nicholas Philibert ou National Gallery de Frederick Wiseman disent tout du projet du film. Souvent cependant le nom de l’objet du portrait est suivi d’une expression essayant de dégager, sinon son essence ou la profondeur de son âme, du moins une caractéristique fondamentale, qui peut d’ailleurs être quelque peu mystérieuse, ce qui ne pourra qu’éveiller la curiosité du spectateur potentiel. Exemples : Ai Wei Wei, never sorry d’Alison Klayman ou Duch, le Maître des forges de l’enfer de Rithy Panh. Dans certains cas, le nom peut même disparaître, au profit d’une qualité première, professionnelle par exemple, qui doit se suffire à elle-même comme L’Avocat de la terreur de Barbet Schroeder ou Le Président d’Yves Jeuland. Certains titres vont jusqu’à se désigner explicitement comme un portrait (Edmond, un portrait de Baudoin de Laetitia Carton) ou nuancer la désignation pour éviter les accusations de complaisance comme le fait Barbet Schoeder pour son film sur le dictateur africain : Général Idi Amin Dada. Autoportrait.

Deuxième catégorie de films dont le titre a d’abord une fonction d’identification du contenu, les documentaires historiques. De La Bataille du Chili de Patricio Guzman à Mémoires d’immigrés de Yamina Benguigui en passant par Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé de Jérôme Prieur (pour le portrait historique) et Shoah de Claude Lanzmann (mot qui se suffit à lui-même). Ici aussi les formules utilisées peuvent viser à donner des informations sur les événements historiques (Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi ou L’Esprit de 45 de Ken Loach). Quant à Nuit et Brouillard d’Alain Resnais et Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls, ce sont des titres qui sont devenus des expressions quasi courantes faisant sens par elles-mêmes. De belles trouvailles, même si Resnais n’est pas l’auteur de celle qu’il donne à son film.

Parmi les films dont le titre dit ce qu’ils sont sans pour autant révéler leur contenu on peut citer Histoire d’un secret de Mariana Otero , Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin, et Chronique d’une banlieue ordinaire de Dominique Cabrera, ou encore Album de famille de Fernand Melgar et Fenming. Chronique d’une femme chinoise de Wang Bing.

De leur côté, les documentaires autobiographiques précisent cette dimension par l’emploi d’un pronom personne (Mon voyage d’hiver de Vincent Dieutre) ou la présence du nom (ou du prénom) de l’auteur, comme Les Plages d’Agnès et Agnès de ci de là Varda d’Agnès Varda.

Et puis, il y a tous ces titres qui font mouche, qu’on n’oublie pas et qui collent au film comme une véritable peau.

A savoir…

Dans les films militants et engagés, les titres qui sonnent comme des slogans ou des mots d’ordre propice à mobilisation : Ne vivons plus comme des esclaves et Je lutte donc je suis de Yannis Youlountas ; Tous au Larzac de Christian Rouaud ; Nos enfants nous accuseront de Jean-Paul Jaud.

Dans les essais politiques plus personnels, on peut trouver des formules particulièrement frappantes : Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon d’Avi Mograbi ou Le Fond de l’air est rouge de Chris Marker

Les titres citations (et reprenant ou détournant un autre titre) : A ciel ouvert de Mariana Otero (la formule est de Lacan), La Chasse au Snark (du Lewis Carroll tout simplement), 1974, une partie de campagne (Raymond Depardon en référence à Jean Renoir), Comment Yukong déplaça les montagnes de Joris Ivens et Marceline Lorida reprenant Mao Zedong, Sans soleil de Chris Marker, Humain trop humain de Louis Malle pour le renvoi à Nietzsche.

Les titres quelque peu mystérieux, qui à l’occasion peuvent contenir une certaine poésie: Nostalgie de la lumière et Le Bouton de nacre de Patricio Guzman ; Les Roses noires de Hélène Milano ; Ce répondeur ne prend pas de message d’Alain Cavalier, Le cauchemar de Darwin d’Hubert Sauper, La Bocca del lupo de Pietro Marcello, Les Carpes remontent le fleuve avec patience et persévérance de Florence Mary.

Enfin, certains titres sont totalement inimitables : Pour la poésie, As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty de Jonas Mekas et pour la provocation, In girum imus nocte et consumimur igni de Guy Debord (Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu).

 

 

 

 

A COMME AFRIQUE

On se souvient des polémiques qui avaient entouré le précédent film de Hubert Sauper, Le Cauchemar de Darwin, et les accusations dont il avait fait l’objet. D’avoir en particulier inventé de toutes pièces, ou du moins affirmé sans preuves suffisantes, l’existence d’un trafic d’armes en Tanzanie dans le cadre de l’élevage intensif de la perche du Nil dans le lac Victoria. Au niveau cinématographique il lui fut reproché d’aller trop loin dans le misérabilisme. L’Afrique qu’il filme est l’Afrique pauvre, exploitée, pillée même, en proie à toutes les calamités du monde moderne, misère, sida, prostitution, corruption, violence généralisée. Les images qu’il réalise ne font pas dans la dentelle et ne peuvent que soulever l’indignation du spectateur. Le visage d’une femme borgne travaillant au séchage du poisson, par exemple, ou l’accumulation des carcasses où prolifère la pourriture et servant de nourriture à la population la plus pauvre du village qui n’a pas d’autres moyens d’échapper à la famine. Le cinéaste fut-il affecté de ces attaques? Toujours est-il qu’il attendit 10 ans pour pouvoir diffuser son nouveau film, Nous sommes venus en amis, un film qui semble être fait pour ne plus prêter le flan à ces types d’attaques. Pourtant, il s’agit bien encore d’un film de dénonciations, un film qui vise avant tout à alerter le plus grand nombre. Un film donc qui ne peut pas laisser indifférent. Un film qui s’élève avec force contre. Contre l’exploitation, contre la guerre, contre le colonialisme, contre le sort qui est fait à l’Afrique en général et plus particulièrement à ce pays, le Soudan, dont il semble que rien ne pourra mettre fin aux maux qui le rongent. Déjà en 1965 Depardon avait lancé un cri d’alarme dans Afrique. Comment ça va avec la douleur ? Aujourd’hui on peut se demander si l’Afrique peut échapper au malheur.

         Le Soudan a été divisé en deux, mais cela a-t-il réussit à mettre un terme aux guerres sans fin qui accablaient le pays ? Le cinéaste parcourt rapidement le nord, puis s’attarde au sud, le côté chrétien. Il nous montre le Soudan vu du ciel, depuis un petit ULM qui lui permet de se poser au milieu des soudanais, près des villages qui sont restés ce qu’ils ont toujours été et près des usines nouvelles construites par ces étrangers avec lesquels ils n’ont au fond pas de contact. C’est cela le nouveau visage du colonialisme. Un visage nouveau mais qui aboutit aux mêmes effets. Les puissances étrangères, la Chine et Les Etats-Unis, s’approprient les richesses du pays, sous couvert de venir en aide aux populations. Les Chinois exploitent le pétrole dans un complexe futuriste et les américains ont construit une centrale électrique. Les soudanais eux ne semblent pas pouvoir en tirer le moindre bénéfice. Le film insiste sur le contraste entre deux mondes, deux façons de vivre, deux réalités qui semblent inconciliables.

Le film de Sauper n’a pas cette fois suscité les foudres des universitaires mais il a parfaitement divisé la critique. Certains y ont vu une dénonciation, salutaire et justifiée, de la responsabilité des grandes puissances dans le malheur soudanais. D’autres ont considéré le film comme un survol des vrais problèmes, ayant recours à des effets visuels faciles et inadaptés à une réflexion en profondeur sur la tragédie que vit le pays. Libération a dans ce sens parlé d’un « tourisme de la désolation ». Le Monde par contre a évalué le film comme « à ne pas manquer ». Personnellement je pense qu’on ne peut pas rester insensible au projet du cinéaste qui tente, avec les moyens d’un cinéma inventif, de secouer l’inertie de bien des spectateurs. Le Soudan est loin de chez nous. Il est facile de l’oublier. Et puis, la guerre, là-bas, ça fait si longtemps qu’elle existe qu’on finit par ne même plus en parler. Il n’est pas alors inutile d’aller y porter son regard, même si la vue qui nous en est donné n’est pas toute la réalité. Mais le film de Sauper ne peut pas être réduit à la vision d’un seul individu.

L’Afrique dans le DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE.

Afrique 50 – Afrique, comment ça va avec la douleur ? – Après, un voyage au Rwanda – Atalaku – Au loin des villages – Barcelone ou la mort – Bilakoro – Cauchemar de Darwin (Le) – Chasse au loin à l’arc (La) – Come back, Africa – Congo River – Doulaye, une saison des pluies – Examen d’Etat – Général Idi Amin Dada. AutoportraitIrrésistible ascension de Moïse Katumbi (L’) – Larmes de l’immigration (Les) – Maîtres fous (Les) – Mille soleils – Moi un noir – Rouch Jean – Statues meurent aussi (Les)

F COMME FESTIVAL

Quels sont les principaux festivals de cinéma consacrés au documentaire ?

Festival Cinéma du réel Paris Beaubourg du 18 au 26 mars 2016

Festival Vision du réel Nyon Suisse du 15 au 23 avril 2016

Doc en mai. Rencontres du cinéma documentaire de Bordeaux

Festival International du documentaire de Marseille 12 18 juillet 2016

Etats généraux du documentaire Lussas 21 27 aout 2016

Escales documentaires La rochelle 17 8 13 novembre 2016

Traces de vie. Rencontres du cinéma documentaire Clermont Ferrand 21 27 novembre 2016

Figra Festival International du Grand reportage d’Actualité et Documentaire de Société. Le Touquet 30 mars 3 avril 2016

RIDM (Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal)

Rencontres du film documentaire de MELLIONNEC.

