A COMME ABECEDAIRE – Frederick Wiseman.

Chacun de ses films pourrait bien sûr être caractérisé par un mot-clé. Les inventorier reviendrait alors à élaborer une bibliographie. Il est plus intéressant de tenter des regroupements voire des synthèses. Au risque – assumé – de ne pas être exhaustif.

Administration

Chaque institution a sa direction qui a la responsabilité du bon fonctionnement et qui doit affronter tous les problèmes, en particulier financiers, qui ne manquent pas de se poser.

Animaux

Le bétail pour la viande, les chevaux pour les paris aux courses et les animaux sauvages mis en cage dans les zoos.

Armée

La base de Fort Polk en Louisiane et celle de Vandenberg en Californie où est situé le siège de commandement de l’armée de l’air et le fameux « bouton rouge » qui peut déclencher l’arme nucléaire.

Bovins

Depuis les pâturages jusqu’à l’abattoir, l’itinéraire de la vie des vaches suivi pas à pas.

Boxe

Le seul sport qu’il ait filmé. Mais il ne s’agit nullement de compétition. Plutôt d’un passe-temps, ou d’une activité pour entretenir son corps et sa forme.

Consommation

Les magasins Neiman-Marcus à Dallas, temple du luxe et de l’argent.

Danse

L’American Ballet Theater, d’abord. Puis le Ballet de l’Opéra de Paris. Les répétitions beaucoup, mais aussi les réunions de direction, sans oublier les couloirs, les escaliers et les toits.

Durée

Le plus souvent ses films durent plus de trois heures, voire quatre, pour aller jusqu’à huit. C’est qu’il faut du temps pour montrer tous les aspects de la réalité filmée. Et surtout ne pas donner l’impression d’un simple survol.

Ecole

En 1968, dans High School, il filme à Philadelphie un lycée à la pédagogie plutôt traditionnelle. En 1994, High School II montre les évolutions fondamentales du système remplaçant une discipline autoritaire par une responsabilisation de plus en plus grande des élèves

Folie

Son premier film lui est consacré. Dans un asile internant des criminels déclarés irresponsables.

Handicap

Cécité, surdité, mais aussi les polyhandicaps.

Institution

Filmer les institutions américaines, sa grande spécialité. Vues de l’intérieur, dans le plus possible tous leurs aspects.

Livre

Des livres et des lecteurs, dans le silence de ce temple de la lecture qu’est une bibliothèque.

Méthode.

Tout au long d’une carrière cinématographique de plus de quarante ans il n’a jamais varié sur les grands principes  qui fonde son cinéma : pas d’entretien ni d’interview, pas de commentaire surajouté, aucun ajout de données explicatives, ni musique ou texte en surimpression ou en insert,  un filmage long ,sans plan préétabli, le rythme du film émergeant peu à peu au montage, une attention au détails presque maniaque, et surtout une durée qui respecte les personnes filmées, leurs actions et les lieux dans lesquels elles se déroulent.

Mort

Un hôpital. Des patients en fin de vie.

Musée

National Gallery, à Londres. Les tableaux bien sûr filmés en gros plan, souvent plein cadre, mais aussi les visiteurs, les gardiens et les autres membres du personnel.

New York

Central parc, un havre de pays dans la frénésie de la grande ville, qu’on arrive à oublier. Mais aussi Jackson Heights, ce quartier exemplaire du brassage culturel des grandes villes de l’est.

Paris

Essentiellement vu depuis les toits de l’Opéra Garnier. Les Boulevards et les avenues. Mais surtout les toits. Le tout filmé sous une grande lumière, un soleil éclatant.

Police

Un commissariat à Kansas City. La violence quotidienne mais aussi celle des policiers blancs sur les Noirs

Théâtre.

Il a été lui-même metteur en scène. Et il a filmé la Comédie Française à Paris.

Université

Berkeley, le modèle américain de l’université publique donc gratuite, mais menacée par le libéralisme ambiant.

Ville

Paris, Londres, New York,  mais aussi Dallas et  Austin au Texas  et même dans l’Amérique profonde, des villes plus petites, Monrovia dans l’Indiana par exemple.

V COMME VOIX

Arguments, Olivier Zabat, 2019, 118 minutes.

Le dernier film d’Olivier Zabat est un défi. Filmer le non-filmable. Ce qui ne peut être filmé. Les voix qu’entendent certaines personnes. Les voix que certaines personnes disent entendre. Car bien sûr, ces voix on ne les voit pas. On ne les verra jamais. Mais en plus,  ces  voix –là, on ne les entend pas. On ne les entendra pas dans le film, même si les personnes filmées nous disent ce qu’elles entendent, comme un écho de la voix qu’elles sont seules à entendre.

Qui sont ces personnes qui entendent des voix ? Et quelle est cette voix qu’elles disent entendre ? Et d’ailleurs entendent-elles une voix – LA Voix – ou des voix ? Toujours la même, ma Voix, qui s’identifie donc avec moi, qui fait partie de moi ? Ou différentes selon les moments, les situations, le contexte. Et cette voix d’où vient-elle ? De l’extérieur ou de l’intérieur ? Est-elle l’expression de mon intériorité, ou bien marque-t-elle mon être au monde ? Est-elle fermeture sur soi ou ouverture sur les autres ?

Un défi ? Un pari. Est-il réussi ?  Le film est un défi en soi, mais aussi, grandement, un défi à la critique. Car comment peut-on décider si le pari est réussi. Est-il possible d’argumenter ? Sur quels arguments est-il possible d’appuyer un jugement ? Réussi ou pas. Ou simplement c’est déjà très bien de l’avoir posé. S’il n’y a pas d’arguments possibles, fiables, alors tout est affaire de ressenti, d’affects. Ce qui revient à se demander si la Voix de cette personne qui dit l’entendre, cette voix d’un autre, résonne un tant soit peu en moi. Est-ce que je peux l’entendre ? Est-ce que ce que la personne filmée dit entendre, je l’entends comme une voix entendue par elle, avant qu’elle l’oralise, ou au mieux au moment même où elle l’entend ?

Une première façon – assez banale au fond mais néanmoins nécessaire – de percevoir le film de Zabat, est de le considérer comme une prise de position, une dénonciation de l’intolérance et de la discrimination. Les personnes qui entendent des voix sont-elles anormales, des fous, des cinglés, au mieux des autistes ? Ou bien, ce qui serait presque pire, de simples affabulateurs. Le film se situe bien sûr du côté de la défense des différences. En aucun cas il s’agit de folie. Entendre une voix – ou des voix – est simplement une différence, qu’il faut accepter comme telle. Ce n’est donc pas une tare, même si ce n’est sans doute pas non plus un bénéfice. Reste qu’on ne peut éviter de se demander pourquoi cette personne-là et pas les autres, pourquoi lui et pas moi ?

Il y a une autre lecture possible, qui n’est d’ailleurs pas incompatible avec la précédente. Il s’agira alors de considérer le film d’Oliver Zabat, comme l’explicitation du contrat documentaire. C’est-à-dire ce qui me pousse dans le film à croire qu’il s’agit du réel, que ce qui nous est montré n’est pas le fruit de l’imagination, une invention donc, ou au pire un mensonge. Qu’est-ce qui me pousse à croire que ceux qui disent entendre des voix les entendent vraiment, qu’ils ne racontent pas des sornettes. Que ces voix ne sont pas imaginées ou fantasmées mais entendues. Le cas des entendeurs de voix est en quel sorte un élément crucial dans cette problématique.

Et du coup, qu’en est-il du film ? Celui de Zabat ou de tout autre cinéaste qui aurait la prétention de filmer la Voix qu’entendent certaines personnes et pas seulement ces personnes-là. Ne faut-il pas le considérer comme un vrai-faux documentaire, ces films qui se donnent comme documentaire, qui revêtent tous les habits du documentaire (toutes les techniques et les dispositifs), mais qui ne sont en fait que des fictions. Vrai-faux documentaire, il y a des réussites dans le genre, Zadig de Woody Allen ou surtout I’m Still here de Casey Affleck. Dans le cas d’Arguments, qu’est-ce qui me pousse à croire que les personnes filmées ne sont pas des acteurs et qu’ils sont rassemblées devant la caméra pour nous faire croire qu’ils entendent des voix ? S’il ne s’agit pas d’une fiction, alors la façon dont la personne qui dit entendre une ou des voix doit être filmée de façon à ce qu’il n’y ait aucun doute. Oui, elle entend des voix ou une voix, et si ceux qui n’en entendent pas ne peuvent certes pas se mettre à sa place (puisque cette voix ils ne l’entendront jamais), ils peuvent du moins accepter que cette voix existe, qu’elle résonne dans une tête ou les oreilles d’un être humain, qu’elle a pour lui le même degré de réalité que ces sons qu’il peut émettre dans le monde extérieur à destinations des autres.