Festival de films documentaires de Lasalle

Rencontres du cinéma documentaire de Montreuil

Rencontres AD HOC (Ateliers & Documentaires Hors-Circuit) 08 au 11 Septembre 2016 à Mirabel-et-Blacons (Drôme).

Écrans documentaires d’Arcueil.

Doc en courts. Festival du court-métrage documentaire. Lyon

Rencontres du cinéma documentaire de Seine-saint- Denis

Le Réel en vue / Festival de films documentaires de Thionville. Novembre

 

Autres festivals (petite sélection)

Festival du film d’histoire Pessac 33 du 31 mars au 3 avril 2016

Festival du moyen métrage Brive 19 du 5 au 10 avril 2016

Festival européen du film d’éducation Evreux 29 novembre 3 décembre 2016

Festival Ciranda de filmes Sao Paulo Brésil

C COMME CHEVAL

Alain Cavalier a été séduit par un cheval ! Oh, pas n’importe quel cheval. Son nom déjà, Le Caravage, nous dit bien qu’il sort de l’ordinaire. Et puis si ce n’est pas à proprement parler un cheval de cirque, c’est quand même un cheval de spectacle, le cheval favori de Bartabas, le célèbre inventeur du théâtre équestre. Amoureux du cheval, Cavalier va le filmer, c’est-à-dire lui consacrer un film, un film en entier, où le cheval sera présent du début à la fin, dans chaque plan. Un pari quelque peu osé !

         Cavalier aurait pu rendre son film beaucoup plus spectaculaire en filmant Le Caravage au cours des spectacles de Bartabas. Mais comme toujours, il se refuse à la facilité. Il va donc filmer le cheval pour lui-même, le plus souvent seul dans son enclos, ou lors des soins qui lui sont apportés. Et comme Le Caravage est un animal de spectacle, Cavalier nous le montre en répétition, lorsque monté par Bartabas (qu’on ne voit jamais en dehors de la compagnie du cheval) il reprend à l’infini les mêmes pas dans le manège. Un travail répétitif donc, consciencieux, appliqué, comme tout artiste visant la perfection se doit de s’y adonner. Un travail qui n’a rien de spectaculaire. Un travail qui, filmé par Cavalier, est beaucoup plus celui du cheval que de son cavalier.

         Le filmage du Caravage ne fait pas de lui une star. Dans le film, personne ne parle de lui, surtout pas Bartabas. On ne sait donc rien de cet animal, ni son âge, ni son origine, ni sa carrière. Le film ne traite pas du théâtre équestre. Il n’est pas consacré à Bartabas, même si bien sûr, Le Caravage n’est ce qu’il est que parce que c’est le cheval de Bartabas. Mais Cavalier filme un animal sans essayer de montrer qu’il possèderait une sorte d’humanité. Il le filme uniquement comme un animal, même dans son rapport avec l’homme, Bartabas bien sûr dans les séquences de répétition, mais plus essentiellement, et là bien sûr réside tout l’intérêt du film, dans son rapport avec le cinéaste. D’où un nombre important de gros plans, de très gros plans même, sur l’œil du cheval, ou son oreille. Proximité qui se concrétise dans le plan rapide où le cheval donne un coup de langue sur l’objectif de la caméra. Ce qui suscite un cri de surprise de la part de Cavalier, une surprise ravie, joyeuse, et l’on sent bien que ce film fut un véritable plaisir pour le cinéaste. Et c’est bien pour cela qu’il peut en être un pour le spectateur.

Les films d’Alain Cavalier dans le DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE :

Ce répondeur ne prend pas de message (1998) – Portraits (1987- 1991) – La rencontre (1996) – Le filmeur (2005) – Les Braves (2008) – Irène (2009) – Pater (2011)

 

C COMME CHARLIE

Oncle Bernard, l’anti-leçon d’économie. Le film a été tourné en 2000 et ça fait quand même drôle aujourd’hui d’entendre un prof d’économie parler en francs, même si la plus part du temps c’est de dollars qu’il s’agit. Mais ce film a en 2015 un destin particulier. Tourné en 2000, soit. Dans les locaux de Charlie hebdo. Mais les bobines sont restées inutilisées par le cinéaste, le québécois Richard Brouillette jusqu’à la tragédie que l’on sait. Aujourd’hui il prend inévitablement la dimension d’un hommage aux victimes d’une barbarie d’un autre siècle.

         Le film est consacré dans sa totalité à Bernard Maris, le chroniqueur économique de Charlie hebdo jusqu’en janvier 2015 sous le nom d’Oncle Bernard. Ici il nous parle d’économie en réponse aux questions hors-champ du cinéaste. Il est calme, serein, un peu fatigué quand même à la fin du tournage qui s’est effectué dans la continuité, mais sûr de lui pour dénoncer cette disciple – l’économie – qui se prétend à tort être une science dure et qui, dans la même prétention, arrive à dominer le monde, essentiellement en s’appuyant sur cette prétendue scientificité qui lui permet de rester totalement incompréhensible du commun des citoyens.

         De ce point de départ érigé en critique définitive, tout le reste découle : toutes les assertions des prétendus savants et experts de l’économie sont fausses et n’ont d’autre objet que de de perpétuer la situation actuelle où, comme Maris aime à le répéter dans son langage imagé, les puissants tiennent le couteau qui sert à découper le gâteau, sous-entendu à leur seul profit, ne laissant tout au mieux que quelques miettes aux autres.

         Faire un film d’entretiens enregistrés 15 ans auparavant posait inévitablement le défi de construire à postériori un dispositif qui risquait fort d’être en porte à faux avec la parole de l’interviewé. Brouillette choisit la bonne solution : ne garder que la parole de Maris, toute sa parole mais rien que sa parole. Sans jamais dévier de celui qui la formule, à l’exception d’un seul plan où apparaît Cabu, plan qui trouve sa légitimité évidente dans la dimension hommage du film. Pour le reste, Maris est seul à l’écran, filmé assis à un bureau, parfois en gros plan à la suite d’un zoom sur son visage, en noir et plan et en 16 mm. Le film pourrait être un seul long plan-séquence. Mais il faut changer les bobines toutes les 11 minutes. Alors, le cinéaste garde au montage les noirs, comme il garde l’enregistrement des claps qui relancent le filmage de Maris. Donner ainsi à voir, par des écrans noirs les conditions de filmage est ainsi bien plus qu’une astuce, une véritable création cinématographique. On entend alors Maris se détendre, sans le voir, ou évoquer la situation de tournage, lancer quelques remarques aux autres membres de Charlie présents dans la salle mais que le film laisse hors-champ, mais que le film n’efface pas totalement puisque leur présence est tout au long du film inscrite dans la bande son. Rarement un filmage brut n’avait été aussi simplement rendu cinématographique.

         Les films réalisés avant les attentats sur et autour de Charlie prennent bien sûr aujourd’hui une dimension particulière. Hommage aux victimes, défense inconditionnelle de la liberté d’expression, ils sont aussi un soutien inestimable à la lutte que chaque être humain se doit de mener pour ne pas accepter l’inacceptable.

Sur Charlie, lire dans le Dictionnaire du cinéma documentaire :

Choron dernière de Pierre Carles et Martin

Mourir ? Plutôt crever ! de Stéphane Mercurio

Autres films à voir :

Cavanna, jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai de Denis Robert et Nina Robert

C’est dur d’être aimé par des cons de Daniel Leconte

Caricaturistes, fantassins de la démocratie de Stéphane Valloatto

M COMME MUSIQUE

Un film sur la vie et la carrière d’un-e chanteur-se, d’un groupe, d’un musicien … ? La solution grand public est sans doute le biopic, solution évidente lorsqu’il s’agit d’artistes du passé, mais qui a quand même ses limites, en particulier dans la difficulté de trouver l’acteur ou l’actrice capable d’interpréter le rôle-titre. Bien sûr, à priori, il n’y a là jamais rien d’impossible et puisque on a vu au cinéma Mozart, pourquoi pas n’importe quelle star actuelle ? Cependant, le documentaire reste une solution pertinente, surtout lorsque il est possible de trouver une foultitude d’images d’archives. Deux documentaires récents, consacrés respectivement à Amy Winehouse et à Janis Joplin en sont une bonne illustration.

Amy, de Asif Kapadia et Janis, little girl blue, de Amy Berg, ont bien des points communs. D’abord ils concernent tous deux des chanteuses qui font partie du « club des 27 », c’est-à-dire de ces stars du XX° siècle décédés en pleine gloire à 27 ans et parmi lesquels on compte, entre autres, Jim Morrisson, Jimmy Hendrix, Curt Cobain ou encore Otis Redding. Toutes deux, comme la majorité des membres du « club » s’adonnaient à l’alcool et à la drogue et ont connus une carrière fulgurante. Mais la gloire a aussi son côté destructeur et la chute se fait de plus en plus prévisible au fur et à mesure que les difficultés, surtout au niveau sentimental, s’amoncellent. Les deux films ont alors un déroulement inévitable. Il lui faut partir du début, de la vie d’avant la renommée pour montrer comment démarre la carrière, puis la suite des étapes de la réussite jusqu’au sommet de la gloire (c’est la partie la plus musicale) et aborder, par petites touches dans un premier temps, puis de façon de plus en plus directe, les causes de la chute, l’alcool, la drogue et les déboires sentimentaux.