Le film d’Olivier Zabat contient une séquence – longue et relativement éprouvante pour le spectateur – où une femme est poussée à oraliser et à crier de plus en plus fortement (comme un caporal peut de faire face à un simple soldat) les insultes que sa voix lui adresse de façon de plus en plus agressive. S’il s’agit d’une actrice elle joue particulièrement bien son rôle. Mais le filmage de la scène ne se situe pas du côté du théâtre. Et il y a bien quelque chose dans les images qui nous sont proposées –un quelque chose bien difficile à définir avec précision – qui nous pousse à accepter qu’il y a du réel dans la scène, qu’elle se situe du côté de la vérité. C’est tout l’art du cinéaste d’aborder la situation des entendeurs de voix dans toute sa complexité, avec toute la lucidité dont un observateur  (Zabat ne se présente pas dans son film comme un entendeur de voix) peut faire preuve, sans chercher à convaincre ou à persuader de la véracité de ce qu’il filme. Cette véracité peut alors s’imploser d’elle-même, sans besoin d’un recours à une quelconque démonstration. Ce qui est la force même du cinéma documentaire.

P COMME PLASTIQUE

Plastic China, Jiu-Liang Wang, Chine, 2017, 86 minutes.

Du plastique. Des torrents de plastique. Des montagnes de plastique. Les déchets plastiques du monde entier affluent en Chine. Par bateaux entiers. Et d’énormes camions les acheminent dans les campagnes. Dans de petits villages, où des familles essaient de gagner un peu d’argent en les recyclant.

Le film suit en fait deux familles, le patron et l’ouvrier. Le premier pense pouvoir s’enrichir – relativement quand même, son rêve est de pouvoir s’acheter une voiture neuve. Et de pouvoir inscrire son fils à l’école. Ce qui n’est pas possible pour la fille ainée du second par manque d’argent. Car ici l’école est payante et ce n’est pas avec le maigre salaire quotidien que cela sera possible.

Plastic China, c’est le film de la catastrophe écologique que représentent les déchets plastiques. Mais ici personne ne parle de préservation de l’environnement. Encore moins de l’avenir de la planète. Recycler le plastique, dans une petite machine tout ce qu’il y a d’artisanal, permet de vivre. C’est ça l’essentiel. Même si ce travail, dans la chaleur et la fumée, est particulièrement fatiguant. Mais que faire d’autre ? Alors le plastique peut tout envahir, jusqu’aux pièces d’habitation. Enfin, ce qui en tient lieu, tant la misère est criante. Mais les enfants jouent dans le plastique. Ils aident les parents à trier. Ce qui leur permet parfois de faire quelques découvertes intéressantes, des jouets ou des ballons de baudruche.

Nous passons donc sans cesse d’une famille à l’autre, dans leur intimité avec leurs enfants et dans le travail où c’est la position de dépendance de l’ouvrier face à son patron qui est surtout mise en évidence. Et puis le réalisateur se centre de plus en plus au fur et à mesure du déroulement du temps sur Yi-Jie, la fille ainée de l’ouvrier, qui devient en quelque sorte le personnage central du film. Les gros plans sur son visage triste sont particulièrement émouvants. Son rêve d’aller à l’école lui est refusé par manque d’argent. Alors, elle essaie malgré tout d’apprendre à lire par elle-même. A partir de feuilles ou de cahiers trouvés dans les déchets.

La dernière partie du film nous éloigne un peu des villages où le plastique est acheminé et nous montre une face moderne de la chine. La visite au salon de l’automobile  met en scène le rêve du luxe. Et la visite à Pékin nous montre que le culte de Mao n’a pas disparu. Mais ce voyage touristique n’est possible que pour le patron. L’ouvrier lui voudrait bien regagner sa campagne d’origine. Mais pour cela il faudrait avoir l’argent pour payer le train ou le bus.

I COMME IMMIGRATION – Coiffure.

Chez jolie coiffure, Rosine Mbakam, Belgique, 2018, 70 minutes.

Des tresses. Des tresses, encore des tresses, à longueur de journée, du matin au soir, toujours des tresses. L’agilité des doigts. Le geste rapide quasi automatique. Et le résultat : une coiffure qu’on devine particulièrement réussie.

Mais le film de Rosine Mbakam ne s’attarde pas sur les coiffures. Il n’y a dans Chez jolie coiffure aucune séquence qui s’apparenterait à une présentation de mode. Les clientes ne sont pas des modèles. Il n(y a pas non plus de démonstration de technique de coiffure. Ce n’est pas par ce film que l »on pourra apprendre à faire des tresses africaines. Coiffer est un métier. Ici il permet de vivre. Un point c’est tout.

Car le film est d’abord un portrait. Celui de Sabine, venue du Cameron en Belgique après un périple d’immigration qu’ont connu bien d’autres africains. Sabine est une femme joviale, qu’on devine bomme vivante. Bavarde, elle parle avec beaucoup de spontanéité de sa vie, ici à Bruxelles, dans le quartier Montagé. Ou avant, en Afrique,  en pensant à ceux qu’elle a quittés.

Mais c’est aussi le portrait d’une communauté où la solidarité n’est pas un vain mot. Ces africains et africaines, en attente de papiers (on ne prononce pas le mot de clandestins), les ami.e.s de Sabine qui fréquentent sa boutique pour y travailler aussi. Tous ont les mêmes préoccupations : les papiers, l’argent, la vie d’immigrés.

La boutique de Sabine, ce petit « salon » de coiffure, c’est aussi le sujet du film. On n’en sort jamais. Et si Sabine va faire un tour dans la galerie où elle est située, c’est pour chercher des informations sur les bagarres qui éclatent par moment. Mais nous ne la suivons pas. La caméra reste dans la boutique et la cinéaste est chargée de la surveiller.

Un huis-clos donc. L’espace est exigu et pas mal, encombré. Pas facile pour la cinéaste de varier les cadres. Heureusement il y a les glaces, indispensables pour la coiffeuse, qui permettent des jeux de reflets qui donnent presque une profondeur de champ là où il n’y en a pas. Et puis la boutique donne sur la galerie où dont installées d’autres coiffeuses. Nous voyons sans cesse les passants. Et la caméra fixe ces groupes de touristes, ces collégiens ou lycéens aussi, qui scrutent son intérieur, comme s’ils étaient au zoo dit Sabine. Si elle est quelque peu excédée, elle ne se met pourtant jamais en colère. Elle en rit plutôt. L’important c’est d’éviter d’être remarqué par les policiers lors des descentes fréquentes qu’ils effectuent dans la galerie. Lorsqu’ils sont annoncés, on éteint les lumières.

Chez jolie coiffure est un film qui donne une vision concrète – et précise – de la vie des immigrées en Belgique. Regrettent-elles d’être parties. Si c’était à refaire, le referaient-elles ? Vus les dangers et les difficultés du trajet, elles ne conseilleraient pas à celles qui sont restées de tenter l’aventure. Ici, ce qui est important, c’est d’avoir une clientèle et des amies – comme la cinéaste – avec qui bavarder, de tout et de rien, surtout de leur situation d’immigrées.

Un film sur des femmes africaines, réalisé par une africaine, en toute connivence.

S COMME SAINT-ALBAN

Les heures heureuses, Martine Deyres, 2019, 77 minutes.

Saint-Alban-sur-Limagnole, un petit village perdu en Lozère, ce département longtemps déshérité. C’est là qu’a été fondé en 1936 – sous le Front Populaire, ce qui n’est certainement pas une coïncidence – un hôpital psychiatrique qui va devenir, par l’action des médecins psychiatres qui vont y travailler, le haut lieu d’une nouvelle pratique psychiatrique, connue sous le nom de psychothérapie institutionnelle. A Saint-Alban, pas de camisole, pas de chambre d’isolement. On n’attache pas les malades. Ils sont libres d’aller travailler dans les ateliers où se développe l’ergothérapie. A Saint-Alban, il y a une imprimerie, une bibliothèque, une salle de projection. Les malades, qu’on préfère appeler des soignés, partent en vacances en groupe. Bref, ils ne sont pas considérés comme des fous qu’il faut enfermer. Saint-Alban, le laboratoire des nouvelles thérapies qui vont révolutionner la psychiatrie et remettre en cause les conceptions anciennes de la folie et de l’asile.