Pour le matériau filmique utilisé, pas de surprise. Côté images, celles de concerts d’abord (pour Janis on a droit à Monterey et Woodstock), puis les séances d’enregistrement, ou de répétition, en studio, les plateaux de télé et les reportage d’actualité (pour Amy, les traques des paparazzi) et quelques séquences, si possibles en noir et blanc pour faire plus authentique, de la vie privée, l’enfance et la vie familiale. A quoi s’ajoute des images fixes, coupures de presse ou gros titres en Une, photographies soit privées (de l’enfance là aussi) soit réalisées par des professionnels plus ou moins connus). Dans tout ceci bien sûr, il s’agit d’alterner le plus connu et l’inédit et de fabriquer par le montage, un savant mélange de toutes ces sources sans nécessairement respecter l’ordre chronologique, même si dans l’ensemble il s’agit bien quand même de reproduire le déroulement de la biographie.

Deuxième matériau filmique indispensable à ce genre de documentaire : les témoignages. Ceux des proches de l’artiste sont indispensables, sa famille en premier lieu, puis ses amis de lycée ou d’enfance. Côté professionnel, on recueille les souvenirs, les anecdotes et les jugements des musiciens qui ont travaillé avec les chanteuses, mais aussi les critiques musicaux ou d’autres acteurs de la sphère musicale. Le montage là aussi aboutit à une sorte de patchwork souvent décousu, tant il n’est guère facile de trouver un fil directeur entre toutes ces déclarations où celui qui parle doit aussi veiller à produire un certain effet !

         Reste la présence de la musique. Dans les concerts et les studios d’abord. En illustration des autres images, en particulier les photos, ensuite. La règle ici est souvent (sans doute pour des questions de droits), de ne pas proposer de morceaux en totalité. Le côté patchwork des images se retrouve donc au niveau de la bande musicale. Dans Janis, chaque entretien et témoignage est accompagné en arrière-plan des chansons de l’artiste qui sont ainsi bien présentes dans le film mais peu audibles pour le fan ou même pour celui qui vient découvrir une discographie. Au fond le documentaire musical s’adresse en premier lieu à ceux qui connaissent déjà les artistes. Beaucoup plus en tout cas que la captation d’un concert centré sur la mise en scène de la prestation scénique et qui vise et réussit souvent à pénétrer au cœur même de la musique.

amy 2

A noter la présence dans le film sur Janis Joplin de D A Pannebacker, grand cinéaste de la captation de concerts et prestations live. Il évoque le cas particulier de Monterey. Les musiciens et chanteurs se voient proposés de signer avant leur entrée en scène une autorisation de filmer. Certains refusent. Le film ne s’attarde guère plus. Mais est quand même esquissé de la sorte l’épineux problème des droits. Faire un film musical n’est pas toujours aussi simple qu’il y parait.

A lire dans le DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE

93 la belle rebelle de Jean Pierre Thorn

Ballad of Genesis and lady Jaye (the) de Marie Losier

Conférence sur rien de Jean-Jacques Palix.

Cuivres débridés, à la rencontre du swing  Johan van der Keuken

Les Fils du vent de Bruno Le Jean

Gimme Shelter de David Maysles, Albert Maysles et Charlotte Zwerin

Michel Pretrucciani de Michael Radford.

Ne change rien de Pedro Costa

Le Prince Miiaou de Marc-Antoine Roudil

Sugar Man de Malik Bendjelloul

Twenty feet from stardom de Morgan Neville

Ziggy Stardust de D. A. Pannebacker

 

P COMME PHOTOGRAPHIE 3

Varda et la photographie. Une longue histoire d’amour, jamais démentie. Avant de se lancer dans le cinéma, Agnès Varda a une première activité professionnelle : photographe pour le Théâtre National Populaire de Jean Vilar, et ses clichés de Gérard Philippe au festival d’Avignon sont justement célèbres. Devenue cinéaste, elle saura parfaitement tirer profit de ses travaux photographiques dans certains de ses films. Elle a en effet réalisé trois films courts (expression qui pour elle doit remplacer le trop trivial court-métrage) qu’elle aime à appeler « cinévardaphoto », en un seul mot. Des films où la photographie est présente sous diverses formes, mais figure chaque fois comme une source d’inspiration en même temps qu’un moyen d’expression qu’elle intègre parfaitement au travail cinématographique.

Ydessa, les ours et etc… (2004, 43’) concerne non pas une photographe mais une collectionneuse de photos dont elle fait des exposition conçues comme des installations. C’est en particulier le cas d’une exposition réalisée à Munich qui a suscité l’intérêt de Varda qui part alors à Toronto rencontrer cette femme surprenante – une vraie star en fait – fille d’une survivante de l’holocauste. L’exposition rassemblait un nombre considérable de photos qui sont des portraits de toute sorte de gens, mais dont la caractéristique est qu’au moins l’un ces personnages présents a avec lui un ours en peluche, le fameux Teady Bear anglo-saxon, le nounours favori des enfants mais qui ne leur est pas réservé. La paluche peut en effet être déposée dans un coin de la photo, et un des jeux possible, nous dit Varda, consiste à le retrouver sur le cliché, ce qui n’est pas toujours évident au premier coup d’œil, surtout lorsque la réalisation fait se succéder les photos à un rythme plutôt rapide. Des ours en peluche nous en voyons donc de toute taille et de toute couleur ( le modèle bleu est une rareté). L’expo accumule toutes ces images du sol au plafond des salles, ce qui pour une visiteuse en particulier, peut donner une sorte de vertige. Varda commente tout cela avec son ton inimitable, souvent chaleureux et où transparaît parfois une teinte d’ironie. Et le documentaire suscite autant notre intérêt par son approche originale de la photographie que par la rencontre qu’il met en scène avec l’Ydessa du titre dont les poses devant la caméra sont déjà en elles-mêmes du grand art.

ydessa

Ulysse (1982, 21’) est le commentaire d’une photo réalisée par Varda elle-même quelques 28 ans auparavant. Un commentaire qui ne se veut pas une exégèse, ni une critique renvoyant au domaine de l’art. Il s’agit plutôt d’une exploration de ce qu’elle représente pour son auteur à partir de ce qu’elle donne à voir. Cette photo en noir et blanc est une composition mettant en scène sur une plage de galets une chèvre morte (en bas à droite), un homme nu de dos (en haut à gauche), et entre les deux, mais plus près de l’homme, un enfant également nu assis sur les galets Varda retrouve les deux personnages de sa photo, le petit Ulysse devenu adulte et l’homme qu’elle présente comme étant d’origine égyptienne Elle leur montre le cliché. Ulysse n’en a aucun souvenir, pas plus d’ailleurs que de la séance de pose. La photo prend dans le film une véritable dimension artistique, ce que Varda en toute modestie n’évoque pas directement. La resituant dans sa vie (elle évoque son premier film), elle préfère en faire une marque du temps qui passe, une aide au souvenir et à l’exercice de la mémoire Pourtant, dans le côté mystérieux de la composition (mystère qu’elle ne cherche pas à lever), c’est tout le pouvoir onirique de la photographie qui est mis en lumière, ce que le filmage ne fait que renforcer.

ulysse

Le travail photographique de Varda, nous pouvons l’aborder directement dans le film qu’elle réalise à partir des clichés pris lors d’un voyage à Cuba (Les Cubains, 1962, 28’). En 1962, Cuba fait encore rêver, et beaucoup y voit l’exemple le plus réussi de la révolution anti-impérialiste. Le film de Varda n’en est pas la démonstration. Il ne développe aucune théorie politique, même si on sent bien quand même la sympathie que l’auteure éprouve pour le pays. Varda filme les Cubains. Ou plutôt elle filme les photos qu’elle a prise des cubains. Entièrement réalisé en banc-titre, le film ne se réduit pas à une succession – ou une accumulation – de photos. Par la force du montage, par le rythme qui en découle, c’est une véritable œuvre cinématographique qui nous est donné à voir. La séquence sur la danse en particulier est à cet égard exemplaire. Filmée en images animées, elle ne serait sans doute pas plus dansante.

 

A lire sur la photographie dans le Dictionnaire du cinéma documentaire :

A la recherche de Viviane Maier. Film de John Maloof et Charlie Siskel.

Annie Leibovitz : Life through a lens. Film de Barbara Leibovitz

Journal de France. Film de Raymond Depardon et Claudine Nogaret

To Sand Photostudio. Film de Johan van der Keuken

 

 

 

C COMME CRITIQUE

Comment écrire la critique d’un film documentaire (grand public).

Un exemple à partir de l’article de Jean A. Gili sur le film de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud Les Saisons, article paru dans Positif n° 660, page 47, sous le titre L’homme et la nature.

1 Mentionner les films précédents des auteurs, c’est-à-dire Le Peuple Migrateurs et Océans (concernant donc comme les titres l’indiquent oiseaux et les poissons), et comme du coup on en est au troisième film parler de trilogie, ce qui d’ailleurs évite de devoir faire des hypothèses sur un quatrième éventuel opus.

2 Mentionner les prouesses technologiques. L’usage de drones est-il forcément le signe de l’efficacité du cinéma animalier ? La technique qui n’est pas « une fin en soi » est quand même de toute évidence à l’origine du caractère « époustouflant » des images. Ici il est tentant de multiplier les adjectifs tous plus forts les uns que les autres : magnifique est bien terne, grandiose ou même sublime serait plus grandiloquent. Dans notre exemple il faut noter la retenue de l’auteur pour qui « époustouflant » suffit (un travelling est quand même qualifié de « vertigineux »)

3 Dégager « l’intention » du film, c’est-à-dire les grands problèmes de notre époque : la protection de l’environnement, formule avec laquelle tout est dit. Pas besoin de préciser davantage, tout lecteur sait de quoi il s’agit. L’article peut alors se terminer en dénonçant « l’indifférence suicidaire des forcenés du progrès matériel ».

4 Dresser la liste des animaux que l’on voit dans le film : « les loups, les chevaux, les ours, les lynx, les marmottes, les hérissons, les piverts, les geais, les aigles, les chouettes, les oies sauvages, les hérons… »L’énumération ne peut se terminer que par des points de suspension !

5 mentionner rapidement (d’un mot) la bande son et l’auteur de la musique.

6 Éviter de parler de la production et de la distribution du film. Est-ce un spectacle pour enfants, à voir en famille ?

7 Ne pas juger. Faut-il aller voir le film ? L’éviter ? Est-il réussi ? Est-il original, surprenant, nouveau ? Ici il vaut mieux éviter d’employer des adjectifs qui pourraient trahir une prise de position du critique. Les lecteurs de Positifs sont bien sûr suffisamment grands pour décider d’eux-mêmes.

P COMME PHOTOGRAPHIE 2

Contacts. Une série documentaire sur une idée de William Klein. France, 2004, 429 minutes.

 L’idée de départ, due à William Klein, est tout à fait extraordinaire dans sa simplicité : demander à des photographes de commenter les planches contact de quelques-unes de leurs photographies les plus connues. Résultat : une série de petits films de douze minutes, diffusés d’abord sur Arte et réunis sur trois DVD, ce qui constitue une somme inégalable sur la photographie contemporaine. La planche contact, c’est un des moments essentiels du travail du photographe où, après la prise de vue, il choisit le cliché qui sera envoyé au tirage. Moment d’hésitation peut-être, ou au contraire de certitude immédiate, en tous cas moment où se joue la pertinence d’un regard. Bien des images non retenues par leur auteur pourraient être considérées par le profane comme identiques ou très proches de celle choisie. Et pourtant, une simple remarque, la prise en compte d’un détail au premier abord insignifiant, mais qui en fait change tout, et l’évidence du choix s’impose, sa pertinence devient incontestable. Nous percevons ainsi ce qui fait la force d’une image, ce qu’on n’aurait jamais pu appréhender si elle nous avait été présentée isolée, comme le résultat d’un hasard à la prise de vue, ou d’un coup de génie du photographe au moment où il appuie sur le déclencheur de son appareil. Certes, il ne s’agit pas de considérer que la prise de vue ne compte pas et il n’est pas question de revenir sur ce qu’un Cartier-Bresson par exemple appelait « l’instant décisif ». Mais ce qui est particulièrement bien montré ici, c’est que le travail du photographe ne s’arrête pas à la prise de vue. Qu’il y a un autre moment décisif, inévitable pour lui, quand seul devant le résultat brut de ses prises de vue, il doit choisir, c’est-à-dire comme on le dit toujours éliminer, même si certaines images pourront par la suite être reprises et utilisées dans un autre projet.

Les films qui nous présentent ces planches, en banc-titre bien sûr, mais animés par des panoramiques qui nous font progresser d’images en images, restituent parfaitement ce moment du choix, ne s’arrêtant qu’en fin de course sur l’image retenue, celle que le plus souvent nous connaissons déjà, mais que nous pouvons maintenant appréhender différemment, du fait de la confrontation rapide mais toujours signifiante que nous avons pu opérer avec d’autre images, si proches et pourtant fondamentalement différentes. Ces DVD ne constituent pas une histoire de la photographie, même si pratiquement tous les photographes les plus connus de la seconde moitié du vingtième siècle sont ici présents. Même si beaucoup d’entre eux situent les images présentées dans le contexte de leur réalisation et dans le parcours personnel qui fut le leur. Mais l’essentiel du projet n’est pas là. Il s’agit plutôt de nous faire rencontrer l’homme derrière le photographe, avec sa passion, ses doutes aussi. N’ajoutant aucun commentaire en plus de la parole du photographe, chaque film nous présente une facette de sa personnalité, celle bien sûr qu’il veut bien rendre public, mais les réalisateurs ont à l’évidence réussit à créer un tel climat de confiance que la spontanéité et la sincérité constituent la caractéristique première de chaque séquence. Bien peu d’œuvres filmées ont réussi à approcher d’aussi près le travail vivant d’artistes connus. Chaque DVD réunit une douzaine de films. Le premier regroupe les photographes considérés comme les grands classiques, surtout français ou ayant travaillé à Paris, de Cartier-Bresson à Doisneau, en passant par Lartigue, Boubat, Kertez ou Newton. Le second présente des photographes plus contemporains, une nouvelle génération en somme, avec en particulier des œuvres plus originales, inclassables même comme celles de l’américaine Nan Goldin ou du japonais Araki. On peut ainsi tour à tour rencontrer le photo-journalisme en particulier en temps de guerre, appréhender la spécificité du portrait ou suivre les contraintes de la photo de mode. Chaque volume nous réserve des surprises mais surtout sait nous émouvoir. Au total une œuvre qui nous permet de comprendre de l’intérieur ce qui constitue l’essentiel du travail photographique.

 A tout seigneur tout honneur, le premier épisode s’ouvre sur Cartier-Bresson. Tout de suite, c’est l’importance de la temporalité qui est évoquée par le photographe, même s’il ne reprend pas ici sa formule célèbre concernant «l’instant décisif ». De toute façon, l’ensemble de ses propos est parfaitement cohérent avec cette idée essentielle. Disons simplement que Cartier-Bresson ne se veut pas théoricien. Ici, comme dans bien d’autres circonstances, il ne vise pas à expliquer son travail. Il le donne à voir le plus simplement possible. Ce qui ne l’empêche pas pourtant, par quelques remarques en apparence anodines, de nous guider dans notre réflexion sur le sens de son œuvre et de la photographie en général, du portrait au reportage.

            Pour Cartier-Bresson, la photographie n’a pas à revendiquer d’être considérée comme un art. Il se présente lui-même comme un artisan, travaillant « au flair, au pifomètre ». Surtout ne pas réfléchir, pourrait être sa devise. Du moins au moment d’appuyer sur le déclencheur. Ensuite, devant la planche contact, il faut bien faire des choix, en fonction de la destination de la photo, « le tout venant » pour les revues ou les journaux, « la crème », pour les livres et les expositions. Mais toujours c’est la sensibilité qui prime. Et c’est peut-être pour être en accord avec cette idée que le film laisse la plus grande place au portrait.

            Cartier-Bresson ne se présente pas comme un spécialiste du portrait. Dans ses propos, tout semble si simple. Il n’a, dit-il, photographié que ses « copains ». Il suffit alors d’être là avec eux, souvent, de les regarder vivre. C’est cette connivence qui fait la réussite de l’image. Cartier-Bresson ajoute pourtant aussitôt un élément plus technique : l’importance du fond, « aussi important que le visage ». Phrase prononcée alors que sur l’écran nous sont présentés les clichés de Coco Chanel, en tailleur comme il se doit, devant une bibliothèque. Le renvoi à une photo vue quelques instants auparavant – Giacometti dans une rue se protégeant de la pluie sous son imperméable – est alors inévitable. Contrairement aux images prises dans son atelier, devant ou à côté de quelques unes de ses statues, l’artiste n’est pas ici reconnaissable. Mais ce qui compte, c’est sa façon de marcher, qui contient autant de sensibilité qu’une expression du visage.

            Dans ce film, Cartier-Bresson n’évoque pas son activité de photo-reporter ni son travail avec Magnum, l’agence dont il fut pourtant un des créateurs. Ses reportages sont pourtant présents, à travers une série de photos – pas de planche contact – prise en Inde, avec en particulier celles concernant la mort de Gandhi. Présentées sur un rythme extrêmement rapide, il faut un œil particulièrement attentif pour les discerner (à moins d’utiliser l’arrêt sur image !), comme si le moment précis où elles furent prise ne pouvait que laisser une sensation visuelle fugace, appelée à disparaître aussitôt dans les profondeurs de l’histoire.

            Le dernier mot de Cartier-Bresson est le mot « réussir ». Défile alors sous nos yeux la planche contact des photos de Matisse dans son atelier. Par un zoom avant, la caméra cadre en gros plan les trois colombes blanches. Un grand moment d’émotion…

Liste des photographes qui « dévoilent les secrets de leurs images »

Volume 1 : « La grande tradition du photo-reportage » : Henri Cartier-Bresson, William Klein, Raymond Depardon, Mario Giacomelli, Josef Koucelka, Robert Doisneau, Edouart Boubat, Elliott Erwitt, Marc Riboud, Leonard Freed, Helmut Newton, Don McCullin.

Volume 2 : « Le renouveau de la photographie contemporaine » : Sophie Calle, Nan Goldin, Duane Michals, Sarah Moon, Nobuyoshi Araki, Hiroshi Sugimoto, Andreas Gursky, Thomas Ruff, Jeff Wall, Lewis Baltz, Jean-Marc Bustamante.

Volume 3 : « La photographie conceptuelle » : John Baldessari, Bernd et Hilla Becher, Chistian Boltanski, Alain Fleischer, John Hilliard, Roni Horn, Martin Parr, Georges Rousse, Thomas Struth, Wolfgang Tillmans.

A COMME AUTISME

Elle s’appelle Sabine, Sandrine Bonnaire.

A ciel ouvert, Mariana Otero.

Cap aux bords, François Guerch

 

Les débats sur l’autisme et son traitement qui agitèrent le monde de la santé mentale autour de l’année 2012 sont-ils aujourd’hui apaisés ? Il faut l’espérer tant ces débats prirent la forme d’une véritable guerre où tous les coups étaient permis. Le cinéma n’y échappa pas, comme le montrent les différents procès que provoqua un film, Le Mur de Sophie Robert. Il est vrai que le dispositif du film pose problème au niveau déontologique. Il utilise en effet des entretiens réalisés auprès de psychanalystes pour les retourner contre eux et en faire des arguments de démonstration de l’incurie de la psychanalyste par rapport à l’autisme et de sa totale inefficacité thérapeutique, voire de sa dangerosité vis-à-vis des familles d’enfants autistes. Est-ce que c’était une raison pour interdire le film ? La justice a tranché, après bien des hésitations semble-t-il.