Martine Deyres avait réalisé en 2015, un long entretien avec Jean Oury, le fondateur de la clinique de Laborde où l’on retrouve les principes déjà formulée à Saint-Alban, Le Sous-bois des insensés, une traversée avec Jean Oury. Ce nouveau film – où son intérêt pour la psychiatrie ne se dément pas – est le résultat d’une découverte quasi miraculeuse. Il s’agit d’une caisse contenant des bobines de films. De petits films, les plus anciens en noir et blanc bien sûr, tournés par ceux qui travaillent à Saint-Alban, infirmiers et médecins. Des films montrant le quotidien de cet asile qui devient peu à peu un lieu de vie. Une vie filmée sur le vif, avec une grande simplicité et donc une authenticité extrême. Aucun effet superflu. Aucune volonté d’impressionner le spectateur. D’ailleurs, ils n’étaient pas destinés à être diffusés en public, mais plutôt d’être présentés aux  pensionnaires de Saint-Alban dans une visée thérapeutique. Aujourd’hui, ils sont devenus des archives irremplaçables. Les montrer  est un témoignage inestimable sur cette véritable aventure intellectuelle et médicale. Mais Les heures heureuses c’est aussi, grâce à un montage particulièrement efficace, un véritable film de cinéma, source d’un véritable plaisir, par exemple au moment des fêtes du village, ou en tendant la lecture des articles écrits par « les soignés » dans leur  journal interne, « Le Trait d’union ».

Dans les extraits choisis, nous  voyons et entendons les grands noms de la psychiatrie française. François Tosquelles d’abord. Réfugié catalan en France, membre du Poum (Parti ouvrier d’unification marxiste),  il est condamné à mort par le régime franquiste. Il est considéré comme l’inventeur de l’ergothérapie. Lucien Bonnafé, qui sera directeur de Saint-Alban. Et bien sûr Jean Oury.

Mais Saint-Alban n’attire pas que les médecins. Pendant la guerre c’est un lieu de refuge pour les juifs et les résistants, en particulier l’écrivain Georges Sadoul, le philosophe Georges Canguilhem  et le poète Paul Eluard. Plus tard on pourra y croisé Frantz Fanon qui forme les infirmiers ou Jean Dubuffet qui, impressionné par les créations artistiques des « malades » y trouvera cette inspiration qui le conduira à ce qu’il va alors appeler « l’art brut ».

En 1962, Mario Ruspoli avait consacré un film à Saint-Alban, Regard sur la folie, qui peut être considéré comme un premier pas dans la transformation de la vision sociale de la folie. Le film de Martine Deyres s’inscrit parfaitement dans cette perspective. Certes depuis les années 60, des progrès important pour l’acceptation des différences ont été réalisés. Mais qui peut dire qu’il ne reste pas encore beaucoup à faire pour que ceux qui sont encore désignés comme fous ne soient pas mis à l’écart de la société.

H COMME HARCÈLEMENT HOMOPHOBE.

Couteau suisse, François Zabaleta, 2018, 59 minutes

Un film de François Zabaleta c’est un récit, une voix et des images. Comme bien d’autres films. Oui, mais de façon différente de tous les autres films.

Le récit de Couteau suisse est certes linéaire, chronologiquement parlant, mais il cultive systématiquement l’ambiguïté, voire l’équivoque, du moins dans sa première partie, consacrée au portrait de Georgia, cette fille bizarre – différente – qui arrive dans la classe de Gaspard, au lycée, en milieu d’année. Car le narrateur, Gaspard – le récit est censé être tiré de son journal – ne dit pas, dans cette partie, quel est le véritable sujet qu’il traite, le véritable problème qui le préoccupe. Il nous faut donc attendre pour le découvrir. Mais quand enfin il est révélé, il explose littéralement, devient évidence. Les mots qui n’étaient pas prononcés (ou bien alors seulement dans des insultes qui pourraient être lancées à la figure de n’importe qui, ou presque), qui ne sont pas prononcés, deviennent tonitruants quoique muets. Homosexualité/Homophobie. Les mots alors peuvent devenir crus, pour dire l’indicible, qu’il faut bien dire pourtant, en insistant même. Sans crier pourtant. Car la tonalité de la voix du narrateur suffit à dire l’horreur.

Cette voix, c’est celle du cinéaste, François Zabaleta, une voix qu’on connait déjà dans ses autres films – de La Nuit appartient aux enfants au Magasin de solitude – une voix blanche, sans émotion apparente, monotone presque. Une voix pourtant où vibre le sujet du récit, ce récit en première personne, rédigé dans un journal par un adolescent lycéen, qui sera devenu adulte dans l’épilogue du film. Qui est Gaspard ? Double du cinéaste ? Un recours à un personnage fictif pour mieux parler de soi ? Peu importe au fond. L’important ce sont les mots prononcés. De simples mots qui nous effraient. Peur. Haine. Peur de la peur.

Et les images ? Des images qu’il faut voir bien sûr et dont il est particulièrement difficile de parler, de les décrire, ce qui serait inévitablement tomber dans la platitude. Dire alors simplement, qu’elles sont en noir et blanc, un noir et blanc qui devient par moment un véritable noir et blanc (c’est-à-dire que toutes les nuances de gris en sont exclues). Les images du film peuvent être aussi des photographies, d’un photographe connu ou prise par le cinéaste lui-même. Il y a aussi de longs plans fixes, ou qui bougent à peine, ou en panoramique tournant à 360 degré sur les toits d’une ville. Des images en surimpression aussi. Multiples donc. Déréalisées. De toute façon, les personnages du récit n’apparaissent pas à l’écran.

A quoi il faut ajouter. Il y a dans le film une séquences purement documentaire qui évoque, à l’aide d’images d’archive, les lynchages d’afro-américains dans le sud des États-Unis au début du XX° siècle.

Et puis il faudrait ajouter aussi tous les textes qui s’inscrivent sur l’écran,  des, des phrases, des citations, un  poème sur lequel se referme le film. Nous ne retiendrons que ceci :

« Inlassablement arpenter la géographie du souvenir »

Une profession de foi du cinéaste.

C COMME CHILI – Cordillère.

La cordillère des songes, Patricio Guzman, 2019, 85 minutes.

Après le désert du nord et l’exploration des étoiles, après l’océan du sud et les fonds sous-marins, la montagne du nord au sud ou du sud au nord, la découverte de l’épine dorsale – ou la colonne vertébrale, selon des clichés habituels – du Chili, un triptyque donc pour ne rien oublier de l’histoire douloureuse de ce pays que le cinéaste a quitté il y a plus de quarante ans, pour vivre en exil.

Nous survolons donc la Cordillère des Andes, les sommets enneigés se détachant sur un ciel d’un bleu pur, avec parfois quelques trainées nuageuses seulement. Une vision aussi de la chaine montagneuse vue dans la profondeur de champ avec en premier plan la ville, la capitale en vue aérienne également. Et dans la quotidienneté des habitants de Santiago, cette  immense photo –ou fresque peinte – sur le mur d’une station de métro. La montagne est omniprésente donc dans le film de Patricio Guzman, mais au fond elle lui reste inconnu, impénétrable, inaccessible. Et dans son souvenir d’exilé elle est réduite à des images bien fades sur les boites d’allumettes.

Pourtant, survoler la Cordillère permet au cinéaste de se pencher sur son passé – et sur le passé de son pays.

Son propre passé, c’est d’abord et toujours – uniquement pourrait-on dire – le coup d’état de 1973, un coup d’état sanglant, impitoyable. Certains sont restés dans le pays et ont vécus tant bien que mal sous la dictature de Pinochet. Guzman lui, a eu la possibilité de partir pour venir vivre en France. Etait-ce le bon choix.

Le passé de son pays  c’est d’abord et uniquement, le coup d’état de 73. La douleur toujours présente. Le souvenir ineffaçable. Les images toujours aussi traumatisantes : le stade national par exemple. La cordillère des songes, le film, comme les précédents de Guzman, se doit de revenir, encore et encore sur ce passé.

Pour rendre compte de la vie sous la dictature, Guzman rencontre quelques-uns de ceux qui l’ont vécue, des artistes, des écrivains. Et un cinéaste, Pablo Dalas, qui a consacré sa vie à filmer les manifestations contre Pinochet et la répression qui s’abat sur les manifestants. Il reçoit Guzman dans son studio, au milieu de ses innombrables cassettes, des images brutes qui seront autant d’archives indispensables dans l’avenir.

La cordillère des songes est le dernier volet du triptyque inauguré avec Nostalgie de la lumière et poursuivit avec Le Bouton de Nacre. Guzman peut-il maintenant se tourner vers un autre horizon, d’autres projets, loin du Chili peut-être. Mais comment l’actualité immédiate de son pays pourrait-elle le laisser indifférent ?