Heureusement, il existe des films qui abordent le problème de l’autisme dans une perspective bien moins polémique, même s’ils peuvent prendre position sur la question de l’accueil des « autistes » dans des institutions, hôpital psychiatrique ou petites structures ouvertes. Ils ont le grand mérite de nous montrer des enfants et des adolescents dans leur vie, dans leurs souffrances, et d’être ainsi une manière indispensable de nous aider à essayer de les comprendre et surtout de les accepter.

 

Elle s’appelle Sabine, premier film réalisé par Sandrine Bonnaire, connue jusqu’alors comme actrice, est d’abord le portrait d’une jeune fille, la sœur de la réalisatrice, dont le parcours de vie est caractéristique de ces personnes dont la différence n’est jamais vraiment acceptée par la société, et dont la famille se révèle, malgré toute sa bonne volonté, bien souvent tout aussi incapable que la médecine de trouver une solution adéquate aux difficultés qu’elles rencontrent. Mobilisant des images familiales, Sandrine Bonnaire nous montre sa sœur jeune, à 18 ans. Sabine y est jeune, belle, souriante, pleine de vie et profitant pleinement de la vie, comme lors de ce voyage à New York, en Concorde, avec Sandrine. Au moment de la réalisation du film, Sabine a 48 ans. Elle a beaucoup grossi, elle sourit très peu, elle est lente dans ses mouvements et son langage très répétitif est hésitant et très pauvre. Le contraste est frappant. Que reste-t-il de la première Sabine ? Est-ce bien la même personne que l’on voit dans ces images si opposées. Que s’est-il passé ? La réponse de la réalisatrice nous est donnée dans le récit de vie qu’elle fait de sa sœur.

elle s'appelle sabine

Sabine a toujours été perçue comme différente, voire anormale, par ses camarades de classe qui l’appelaient « Sabine la folle ». Elle est déscolarisée dès 12 ans suite à des excentricités insupportables pour le système scolaire ; un jour elle se déshabille dans la cour du collège ! Ses bouffées de violence sont de plus en plus nombreuses et elle semble de plus en plus en porte à faux avec le monde qui l’entoure. La médecine se révèle vite impuissante, incapable de donner même un diagnostic. Quant à la famille, malgré ses efforts, en particulier ceux de Sandrine, elle est bien obligée de constater qu’il n’est plus possible de garder Sabine avec elle, de s’en occuper constamment.la seule solution qui s’offre alors est l’hôpital. Un séjour de 5 longues années au cours desquelles la dégradation de l’état de santé global de Sabine est lente mais régulière. Et lorsque Sandrine intervient pour la faire sortir, il est déjà trop tard.

Pour Sandrine Bonnaire, fortement engagé dans la critique de l’hôpital psychiatrique (elle a été marraine en 2001 des journées de l’autisme), il s’agit de revendiquer la création de la part des pouvoirs publics de structures adaptées au cas de ces personnes que l’hôpital prive de liberté et qui n’a souvent d’autres actions thérapeutiques que le recours massif aux médicaments. Des structures de petite taille, comme celle en Charente où Sandrine a pu faire héberger sa sœur : quatre résidents accompagnés en permanence de deux éducateurs. Une structure où il est possible de retrouver la possibilité de vivre.

Film de Sandrine Bonnaire 2007 1 H 25

A ciel ouvert. Alysson, Jean-Hugues, Evanne, Amina, des enfants diagnostiqués psychotiques ou autistes, choisis parmi les 250 enfants et adolescents vivant dans cette institution, un IMP (Institut médico-pédagogique), le Courtil, situé à la frontière franco-belge. Mariana Otero y a passé plus d’une année en repérage, ce qui était nécessaire pour qu’elle se fasse accepter, elle et sa drôle de machine (la caméra qu’elle porte seule), par eux et aussi par les membres de l’équipe soignante, qu’elle ne pouvait pas ne pas filmer.

La relation des enfants au fait d’être filmés devient au cours du film un point central et il sera d’ailleurs pris en compte par les soignants comme contribuant au travail thérapeutique. Une relation très affective avec une cinéaste qu’ils acceptent comme faisant partie de leur monde. Une cinéaste qui ne mène pas d’entretien. Elle ne les questionne pas non plus. Mais elle leur parle, elle leur répond, et ce qui se vit dans ces échanges est tout à fait fondamental pour la vie de ces enfants, mais aussi pour le cinéma.

a ciel ouvert

Côté adulte, le film insiste sur le travail d’équipe des soignants. Une équipe où il ne semble pas y avoir de hiérarchie. On assiste à une « supervision », où un intervenant évoque son action dans le cadre de son travail et écoute les conseils qui lui sont proposés. Dans une conférence réunissant une bonne partie du personnel, une intervenante donne connaissance du rapport qu’elle a rédigé à propos d’un enfant. A côté d’elle, un des fondateurs de l’institut, qui sera d’ailleurs présenté vers la fin du film comme un des « responsables » du Courtil en tirera des perspectives pour l’action à venir.

Qu’il existe des solutions alternatives à l’enfermement de l’hôpital, c’est aussi ce que montre le film de François Guerch, Cap aux bords. Il le fait sans polémiquer, sans agressivité d’aucune sorte donc, simplement en montrant la vie de trois adolescents, leur quotidien pendant un été, un été qui pourrait très bien être une année, une vie.

Le film est tourné dans une colonie de vacances bien particulière. Il n’y a là que 3 à 5 enfants accompagnés d’un animateur chacun. La caméra les accompagne dans leurs longues promenades en forêt où le seul « événement » est la difficulté éprouvé par Matéo pour sauter d’un pas par-dessus un petit fossé. De la même façon le cinéaste suit ce petit groupe dans les rues d’une petite ville un jour de marché. A la solitude et au calme presque vide de la forêt succède ainsi l’animation de la foule et l’on imagine que le ressenti de Mateo en particulier doit être bien différent. C’est peut-être pour cela que nous le retrouvons en pleine crise dans la séquence suivante. L’animateur pourtant beaucoup plus grand et costaud que lui a bien du mal à le maîtriser, de l’immobiliser pour éviter qu’il ne commette sur lui ou les autres des actes de violence, pour essayer de le ramener au calme.

Dans toutes ces séquences, le cinéaste n’intervient pas. D’aucune façon. Il n’a donné aucune information sur ces enfants, ni leur âge, ni leur passé, ni leur traitement s’ils en ont. Le pari est ici qu’il n’y a rien à savoir d’eux pour que le film nous parle vraiment d’eux, de ce qu’ils sont réellement, en dehors de toute référence biographique et surtout médicale. De même le film ne donne aucune indication sur l’institution où il est réalisé, sur son fonctionnement et ses références théoriques. Nous ne savons rien des adultes qui accompagnent les enfants, même pas leur nom ! Mais nous les voyons agir et interagir avec ceux dont à l’évidence ils ont la charge. Un cinéma de pure observation donc, où la caméra est totalement oubliée, comme la mouche en haut du mur dont parlait Leacock. Une caméra totalement neutre qui se limiterait à enregistrer le réel devant elle ? Le cinéaste n’est pas si naïf pour le croire. Et il le dit de la façon la plus forte qui soit, c’est-à-dire par les seules images qu’il nous propose. La dernière séquence du film en est la démonstration lumineuse. Au cours d’une balade en forêt, le cinéaste suit le petit groupe d’enfants et d’adultes filmé devant lui dans la profondeur de champ du chemin. Matéo s’attarde. Il se retrouve seul devant le cinéaste et sa caméra portée à l’épaule. Se met alors en place un étrange jeu de cache-cache. Matéo entre et sort du cadre. La caméra le retrouve avant qu’il ne disparaisse à nouveau lorsqu’elle s’immobilise. Et le cinéaste lui parle. « Mateo…où es-tu ? Matéo…je te vois ». Matéo ne répond pas mais son regard suffit à dire qu’il joue le jeu, que c’est lui qui dirige la situation. Etre vu, disparaître, réapparaître, pour finalement fixer la caméra, la voir en étant vu, en gros plan frontal. Le temps d’une séquence de film, Matéo existe dans ce regard caméra, il existe pour le cinéaste, pour le spectateur futur, mais surtout il existe pour lui-même.

 

 

 

 

P comme Photographie

leibovitz
Annie Leibivitz : life throught a lens

 

Il n’est guère étonnant que de nombreux films documentaires traitent de la photographie. Beaucoup de ces cinéastes ne sont-ils pas aussi des photographes, ou n’ont-ils pas été d’abord des photographes. Alors, photographie et cinéma ne peuvent faire que bon ménage. Le cinéma se retrouve être le moyen idéal pour présenter une œuvre photographique, la vie d’un photographe et ses méthodes de travail. Et quand le photographe, devenu cinéaste, filme lui-même son travail photographique, n’avons-nous pas l’occasion exceptionnelle de pénétrer au cœur même du processus de création ? Le cinéma au service de la photographie ? Certes ! Mais si les Wenders, Van der Keuken, Depardon, Chris Marker, William Klein ou Agnès Varda sont des cinéastes, c’est peut-être aussi parce qu’ils ont été et sont restés des photographes.

La photo dans le cinéma documentaire, ce sont d’abord des portraits de photographes. La vie et l’œuvre, l’œuvre inscrite dans une biographie donc, suivant pas à pas la réalisation de l’œuvre à chaque étape de la vie. Qui peut être le mieux placé pour réaliser un tel film que quelqu’un qui connait parfaitement l’artiste ? Sa sœur par exemple dans le cas d’Annie Leibovitz, ou le fils dans celui de Salgado.

         Annie Leibivitz : life throught a lens, ce titre dit bien la volonté de présenter une œuvre en l’inscrivant dans le déroulement d’une vie, une vie tout entière consacrée à la photographie. Exemple type, les célèbres photos des ROLLING Stones prises tout au long d’une tournée mondiale. La photographe nous est alors présentée comme se fondant en quelque sorte dans le groupe, au point de s’adonner avec eux à la drogue !

         Le Sel de la terre, film réalisé par Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado est plus complexe dans la mesure où il entremêle de façon très subtile le portrait du photographe par son fils (portrait centré sur son travail de photographe) et une réflexion cinématographique sur son œuvre, sur ses photos, comme Wenders avait si bien su le faire à propos de l’œuvre chorégraphique de Pina Bausch. Il filme les photos de Salgado en gros plan, sans effet particulier en dehors de l’apparition en surimpression du visage du photographe qui commente son travail. C’est l’occasion de retrouver les photos les plus connues de Salgado, depuis les mines d’or à ciel ouvert du Brésil jusqu’à celles des puits de pétrole en feu lors de la première guerre d’Irak. Dans les deux cas les images de Salgado sont de magnifiques hommages au travail des hommes. Pour Wenders, Salgado est d’abord un témoin, comme lorsqu’il photographie la sécheresse et ses effets au Sahel. Des images choc, qui ont pu choquer. Une critique et philosophe des images comme Susan Sontag en ont dénoncé le côté voyeurisme et complaisance dans le morbide. Wenders n’évoque pas cette question. Ce silence doit suffire pour lui à réfuter de type de critiques.

         Autre exemple d’un cinéaste-photographe qui consacre un film à la photographie : Johan van der Keuken. Son film, To Sang Photostudio montre le travail d’un photographe qui n’est pas un artiste, ou du moins qui n’est pas reconnu officiellement comme tel et qui d’ailleurs n’en a pas la prétention. C’est un photographe « de quartier » pourrait-on dire, un quartier d’Amsterdam particulièrement cosmopolite. Le photographe réalise des portraits des habitants du quartier à la demande, à l’occasion d’un mariage ou d’une autre fête. Pour son film, c’est van der Keuken qui sollicite ces habitants, tous voisins, qui les mobilise pour venir les uns après les autres poser devant l’objectif du studio de To Sang. Un cérémonial cinématographique avant d’être photographique.

         Comment parler de la relation cinéma-photographie sans prendre en compte l’œuvre de Raymond Depardon ? Trois de ses films au moins, peuvent nous intéresser ici : Les Années déclics, Reporters et Journal de France.

         Dans Les Années déclics, Depardon se fait commentateur de son propre travail de photographe. Visiblement il aime évoquer les conditions de réalisations de tel ou tel cliché, revenant tout aussi bien sur la prise de vue que sur le tirage et même la publication et la diffusion. On n’est pas loin de la série Contacts, à laquelle d’ailleurs Depardon a participé et sur laquelle nous reviendrons plus en détail.

Reporters est tout entier tourné dans les rues de Paris. Où il ne se passe pas toujours des choses extraordinaires, mais où il faut bien trouver l’occasion de faire quand même des images pour alimenter la demande grandissante de la presse magazine. Pour cela, il y a bien sûr les passages obligés, la routine, le conseil des ministres du mercredi, les visites chez les commençants du maire de Paris, Jacques Chirac. La couverture de l’actualité, Depardon en connait toutes les contraintes, toutes les ficelles. Ses images ramenées d’Afrique, du Liban, de Berlin au moment de la chute du mur, pour ne citer que quelques-unes parmi les plus connues, n’ont pas grand-chose à voir avec les photos de stars du showbiz qui sont le plus souvent l’œuvre de ceux qu’on appelle, de façon très négative, des paparazzi, ces voleurs d’images à l’affut des moindres faits et gestes des célébrités qui peuvent faire vendre des journaux « people ». Pourtant ils font eux-aussi partie de la profession, dans laquelle ils n’ont pas toujours le beau rôle. Leur réputation sulfureuse doit-elle conduire à les ignorer, voire à les mépriser. Sans prendre ouvertement leur défense, sans justifier non plus leur existence, le film de Depardon aborde leur travail, comme celui de tous les photographes de presse, puisqu’il vise essentiellement à mettre en lumière toutes les facettes d’un métier dont il se sent si proche. Devenu cinéaste, Depardon, reste reporter dans l’âme. Ce dont il fait dans son film le reportage, c’est ce travail de photographe qui fut aussi le sien. Il peut le faire parce qu’il le connaît parfaitement, même si, au moment où il le fait, il n’est plus photographe de presse.

Journal de France a un petit côté testament professionnel, même si ce ne sera pas le dernier film réalisé par Depardon. Mais il revient sur son travail de photographe, ou du moins une partie de celui-ci, avec une grande sérénité. Il ne s’agit pas du photojournalisme, mais de cette œuvre particulière, concrétisée par une exposition à la Bibliothèque nationale sur la France profond, la France des sous-préfectures comme il dit, dont il film les boutiques des petits commerçants, des épiceries, des boucheries, des cafés. Ou bien il photographie un carrefour, une rue vide, une route, des lieux anodins mais qu’il a trouva photogéniques et significatifs des paysages des villages de notre pays à l’opposés des banlieues des grandes villes. Le film rend compte de la technique si particulière employée par Depardon, l’usage de la « chambre » photographique, un appareil encombrant et si contraignant (le temps de pose impose qu’il n’y ait aucun mouvement dans le cadre, pour éviter le flou) et totalement opposé au Leica, appareil favori des photoreporters. Ici Depardon ne photographie pas la vie avec son bouillonnement et son effervescence, mais l’immobilité, et le silence, de l’éternité.

A suivre…Si j’avais quatre dromadaires de Chris Marker et Salut les Cubains d’Agnès Varda

C COMME CINEASTES

Les cinéastes documentaristes sont-ils allergiques à la fiction, réfractaires à inventer des histoires, ou incapables de le faire ? Sont-ils attirés par la fiction sans réussir à franchir le pas ? Sont-ils tellement spécialisés dans le genre qu’ils ne réussissent à s’en évader ? Et pourtant bien des cinéastes ont réalisés à la fois des fictions et des documentaires (ou des documentaires et des fictions). Mais quels sont les rapports secrets entre ces différentes formes que prend leur œuvre ? Plusieurs cas de figure peuvent être identifiés

  • Il y a ceux qui ont commencé leur carrière de cinéaste en réalisant des documentaires et qui sont ensuite « passés » à la fiction sans jamais revenir au documentaire. Sans doute parce que la fiction les a entièrement satisfaits, tant en ce qui concerne la reconnaissance professionnelle que le succès public. Le documentaire n’était-il alors qu’un « entrainement » pour la fiction, comme d’autres réalisent des courts métrages avant de se lancer dans un long ?
    • Exemple : Alain Resnais. Mais on ne peut pas dire que sa carrière de documentariste n’ait que peu de valeur (ne serait-ce que par Nuit et Brouillard), et ne soit qu’une préparation à sa carrière ultérieure, la seule qui compterait.
  • Il y a ceux qui ont consacré leur œuvre à la fiction, et qui pourtant, à un moment ou à un autre, ont réalisé quand même un ou deux documentaires.
    • Exemple : Michelangelo Antonioni. Le documentaire est-il pour lui un refuge dans un moment difficile de sa carrière ? Il réalise La Chine sur une proposition de la RAI, alors que ses fictions précédentes ne connaissent guère de succès. Quand son génie finira par être reconnu, il ne reviendra jamais au documentaire. Il est vrai que la Chine fut attaqué de tous côtés, ce qui en aurait découragé plus d’un.
  • Il y a ceux qui ont réalisé essentiellement des documentaires et qui se sont un jour « essayé » à la fiction, sans pour autant être identifié autrement que comme documentariste
    • Exemple de Wang Bing, dont sa fiction, Le fossé, constitue en quelque sorte un diptyque avec un documentaire, Fengming chronique d’une femme chinoise.
    • Exemple aussi de Chris Marker, dont sa fiction (est-ce bien la seule qu’il ait réalisée ?) La Jetée est considérée comme une réussite exemplaire dans sa singularité.
  • Il y a ceux qui ont réalisé aussi bien des fictions que des documentaires, sans mettre les uns au-dessus des autres, même si la répartition quantitative entre documentaire et fiction tourne au profit de cette dernière. Ils ont ainsi construit une œuvre bicéphale, mais dans laquelle chaque côté reste autonome.
    • Exemple : Louis Malle en France, Wim Wenders et Werner Herzog en Allemagne.
  • Il y a ceux qui ont réalisé aussi bien des documentaires que des fictions en réussissant bien souvent à abolir la frontière traditionnelle entre les deux genres, en réalisant en particulier des fictions qui utilisent les moyens, les modalités de réalisations, renvoyant généralement plutôt au documentaire.
    • Exemple d’Agnès Varda dont bien des fictions, tout en restant des fictions, sont aussi des documentaires, et pas seulement dans la forme ; et de Jean Rouch qui réalise des documentaires qui sont aussi des fictions.

V COMME VOYAGE

Voir des films documentaires c’est voyager, physiquement, à travers le monde, les continents, les pays, les villes. Mais c’est aussi partir à la découverte de soi et à la rencontre des autres. Des itinéraires se dessinent ainsi, particulièrement subjectifs dans le choix des films qui les constituent.

 

Premier voyage : itinéraires du monde

 1 La Route

            Route one USA (R Kramer)

 2 La Ville

            Du côté de Nice (J Vigo)

            Amsterdam global village (J van der Keuken)

            Calcutta (L Malle)

            Rome désolée (V Dieutre)

             Daguerreotype (A Varda)

            Bonne Nouvelle (V Dieutre)

 3 Le Pays. Le Continent

            Afrique. Comment ça va avec la douleur. (R Depardon)

            Vers le sud (J van der Keuken)

            L’Inde fantôme (L Malle)

            Paysages manufacturés (Chine) (J Bachwal – E Burtynski)

 4 La chasse (l’aléatoire)

            Bataille sur le grand fleuve (J Rouch)

            La chasse au lion à l’arc (J Rouch)

Deuxième voyage : itinéraires du moi

1 Lettres ; « je vous écris d’un pays lointain», « il écrivait »

           Lettres de Sibérie, Sans Soleil, Le tombeau d’Alexandre. (C Marker)

 2 Autobiographie filmique

            Retour en Normandie (N Philibert)

            Les plages d’Agnès (A Varda)

            Les films rêvés (E Pauwels)

 3 L’histoire familiale

            Histoire d’un secret (M Otero)

            Rue Santa Fe (C Castillo)

            Elle s’appelle Sabine (S Bonnaire)

 4 l’itinéraire de la mémoire

            Valse avec Bachir (A Folman)

 Troisième voyage : itinéraires des autres.

 1 Les paysans

            Farrebique ; Biquefare (G Rouquier)

            Profils paysans ; la vie moderne (R Depardon)

 2 Les ouvriers

            A l’ouest des rails (Wang Bing)

            Humain trop humain (L Malle)

            Reprise (H Le Roux)

            Entrée du personnel (M Frésil)

 3 Les Parisiens

         Chronique d’un été (Rouch, Morin)

        Le joli mai (C Marker)

 4 Les Québécois

            La trilogie de l’Ile aux Coudres (P Perrault)

 5 Les Africains

            Afrique 50 (R Vautier)

            Les Maîtres fous (J Rouch)

            Doulaye, une saison des pluies (H-F Imbert)

 6 Les Palestiniens

            Pour un seul de mes deux yeux (A Mograbi)

            Cinq caméras brisées (E Burnat et G Davidi)

 7 Les Immigrés

            Mémoires d’immigrés (Y Benguigui)

           Les Larmes de l’immigration (A Diago)

 8 Les déshérités

            Les glaneurs et la glaneuse (A Varda)

            Au bord du monde (C Drexel)

 9 Les politiciens et les militants

            Le fond de l’air est rouge (Marker)

            Primary (R Drew)

            1974, une partie de campagne (R Depardon)

           Tous au Larzac (C Rouhaud)

           Chats perchés (C Marker)

O COMME ORIGINE

Aux origines du cinéma documentaire : Flaherty / Vertov

 Comme pour les tout premiers moments du cinéma dans son ensemble où il est courant d’opposer les films des frères Lumière à ceux de Méliès (documentaire/fiction), les débuts du film documentaire sont placés sous le signe de l’opposition, devenue un lieu commun de l’histoire du cinéma, entre Fhaherty et Vertov.

Nanouk l’esquimau – Robert FLAHERTY (1920-1922)

Flaherty n’est pas un cinéaste de formation. Explorateur, c’est sa découverte des Inuits du grand Nord canadien ( et plus particulièrement de l’un d’entre eux, Nanouk) qui le conduira à fixer sur pellicule leurs conditions de vie si difficiles, dans cette nature grandiose mais fondamentalement hostile. Seul le cinéma pouvait rendre compte de cela et de l’admiration que ces personnages ne pouvaient que susciter.

Nanouk of the north est considéré comme le premier film documentaire de l’histoire du cinéma, ce qui n’est historiquement qu’une approximation. Mais c’est sans doute, grâce à son succès considérable dès les années 22, celui qui montra de façon la plus éclatante qu’il pouvait exister un autre cinéma que les fictions tournées à Hollywood. En tout cas, s’ouvrait ainsi la problématique inépuisable du rapport du cinéma au réel. Même si les principales caractéristiques du film sont très proches de celles que l’on retrouve dans le cinéma de fiction :

  • La centration sur un personnage dont la dimension héroïque est clairement affirmée. Véritable héros (il sauve sa famille de la famine) il focalise tout l’intérêt et la sympathie du spectateur, comme celle du cinéaste. Nanouk est bien l’Inuit que le film nous montre, mais il lui est demandé de jouer, pour les besoins du film, son propre rôle.
  • Beaucoup de séquences sont construites comme un récit autonome, avec des effets de dramatisation. Il y a presque du suspens !
  • Des tableaux explicatifs tiennent lieu de commentaire. La technique de pèche est présentée de façon concrète. Le cinéaste vise précisément de rendre compte de la réalité.
  • Le cinéaste n’hésite pas à reconstituer ou à mettre en scène (faire jouer) des actions pour pouvoir les filmer plus facilement et pour qu’elle soit plus évocatrice pour le spectateur (l’exemple de la pèche au phoque est célèbre) !

L’Homme à la caméra – Dziga VERTOV (1928)

Vertov est une des figures emblématiques du cinéma soviétique des années 20, aux côtés de Einsenstein, moins connu que l’auteur du Cuirassé Potemkine et d’Octobre, mais sans doute plus important en ce qui concerne le film documentaire.

            Engagé aux côtés de la révolution bolchevik des premières années, les positions théoriques de Vertov sont souvent résumées par deux de ses mots d’ordre : Ciné-œil et Kino-pravda.

            Le second est quelque peu équivoque, du moins dans la traduction de « cinéma vérité », utilisée dans les années 60 par Jean Rouch, en particulier dans l’introduction du film réalisé en collaboration avec Edgar Morin, Chroniques d’un été. Car Pravda renvoie d’abord au titre du quotidien bolchevique, pour lequel il s’agissait de réaliser des suppléments filmiques, plutôt qu’à une incarnation de la vérité éternelle !

Ciné-œil, par contre, est une expression à retenir et parfaitement originale. Pour Vertov, la caméra, merveilleux outil technologique – dès 1920 ! – permet par sa technicité justement d’aborder la réalité avec beaucoup de force que l’œil humain. Elle nous fait voir le monde, dit Vertov comme on ne l’a jamais vu auparavant. Il s’agira alors de pousser le plus loin possible ses potentialités, en utilisant tous les effets spéciaux disponibles (ralentis, accélérés, surimpression, découpage de l’écran…), et de mettre au service de cette force une nouvelle conception du montage, remplaçant toute idée de mise en scène. L’Homme à la caméra est la parfaite concrétisation de ces perspectives.

Le cinéma de Vertov s’engage alors dans une opposition systématique au cinéma narratif qui deviendra dominant dans le monde occidental :

D’abord, il refuse les cartons (intertitres), trop explicatifs, et qui brise le rythme des images.

Ensuite il faut dit-il renoncer aux personnages, et surtout au Héros (cf Nanouk). Ou plutôt le seul personnage possible c’est le peuple révolutionnaire, dont chaque membre est tout aussi important que n’importe quelle personne célèbre incarnée par des acteurs.

Du coup, plus besoin de scénario, dans la mesure où il ne s’agit plus du tout de raconter une histoire ou de construire un récit, avec les effets dramatiques, c’est-à-dire artificiels, que cela implique.

L’homme à la caméra ne sera donc pas tourné en studio, mais dans la ville, au plus près de la vraie vie ! Le film retrace alors une journée de tournage, du petit matin où la ville s’éveille au soir où chacun retrouve son chez soi après avoir accompli en toute sérénité son travail quotidien. Le tout sans aucune dimension romanesque. La temporalité en particulier ne vise pas à créer un suspens, ou une attente. Elle renvoie simplement à la chronologie naturelle de la vie quotidienne. C’est à ces conditions que le cinéma s’émancipera définitivement de la littérature et du théâtre.

 44 Vertov Dziga - L'Homme à la caméra

F COMME FOLIE

Les cliniques de Saint-Alban et de Laborde, respectivement filmées par Mario Ruspoli et Nicolas Philibert, sont les hauts lieux de la psychiatrie institutionnelle auxquels restent attachés les noms de François Tosquelle et Jean Oury et que le cinéma documentaire nous a donnés à voir. A l’opposé, l’asile de San Clemente filmé par Raymond Depardon ou la prison de Bridgewater où se déroule le Titicut Follies de Frederick Wiseman (sans oublier le dernier film en date de Wang Bing diffusé en France sous le titre de A la folie), nous font ressentir l’horreur de l’enfermement asilaire que les films de Ruspoli et de Philibert servaient à dénoncer. Tous ces films montrent bien que filmer la folie n’est pas possible sans prendre parti sur la question de la place que réserve la société à ceux qu’elle qualifie de fous.

Le cinéma documentaire s’est intéressé à la santé mentale en traitant d’abord de la folie et plis récemment de l’autisme de façon spécifique. <pourtant, malgré les différences de centration du regard cinématographique, on retrouve les mêmes interrogations : comment présenter ces individus que l’on qualifie ou qu’on ne veut plus étiqueter de fous ; qu’en est-il de l’hôpital psychiatrique ; comment la société accueille-t-elle, ou laisse-t-elle à sa marge, ceux qu’il reste bien difficile de ne pas considérer comme des êtres à part ?

         Un des premiers films documentaires consacré à la folie est Regards sur la folie : la fête printanière (1962) de Mario Ruspoli, un film qui peut être considéré comme fondateur et particulièrement représentatif du cinéma direct qui se développa en France et au Québec en particulier dans les années 1960 (Rouch, Perrault, Brault…). Michel Brault est d’ailleurs l’auteur des images du film de Ruspoli et l’on reconnaît parfaitement son style : caméra à l’épaule, au plus près des sujets qu’il filme sans donner l’impression de les déranger ou de modifier leur comportement en quoi que ce soit. Le film est tourné dans l’hôpital de Saint-Alban en Lozère (un ancien monastère qui avait été transformé en prison avant d’être consacré à l’accueil (ou à l’enfermement) de malades psychiatriques. Comme on le verra dans des films plus récents (Depardon, Wang Bing) Ruspoli nous montre les couloirs filmés dans de longs travellings, il nous montre aussi les lits où les malades sont allongés, silencieux. Le film porte une attention particulière à certains de ceux qui vivent dans ce lieu plutôt vétuste marqué par la promiscuité et l’impossibilité d’une quelconque intimité, C’est par exemple une vieille femme qui dit s’appeler Blanche, filmée en plans fixes, allongée sur son lit. Le médecin se tient à ses côté, tout près d’elle. Il y a aussi cet homme que l’on retrouve à plusieurs reprises et qui tient toujours le même discours critique sur l’hôpital, sa nourriture infecte et ses murs qui en font une prison.

         Le film ne prétend pas proposer une explication des méthodes utilisées à l’hôpital. Mais il met en évidence une relation particulière entre médecins et malades. Des médecins très attentifs aux critiques que les malades et leurs parents peuvent faire de leur travail et du contexte hospitalier dans lequel il se déroule.

         Le titre du film évoquait une fête, ce qui peut paraître contradictoire avec l’omniprésence des murs qui nous rappellent sans cesse que nous sommes dans un lieu d’enfermement. Et pourtant, le film se termine par une longue séquence tournée lors de la kermesse du village et dans laquelle les pensionnaires de l’hôpital et son personne se mélangent tout à fait avec les habitants et participent aux mêmes jeux et aux mêmes danses. Le film nous rappelle que les fous sont avant tout des êtres humains, et que s’ils peuvent être considérés comme malades, ce n’est pas une raison pour les rejeter. Le film de Ruspoli, dans sa dimension humaniste, est à l’évidence une dénonciation de l’asile et s’inscrit parfaitement dans le courant de la psychiatrie institutionnelle. Un de psychiatres travaillant à Saint-Alban, François Tosquelle, en est d’ailleurs un des instigateurs en France.

         Ce regard porté sur l’enfermement dans l’hôpital psychiatrique, nous le retrouvons dans le film de Depardon tourné en Italie, San Clemente, un asile situé sur une île près de Venise. Quelle vie peuvent avoir ceux qui sont là comme des prisonniers ? Le cinéaste n’est pas très bien accueilli. « Vous n’avez pas honte, lui dit-on…Foutez le camp. » Ou bien « vous devriez chercher un travail honnête » et une main essaie de lui prendre le micro. Une femme se cache le visage derrière son sac à main. Beaucoup de violence, d’agressivité et de rejet de cette caméra vécue comme un intrus. Pourtant, un homme demande au cinéaste de lui offrir une cigarette et un autre l’appelle par son prénom. Mais cela ne signifie pas qu’il y ait une véritable rencontre entre le cinéaste et ceux qu’il filme.

         Depardon précise à la fin de son film qu’il a pu le réaliser dans ce lieu totalement déshumanisé grâce à l’intervention de Franco Basaglia, l’antipsychiatre le plus connu en Italie, luttant pour obtenir la suppression des « asiles de fous ». Le film de Depardon peut alors être compris comme un témoignage irréfutable du scandale humain que représente l’asile.

         L’opposé absolu de San Clemente, c’est la clinique de Laborde, filmée par Nicolas Philibert dans La moindre des choses. Laborde, clinique fondée en 1953 par Jean Oury, considérée comme une alternative à l’hôpital, pratique des méthodes thérapeutiques n’ayant de sens que parce que la plus grande liberté est laissée aux patients. A Laborde, il n’y a pas de fous, et on ne parle pas de malades, même s’il est évident dans bien des plans du film qu’ils relèvent de lourdes pathologies. Mais le film de Philibert ne nous montre pas une pratique de la psychiatrie. Il nous montre la vie quotidienne d’hommes et de femmes qui deviennent tout au long du film de moins en moins anonymes. C’est aussi la barrière entre soignants et « pensionnaires » qui est abolie, même s’il reste entre eux des différences qu’il ne s’agit pas de nier.

         Le film fait une grande place à la préparation de la fête annuelle réunissant les familles et les amis des pensionnaires. C’est l’occasion de monter une pièce de théâtre, Opérette de Gombrowicz. Les répétitions montrent toutes les difficultés qu’éprouvent ces « acteurs » improvisés pour apprendre et retenir le texte et pour interagir avec leurs partenaires de théâtre. Bien sûr, même si cela n’est jamais dit dans le film, il s’agit là d’une forme de thérapie. Comme tout ce qui se passe à Laborde. Même si cela porte sur les choses les plus insignifiantes de la vie quotidienne. Mais justement, c’est dans les petits riens vécus au jour le jour, dans la moindre des choses qui les entoure, que ces personnes en grande souffrance peuvent retrouver des raisons de continuer à vivre.

A suivre (Titicut Follies et A la folie)

Regards sur la folie : la fête printanière Mario Ruspoli (1962)

San Clemente Raymond Depardon (1980)

La Moindre des choses Nicola Philibert (1996)

san clemente 3San Clemente

moindre des choses 2 La Moindre des choses

G COMME GUY GAUTHIER

Peut-on définir le documentaire ? La tentation est forte, même si en le tentant Guy Gauthier précise immédiatement que toute définition court le risque d’être partielle et donc de pouvoir toujours être contestée en faisant intervenir un autre point de vue.

Retraçant une petite histoire des tentatives de définitions du documentaire, Gauthier fait jouer le jeu des oppositions les plus courantes (par rapport à la vie, par rapport à la fiction, par rapport à la technique), répertoriant ainsi la multitude des appellations dont ce cinéma a fait l’objet.

« Le documentaire, c’est la vie ».

  • Ciné-œil (Vertov, 1924)
  • Document-vie (Léon Moussinac, 1928)
  • Film de vie (jean Benoît-Lévy 1945)
  • Caméra vivante (Richard Leacock)
  • Cinéma du vécu (Pierre Perrault)

« Le documentaire, c’est l’authentique ».

  • Cinéma de la réalité
  • Cinéma du réel
  • Cinéma-vérité
  • Cinéma direct

« Le documentaire, c’est la fiction ».

  • Le documentaire romancé
  • Docu-drame
  • Documentaire-fiction
  • Fiction documentée
  • Fiction documentaire
  • Le « documentaire » fictif (la Bombe de peter Watkins)

« Le documentaire, c’est l’action ».

  • Le documentaire de création
  • Le documentaire ethnographique et sociologique (Jean Rouch)
  • Le documentaire social (Henri Stork)
  • Le documentaire militant (Joris Ivens)
  • Le documentaire d’intervention (Fernando Solanas)

 

Guy Gauthier, critique et théoricien du cinéma documentaire, auteur en particulier de :

Le Documentaire, un autre cinéma (Nathan université)

Chris Marker, écrivain multimédia ou Voyage à travers les médis (L’Harmattan)

 

M COMME MODERNE

Le documentaire moderne ? Le documentaire d’aujourd’hui, tout simplement !

On peut aussi dire créatif, ou documentaire d’auteur, ou expérimental, bref un film qui ne se contente pas d’utiliser des recettes anciennes, quelle ait été leur pertinence passée, un documentaire qui cherche et qui trouve la façon la plus adéquate de mettre en forme son projet, ne serait-ce que partir à l’aventure avec une caméra et la folle envie de faire des découvertes.

 

Un des traits les plus caractéristiques des documentaires d’aujourd’hui, c’est l’implication du cinéaste dans son œuvre, dans la situation qu’il filme, avec les personnes qu’il rencontre, qui deviennent irrésistiblement ses amis (plus que de simples rencontres de toute évidence). Et alors, il peut dialoguer avec eux, les connaître au plus profond de leur être, prendre connaissance de leurs problèmes, non pour trouver des solutions, mais pour les comprendre et les faire comprendre.

Les documentaristes d’aujourd’hui ont de multiples façons de penser leur place, en tant qu’auteur, dans leur film.

D’abord en repensant la place de la caméra, en lui donnant une existence dans le film, en la chargeant de sens. La caméra, l’instrument de l’enregistrement de l’image et du son, n’est plus cette technique qu’il faut faire oublier, ou cet objet auquel on se permet de jeter un coup d’œil furtif que les cinéastes qui veulent faire « moderne » s’empressent de garder au montage (mais pas trop quand même !) La caméra, dans le documentaire d’aujourd’hui (héritier de Vertov et du cinéma direct) c’est la personne du cinéaste, son œil, son incarnation. Alors face à la caméra, on parle, on lui parle, parce qu’on parle au cinéaste qui la tient. Les exemples sont de plus en plus nombreux : de Denis Gheerbandt, dans l’ensemble de ses films, à Emmanuelle Demoris pour Mafrouza, de Mariana Otero dans A cœur ouvert à Anna Roussillon pour Je suis le peuple.

La place du cinéaste dans son film c’est aussi les marques qu’il y inscrit de son travail, de la conception à la réalisation, toute l’énergie qu’il peut et qu’il doit mobiliser pour faire son film. Comme le dit si bien Éric Pauwels, tout cinéaste a des films rêvés qu’il ne pourra sans doute jamais réaliser, mais lorsqu’il en réalise un alors il se doit de mentionner les conditions dans lesquels cela a été possible.

Aujourd’hui, les documentaires ne sont pas les films d’un anonyme, d’un tâcheron du cinéma. Et c’est bien pour cela que les grands spectacles animaliers, ou touristiques, ne sont pas des documentaires modernes. Ils restent des images pour les images, même s’ils peuvent surprendre, faire rêver ou angoisser…

  1. Jean Rouch et Edgar Morin discutant au début de Chronique d’un été des conditions de réalisation de leur film (sa nouveauté, ses difficultés…) constitue en 1960 une innovation cinématographique essentielle et ouvre une voie que le cinéma documentaire contemporain ne cesse d’explorer.